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Accord israélo-turc : les Palestiniens ne doivent pas oublier l’abandon de l’Irak par Erdoğan

Erdoğan a laissé le peuple irakien se débrouiller seul tandis que la Turquie profite des ressources naturelles de l’Irak et contribue à la division du pays

Avec l’annonce que la Turquie et Israël sont sur le point de se rabibocher et de rétablir des relations diplomatiques, de nombreux Palestiniens sont consternés par le fait que le président Recep Tayyip Erdoğan les a trahis en cédant sur sa principale condition pour la normalisation de ces relations, à savoir la levée du siège de Gaza par Israël. Cependant, pour les observateurs attentifs, le choix consciencieux d’Erdoğan quant aux causes à soutenir et à quel moment le faire afin de poursuivre ses propres objectifs politiques n’a rien d’une surprise.

Après tout, il suffit de regarder la politique étrangère turque et l’attitude d’Erdoğan envers l’Irak, voisin rétif et torturé de la Turquie. Erdoğan jouit généralement d’un large soutien, de l’estime et même de l’admiration de nombreuses personnes à travers le monde arabe et islamique pour sa forte rhétorique contre Israël et le régime syrien. Cependant, la plupart des gens semblent oublier qu’Erdoğan, contre l’opinion de la grande majorité de la population musulmane mondiale, était en fait en faveur de l’invasion anglo-américaine de l’Irak en 2003.

À l’époque, Erdoğan avait même écrit un article pour le Wall Street Journal, s’adressant au public américain et l’assurant que la Turquie était un « allié et ami fidèle » de l’Amérique. Dans cet article, Erdoğan décrivait son voisin comme « le problème irakien » et affirmait qu’il était une source « d’instabilité et d’inquiétude dans la région ».

Ceci malgré le fait que l’Irak était soumis à des sanctions depuis 1990, lesquelles avaient brutalisé la population irakienne et conduit à la mort de plus d’un demi-million d’enfants au milieu des années 1990, et que les ambitions de Saddam Hussein avaient été endigués après la fin de la guerre du Golfe en 1991. Il n’y a jamais eu de preuves suggérant que, au moment où Erdoğan a écrit cet article, l’Irak était source de quoi que ce soit, hormis sa propre misère nationale.

Néanmoins, Erdoğan a jugé bon de se joindre au mensonge selon lequel l’Irak était réticent à fournir des informations sur les « éléments biologiques et chimiques qu’on sait en sa possession », utilisant ce prétexte pour exalter les obsédés de guerre en Turquie. Il s’est attardé sur les efforts qu’il a faits pour essayer de convaincre les législateurs turcs d’accepter son plan visant à permettre aux forces américaines sur le terrain de lancer une invasion depuis le sol turc dans le nord de l’Irak et pour que les troupes turques contribuent à l’invasion d’un autre pays musulman. La plupart de ses tentatives pour convaincre les parlementaires turcs ont été infructueuses, bien que l’espace aérien turc ait ensuite été ouvert à la coalition menée par les États-Unis le 21 mars 2003.

Selon ses propos, Erdoğan voulait que les troupes turques soient impliquées dans l’invasion de l’Irak, afin d’éviter que l’histoire se répète : quelque 500 000 réfugiés kurdes avaient fui l’Irak pendant la guerre du Golfe. Cependant, de nombreuses années plus tard, en 2016, Erdoğan s’est contredit en faisant allusion au conflit syrien. Selon Erdoğan, qui réfléchissait à l’éventualité d’envoyer des soldats turcs en Syrie, le manque d’implication de la Turquie dans l’invasion de l’Irak était une erreur et constitue la cause des problèmes d’aujourd’hui en Irak. En ce qui concerne la Syrie, Erdoğan a déclaré : « Nous ne voulons pas répéter l’erreur de l’Irak en Syrie. La situation en Irak aurait été différente si… la Turquie avait été présente en Irak. »

Quelle différence positive aurait fait la Turquie si elle avait envahi l’Irak ? Elle aurait agacé les Kurdes irakiens ainsi que les séparatistes kurdes en Turquie, ce qui aurait abouti à bien plus de terrorisme kurde en Turquie. Elle aurait également très peu contribué à la puissance de feu et militaire déjà immense de la seule superpuissance mondiale et de ses alliés dotés d’armes nucléaires tels que la Grande-Bretagne. L’opinion d’Erdoğan démontre qu’il ne se repent pas de son attitude envers l’Irak en 2003, bien qu’il constate le carnage provoqué par des groupes tels que le soi-disant État islamique et les groupes terroristes chiites soutenus par l’Iran.

Il aurait été préférable pour lui de dire que la situation en Irak aurait été différente si le pays n’avait pas été envahi illégalement par les États-Unis, pour finir occupé par les Iraniens et leurs larbins. Aussi mauvais qu’aient été Saddam Hussein et le régime Baas, l’Irak était au moins stable et sûr et la violence contre le peuple irakien, bien qu’épouvantable, était loin d’être aussi traumatisante ou catastrophique qu’elle ne l’est aujourd’hui. Effectivement, on ne peut écarter la possibilité que, si l’Irak n’avait pas été réduit en lambeaux, une insurrection contre Saddam aurait pu arriver, comme il s’en est produit contre de nombreux autres dictateurs de la région au cours du Printemps arabe. Au lieu de cela, Erdoğan a, comme les États-Unis et leurs alliés, les mains tachées du sang des Irakiens massacrés stupidement depuis 2003, et cela, parce qu’il a soutenu l’invasion et a ouvert l’espace aérien turc pour remodeler l’Irak moderne en le pilonnant.

Alors que la Turquie a admirablement soutenu le peuple syrien sous la direction d’Erdoğan, fourni un foyer à des millions de réfugiés et un lieu sûr à partir duquel l’opposition politique peut se mobiliser et préparer l’avenir d’une Syrie libérée du parti Baas, on ne peut pas en dire autant à propos de sa politique irakienne.

Mis à part le soutien d’Erdoğan à la destruction de son voisin comme indiqué précédemment, il a également omis d’exercer une quelconque pression significative contre le gouvernement irakien pour tenter de le forcer à cesser de promulguer des politiques sectaires et de persécuter la communauté arabe sunnite, et à mettre un terme à ses graves violations des droits de l’homme. Mis à part quelques déclarations de condamnation, la Turquie a fait très peu pour soulager les souffrances des Arabes sunnites d’Irak et pour les aider à se mobiliser sur le plan politique afin de négocier leur avenir en position de force et de soutien, non de faiblesse et d’isolement.

Au contraire, Erdoğan préfère concentrer tous ses efforts politiques concernant l’Irak sur son ami et allié, Massoud Barzani, le président du gouvernement régional du Kurdistan (KRG), qui n’a apparemment pas encore réalisé que son mandat avait pris fin il y a longtemps. Bien que l’article du Wall Street Journal rédigé par Erdoğan précise qu’il croyait que « l’intégrité territoriale et l’unité nationale [de l’Irak devaient] être préservées » et que les ressources pétrolières de l’Irak étaient pour tous les Irakiens et ne devaient pas être réparties entre les différents groupes ethniques, la fixation d’Erdoğan sur le succès de Barzani démontre qu’il se soucie uniquement de son propre intérêt national, au diable le reste de l’Irak. Ceci est prouvé par le fait que la Turquie aide le KRG à exporter illégalement du pétrole, derrière le dos de Bagdad.

Avec ce long passif consistant à laisser le peuple irakien se débrouiller seul tandis que la Turquie profite des ressources naturelles de l’Irak et contribue à la division du pays, les Palestiniens ne devraient pas être tellement surpris par l’échec d’Erdoğan à relâcher le siège écrasant qu’ils subissent depuis longtemps. Erdoğan condamnant activement et énergiquement les violations israéliennes, les Palestiniens peuvent au moins espérer avoir fait une meilleure affaire que les Irakiens.

- Tallha Abdulrazaq est chercheur à l’Institut de sécurité et de stratégie de l’Université d’Exeter. Il a été récompensé par le Young Researcher Award de la chaîne Al Jazeera. Vous pouvez consulter son blog à l’adresse thewarjournal.co.uk et le suivre sur Twitter (@thewarjournal).

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : le président turc Recep Tayyip Erdoğan (à droite) rencontre le président du Kurdistan irakien Massoud Barzani au palais présidentiel à Ankara, en Turquie, le 9 décembre 2015 (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.