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Yémen : les civils affamés souhaitent mourir pour échapper aux atrocités de la guerre

Les civils sont dévastés par une guerre dans laquelle la coalition saoudienne tout comme les Houthis sont accusés d’avoir commis des crimes de guerre
Un Yéménite blessé marche dans une rue suite à des frappes menées par la coalition saoudienne à Sanaa (AFP)

SANAA – « Ils m’ont privée de mes fils, m’a raconté Khadija al-Bayna. Ils étaient notre gagne-pain. Maintenant, je ne sais pas si je dois pleurer la perte de mes enfants ou pleurer parce que je ne sais plus comment nous paierons le repas de demain. »

Mohammed et Ahmed ont été tués deux jours plus tôt par une frappe aérienne qui a touché l’usine d’embouteillage d’eau d’al-Sham, où ils travaillaient depuis deux ans. Ils devaient terminer leur journée quelques minutes plus tard.

L’usine était située au cœur de la province désertique de Hajjah, au large des côtes occidentales du Yémen. Comme la plupart des habitants le soulignent depuis, il s’agissait du seul commerce d’importance sur un rayon de plusieurs kilomètres.

Au total, douze familles ont perdu au moins un fils au cours de la frappe aérienne. La famille al-Bayna en a perdu deux ; ils étaient le moyen de subsistance de la famille. La frappe aérienne est le dernier épisode d’une campagne aérienne menée depuis six mois par une coalition d’États arabes sunnites dirigée par l’Arabie saoudite, qui essaie depuis mars, avec des résultats mitigés, de vaincre les miliciens houthis soutenus par l’Iran qui se sont emparés de la capitale Sanaa il y a plus d’un an.

Dès le départ, la campagne militaire a pris un caractère incontestablement sectaire. L’objectif déclaré de l’Arabie saoudite est de faire reculer les Houthis, des chiites zaydites, des positions qu’ils ont prises au cours de l’année écoulée, et de remettre au pouvoir le président déchu du Yémen, Abd Rabbo Mansour Hadi, qui a fui à Riyad en mars lorsque les insurgés houthis l’ont poursuivi jusqu’à la ville portuaire d’Aden.

Comme dans la plupart des conflits, les civils pris au milieu ont dû en faire les frais : des milliers de personnes ont ainsi été victimes d’attaques aveugles, que ce soit à travers les frappes aériennes de la coalition ou le pilonnage aux armes lourdes des Houthis. Bien que les estimations varient, beaucoup pensent que le nombre de victimes au cours des six premiers mois de la campagne de la coalition a déjà passé la barre des 4 500.

« Ça suffit ! Tout est parti, le commerce, les gens », s’exclame en pleurs Mohammed Al-Razoom, le directeur de l’usine, en nous faisant faire le tour de ce qui est devenu un paysage désolé, jonché de bouteilles et de machines calcinées.

S’exprimant pour l’agence Reuters, le commandant de la coalition, le général de brigade saoudien Ahmed Asseri, a insisté sur le fait que le bâtiment n’était pas une usine d’embouteillage, mais était utilisé par les Houthis pour fabriquer des engins explosifs.

Interrogé au sujet des commentaires d’Asseri, al-Razoom a ramassé une bouteille d’eau, pleurant de consternation : « Ce sont donc ça, les armes et les missiles visés par les Saoudiens ? »

« Il n’y a absolument personne qui nous aide »

Aujourd’hui, à quelques kilomètres du site touché par la frappe aérienne, à la périphérie du quartier de Beni Hassan, des tentes de fortune s’étalent à travers l’étendue désertique dans un camp provisoire de déplacés internes qui abrite des milliers de personnes ayant fui leur foyer.

La plupart affirment chercher un endroit pour se réfugier contre les violences, mais en vérité, un tel lieu n’existe plus au Yémen. Le jour où nous avons visité le camp, quatre frappes aériennes ont eu lieu ; la force de leur impact a soulevé tout le monde du sol et les gens ont été projetés quelques pas plus loin.

« Nous pensions que nous serions en sécurité ici, mais les frappes aériennes nous suivent partout où nous allons », a indiqué à MEE Khadija Ahmed, qui avait fui vers le camp avec son mari et ses quatre enfants.

« Chez nous, nous avions au moins de la nourriture, nos terres et nos chèvres. Ici, nous sommes affamés. Il n’y a absolument personne qui nous aide. »

Malgré la violence de la campagne de bombardement, le blocus imposé par la coalition depuis mars s’est avéré un fardeau plus lourd pour les civils du pays. Officiellement destiné à couper l’approvisionnement en armes des Houthis, il a eu un impact désastreux sur la population civile, dont les besoins alimentaires de base reposent à hauteur de 90 % sur les importations.

Selon l’ONU, le Yémen est aujourd’hui au bord de la famine ; pourtant, cette crise humanitaire continue d’être l’une des moins financées au monde, et des moins évoquées dans les médias.

Pendant ce temps, l’atmosphère à Sanaa, qui avait été relativement calme depuis des semaines, a été ébranlée par l’annonce du massacre de 45 soldats émiratis par les forces houthies près de Marib, à 120 km à l’est de la capitale.

« Sanaa paiera le prix ce soir ! », a prédit un ami désemparé vivant à Sanaa, lorsque nous avons appris la nouvelle. Nous avons entendu avec inquiétude des avions de la coalition rugir au-dessus de nous quelques instants plus tard, un bruit terrifiant, surtout quand on sait que les avions peuvent frapper à tout moment, et le feront un jour.

Les frappes des forces aériennes émiraties ont été violentes, comme prévu, et ont touché des cibles à Sanaa mais aussi à Marib et à Sa’dah, bastion des Houthis. Le nombre de victimes a passé la barre des 30 pour cette nuit-là uniquement. La spirale de violence était la même depuis des semaines : dès que les Houthis s’engageaient dans un affrontement contre les troupes terrestres de la coalition à Marib ou à la frontière saoudienne, les civils de tout le Yémen se préparaient aux frappes aériennes de représailles inévitables et vraisemblablement aveugles de la coalition.

Inutile de préciser que les affirmations répétées de la coalition, qui assure que sa campagne aérienne se limite strictement à un ciblage extrêmement précis des positions militaires houthies, ont toujours été accueillies avec un profond scepticisme par la plupart des Yéménites. Ce scepticisme semble amplement justifié : au cours des six derniers mois de combats uniquement, les frappes aériennes de la coalition ont touché un marché fréquenté, des camps de déplacés, des complexes résidentiels, le port de Sanaa ainsi que sa vieille ville (site classé au patrimoine mondial de l’UNESCO), entre autres.

Sanaa dévastée par une campagne de bombardement

Le lendemain matin, nous sommes allés visiter des zones civiles qui avaient été touchées par des frappes aériennes de nuit, dont deux complexes d’appartements et un bâtiment universitaire de Sanaa. L’un des complexes d’appartements abritait une famille syrienne qui avait fui sa propre guerre civile deux ans plus tôt. « Les frappes aériennes les ont suivis de la Syrie à Sanaa ; c’est le qadar [la volonté de Dieu] ! », s’est exclamé le propriétaire des bâtiments, en arpentant le tas de gravats où son bâtiment se dressait. Des ours en peluche et du linge carbonisé étaient encore visibles parmi les pierres et la poussière.

Lors de notre traversée de Sanaa, la ville était méconnaissable. Son célèbre quartier diplomatique était désormais une ville fantôme, ce qui n’est pas surprenant compte tenu de sa situation géographique, au pied des montagnes de Faj Attan, qui ont subi les bombardements les plus intenses de la campagne aérienne.

Près de là, une école était fermée : elle avait été touchée deux fois. Plus nous roulions, plus il devenait évident que la plupart des infrastructures civiles de la ville avaient subi le même sort : des dizaines d’écoles, de maisons, de boutiques et de restaurants avaient été touchés par les frappes aériennes de la coalition ou les bombardements houthis. Site après site, la désolation s’était propagée partout. Pendant ce temps, les récits des habitants continuaient de nous parvenir dans un flux sans fin captivant et accablant à la fois.

Ayant atteint la vieille ville, nous avons découvert que celle-ci avait également été touchée. Au moment de notre visite, la coalition saoudienne rejetait toute responsabilité pour la frappe aérienne qui avait touché le site. Or, seulement quelques jours après notre départ, le site a été de nouveau frappé. Les frappes aériennes ont tué quinze civils issus de trois familles et laissé deux trous béants au centre de ce qui était autrefois un lieu de sérénité pittoresque.

Les groupes de défense des droits de l’homme ont vivement insisté sur le fait que les frappes aériennes de la coalition dirigée par l’Arabie saoudite constituent des crimes de guerre. Selon l’ONU, plus d’un millier de civils auraient péri uniquement à la suite des frappes, un nombre qui continue d’augmenter régulièrement mais qui n’a suscité jusqu’ici que peu d’attention ou d’indignation de la part de la communauté internationale.

La semaine dernière, le haut-commissaire aux droits de l’homme des Nations unies, le prince jordanien Zeid Ra’ad al-Hussein, a demandé la tenue d’une enquête indépendante sur les violations commises à la fois par la coalition et par les forces houthies. Il a également salué les projets annoncés par le président Hadi, qui est retourné à Aden, au moins brièvement, pour « enquêter sur toutes les violations ». Plusieurs organisations internationales de défense des droits de l’homme n’ont toutefois pas tardé à exprimer des doutes quant au fait de faire confiance à un gouvernement en exil et entièrement dépendant du patronage politique et militaire de l’Arabie saoudite pour mener une enquête impartiale.

Dans le même temps, la campagne de bombardement ininterrompue de la coalition continue d’alimenter la colère populaire et le ressentiment contre l’Arabie saoudite et ses alliés, y compris les exportateurs d’armes occidentaux tels que les États-Unis et le Royaume-Uni. Le Royaume-Uni, en particulier, a été l’un des principaux fournisseurs d’armes de l’Arabie saoudite, et a octroyé au royaume 37 licences d’exportation militaires depuis le début de sa campagne au Yémen en mars.

« Le gouvernement britannique alimente tranquillement le conflit au Yémen et aggrave l’une des pires crises humanitaires au monde, violant potentiellement à la fois les lois nationales et internationales sur les ventes d’armes », a déclaré Oxfam dans un communiqué plus tôt ce mois-ci.

Le cadre juridique régissant le commerce des armes interdit tout accord présentant un risque évident de voir les armes être utilisées pour commettre des crimes de guerre ou des violations des droits de l’homme. Les groupes de défense des droits de l’homme ont accusé la coalition dirigée par l’Arabie saoudite de crimes de guerre potentiels, dénonçant un schéma de frappes aériennes dans les zones civiles qui n’incluaient aucune cible militaire évidente.

Les inquiétudes quant à l’efficacité et à la logique de la stratégie de la coalition vont au-delà des considérations relatives aux droits de l’homme. Avant le début de la campagne, le combat principal des États-Unis dans la région était la lutte contre le terrorisme menée depuis dix ans contre al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQAP). Cependant, beaucoup estiment que la campagne actuelle a non seulement renforcé AQAP, mais lui a également servi de catalyseur pour l’émergence d’une émanation du groupe État islamique au Yémen. Ce dernier s’est désormais placé en concurrence ouverte avec AQAP en lançant sa propre offensive contre la communauté chiite zaydite du Yémen, notamment à travers un attentat contre une mosquée houthie qui a tué 20 personnes plus tôt ce mois-ci.

Le désespoir des civils

« La première bombe n’était pas si terrible » a confié Mohammed, l’un des survivants, à MEE. « Au début, nous ne savions pas que c’était un kamikaze, mais lorsque nous étions tous réunis pour secourir les blessés, j’ai suspecté une voiture garée à l’extérieur. J’ai crié pour dire à tout le monde de courir, mais la bombe a explosé avant que la plupart des gens aient pu sortir. »

En discutant, Mohammed a ramassé par terre un roulement à billes, vestige macabre d’une veste de kamikaze, et l’a tenu dans sa main. « Voilà ce que l’Arabie saoudite et l’Amérique ont fait, a-t-il dit les larmes aux yeux. Ils nous ont apporté ça. Avant, nous priions en paix et en sécurité. Maintenant, nous prions en sachant que nous pourrions ne pas rentrer chez nous. »

D’après l’ONU, 80 % des 25 millions d’habitants du Yémen sont aujourd’hui au bord de la famine. Lors d’une visite à l’hôpital al-Sabeen de Sanaa, nous avons rencontré Randa Ahmed, une jeune mère tenant son garçon de 2 ans, Hameed.

« Ils me disent de bien manger pour que je puisse l’allaiter. Mais avec cette crise, mon mari est coincé à la maison et nous ne pouvons pas acheter de nourriture. » Ce matin-là, son fils souffrait d’un besoin urgent d’oxygène, mais à cause du blocus, l’hôpital n’avait pas de fournitures de base dans ses locaux. Hameed a tenu le coup ce jour-là, mais Randa a dû être renvoyée chez elle deux jours plus tard : l’hôpital a été contraint de fermer.

Au milieu du désordre et du désespoir, rien n’indique malheureusement que la situation pourrait s’améliorer de sitôt. Les forces de la coalition et les fidèles de Hadi organisent actuellement des exercices d’entraînement militaire à Marib, en préparation d’une offensive terrestre sur Sanaa. Cela laisse présager des jours sombres, voire des semaines ou des mois, pour une population déjà confrontée à des pénuries calamiteuses de nourriture et de médicaments.

Alors que nous nous apprêtions à prendre congé, Khadija Ahmed a pris auprès d’elle les trois enfants qu’il lui restait et murmuré : « Je souhaite juste qu’un raid aérien nous tue tous instantanément ! Au moins, je n’aurais plus à les voir apeurés et affamés. »

Pendant qu’elle parlait, son fils a soudain levé les yeux vers le ciel, un sentiment de terreur envahissant son visage : les avions étaient de retour au-dessus de nous.

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.