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Birzeit l’emporte à nouveau : les étudiants de Cisjordanie s’unissent

La défaite du Fatah aux élections étudiantes est le reflet d’un phénomène plus vaste qui exprime le mécontentement suscité par la culture d’Oslo contre laquelle ma génération a lutté il y a vingt-deux ans

En novembre 1993, j’étais en mission. A l’âge de 21 ans, je voulais changer le monde, à commencer par l’université de Birzeit, la deuxième plus grande université palestinienne en Cisjordanie, située près de Ramallah, au cœur des territoires occupés.

A l’époque, je m’étais fait un nom avec ma poésie nationaliste et mon premier recueil de poèmes avait été publié un an plus tôt à Gaza. Il s’intitulait The Alphabets of Decision. Chaque strophe débutait par une lettre de l’alphabet arabe, dans l’ordre. « Il était temps pour les pauvres et les paysans de Palestine d’exprimer leur programme politique, en rejetant toute la culture de défaite politique », avais-je écrit à cet effet dans l’introduction.

Birzeit était ma tribune et mon public croissait rapidement. Ma dernière apparition se fit face à des milliers de personnes qui applaudissaient et chantaient. Après avoir conclu mon appel à la rébellion contre l’accord « Gaza-Jéricho d’abord » d’Oslo et la défaite assurée qu’il annonçait, nous avons défilé à l’extérieur du campus et avons été accueillis par les balles de l’armée israélienne et son gaz lacrymogène.

Ce fut tout sauf un acte fataliste forcé par la ferveur de la jeunesse. A l’époque, les médias locaux, internationaux et israéliens attendaient avec impatience les résultats des élections du conseil étudiant de Birzeit. Pôle majeur du nationalisme palestinien – comme l’université An-Najah de Naplouse – Birzeit était le premier test décisif pour le « processus de paix » d’Oslo mené par l’ancien leader de l’OLP Yasser Arafat. L’idée était la suivante : si les partisans du Fatah (al-Shabiba) remportaient les élections, cela aurait été interprété comme un mandat populaire symbolique : le peuple palestinien aurait été favorable à ce qui s’est avéré une folie politique et une calamité stratégique qui a depuis lors institutionnalisé l’occupation israélienne et la division palestinienne.

Les Palestiniens sont des gens très politisés et très sensibles à toute tentative visant à restreindre ou à négocier leurs droits. Oslo n’était que la plus récente des tentatives de ces 70 dernières années : le plan Rogers, la Ligue des Villages et d’autres encore.

Les élections étudiantes de Birzeit étaient pour nous l’occasion d’envoyer un message montrant qu’Oslo était mort-né et que tout « processus » négociant les droits de l’homme les plus fondamentaux des Palestiniens serait rejeté en bloc.

Tandis que les riches de Palestine se disputaient les dividendes économiques de la paix, tandis que les élites de la diaspora affiliées à Yasser Arafat et son parti, le Fatah, étaient prêts à « revenir » et à réclamer postes et honneurs, les filles et les fils des réfugiés, des paysans et des ouvriers de Palestine tenaient bon à Birzeit. Bien sûr, le langage utilisé ici est empreint de références aux classes socialistes, mais c’est vraiment de cela qu’il s’agissait. Nous qui nous réunissions à Birzeit, venant des quatre coins des territoires occupés, nous étions les « masses », unifiées par un désir d’apprendre mais également poussées par des priorités nationalistes.

Une coalition s’est rapidement formée unissant les groupes d’étudiants islamiques et socialistes. C’était aussi une formidable alliance qui réunissait musulmans et chrétiens, alliance centrée sur une identité palestinienne, écartant les références et idéologies islamiques et socialistes. Nous avions peur pour notre pays et notre peuple. Penser qu’à cet âge nous avions la sagesse et la conscience politique de prédire la catastrophe d’Oslo, alors que beaucoup d’hommes et de femmes intelligents et expérimentés célébraient et anticipaient véritablement la « paix », devrait en dire long sur les capacités intellectuelles de la jeunesse palestinienne.

En novembre 1993, l’armée israélienne était en mission également. Des raids nocturnes dans les villes de Birzeit, d’Abu Qash, et d’autres villages où résidaient de nombreux étudiants ciblaient les leaders du mouvement hostile à Oslo. Certains d’entre nous ont fui vers les montagnes pour échapper aux foudres de l’armée. Nous avons réfléchi à des moyens de rejoindre l’université le jour du scrutin via les collines avoisinantes. D’autres sont restés à l’université pendant des jours. D’autres encore n’ont pas été aussi chanceux, puisqu’ils ont été arrêtés et emprisonnés, tandis que certains ont été torturés. De nombreux étudiants gazaouis ont été expulsés vers la bande de Gaza.

Les partisans du Fatah, même s’ils ne cautionnaient pas l’action israélienne, en ont bénéficié. Un vote favorable de Birzeit était l’impulsion nécessaire pour faire passer Oslo pour une demande populaire, pour saluer ses architectes comme étant des héros nationaux et pour faire taire l’opposition – et tout débat, purement et simplement – la faisant passer pour insignifiante.

Finalement, des observateurs indépendants sont venus, me semble-t-il, de l’école d’ingénieurs pour contrôler le vote, rejoints par les représentants des factions qui contestaient les élections. Le leader du groupe est monté sur l’estrade et a annoncé les résultats : le bloc al-Quds Awalan (Jérusalem d’abord) avait gagné.

C’était nous. Et Jérusalem d’abord était notre réponse face au report par les hommes d’Arafat des discussions sur le statut de Jérusalem – ainsi que sur d’autres questions fondamentales, telles que les droits des réfugiés, les frontières, etc. – jusqu’aux « négociations sur le statut final », qui ne se sont jamais concrétisées.

Il y a eu un temps d’arrêt d’à peine une seconde mais qui nous a paru bien plus long, comme si des milliers d’entre nous, qui campaient sur le campus jusqu’à tard dans la nuit, voulaient immortaliser cette victoire et tenter d’en saisir la pleine signification. Une petite seconde pleine de sens, chargée des souvenirs d’oppression de ceux qui sont morts, de ceux qui croupissent en prison, de ceux qui s’obstinent dans les camps de réfugiés sordides, façonnant l’espoir à partir du désespoir et restant forts. Une petite seconde suivie par un tumulte, une euphorie incroyable à laquelle je n’ai plus jamais assisté depuis.

« Avec notre sang... avec nos âmes... nous nous sacrifierons pour toi, Palestine », chantions-nous en cœur. Les échos de nos chants pénétraient l’obscurité jusqu’aux oreilles des soldats israéliens qui se préparaient à l’action. Nous sillonnions les couloirs de l’université, victorieux et pleins d’espoir, avec le sentiment que ce lien qui nous unissait était en fin de compte beaucoup plus fort que tous les obstacles qui se dressaient entre nous.

Oslo vivait là sa première crise. La victoire a laissé place à une répression massive, aux arrestations, aux emprisonnements et aux expulsions. Comme beaucoup d’autres, je fus renvoyé à Gaza. Ce fut la fin de ma carrière universitaire à Birzeit, je ne devais jamais revoir le campus ni prendre un café avec mes pairs à la cafétéria principale. Ameed, Ahmed, Abdelhadi et tous les rebelles du passé ont été cantonnés au passé.

Depuis lors, les mesures de répression vis-à-vis des étudiants de Birzeit sont devenues la responsabilité conjointe d’Israël et des sbires de l’Autorité palestinienne (AP). Lorsque l’Autorité palestinienne a été créée en 1994, la terreur est devenue la norme sur les campus palestiniens. La coordination de la sécurité entre l’AP et l’armée israélienne a permis d’assurer que les rebelles palestiniens étaient sévèrement punis et, si nécessaire, complètement éliminés.

Après le schisme Hamas-Fatah à Gaza en 2007, les mesures de répression contre les ennemis du Fatah sur les campus se sont durcies comme jamais et la marge de liberté d’expression a été limitée à l’extrême. L’AP est devenue le nouvel occupant tandis que les soldats israéliens regardaient de loin, s’impliquant uniquement lorsque les forces de sécurité de l’AP avaient besoin d’aide.

Pourtant, alors que la soumission était assurée, Birzeit s’est révoltée une fois de plus, démontrant le pouvoir du peuple, comme ce fut le cas en novembre 1993. Le 22 avril dernier, le Fatah a été une fois de plus battu tandis que les partisans du Hamas ont obtenu une majorité convaincante en remportant vingt-deux sièges. Le groupe socialiste, le Front populaire de libération de la Palestine, en a récolté cinq de plus, ne laissant que dix-neuf sièges aux partisans du Fatah. Les étudiants ont parlé d’une coalition, un autre geste symbolique indiquant que le règne d’un parti unique n’est pas une caractéristique palestinienne.

Alors que les principaux dirigeants du Fatah promettent d’étudier et d’enquêter, d’examiner les preuves et de réformer le programme politique qui a conduit à leur défaite, certains suggèrent que ces élections étudiantes seront les dernières en Cisjordanie pour un certain temps. Il est clair que la défaite du Fatah est le reflet d’un phénomène plus vaste qui exprime le mécontentement suscité par la culture d’Oslo contre laquelle ma génération a lutté il y a vingt-deux ans.

Les pessimistes n’ont pas tort. Mahmoud Abbas reste au « pouvoir » depuis son élection à la tête de l’Autorité palestinienne en 2005, sans avoir eu besoin d’élections supplémentaires. Aucune élection législative n’a eu lieu non plus depuis que le Hamas a remporté la majorité des voix en 2006, puisque des résultats similaires sont à prévoir.

Pourtant, bien que la liberté soit extrêmement limitée en Palestine – à cause de l’occupation israélienne et de ses sbires de l’AP – Birzeit fait entendre sa voix une fois de plus, ce qui reflète plus largement le courage et l’intrépidité qui ont vu le jour dans la bande de Gaza et qui résonnent partout en Cisjordanie.

En tant que membre d’une génération passée de Birzeit, je tiens à tirer mon chapeau, ou plutôt mon keffieh rouge, et dire aux étudiants de Birzeit, de Najah, d’al-Quds, de Bethléem et d’ailleurs : s’il vous plaît, terminez ce que nous avons commencé. La démocratie est votre moyen d’avancer et la liberté de votre peuple doit toujours être votre but ultime.
 

- Ramzy Baroud (www.ramzybaroud.net) est chroniqueur pour divers médias internationaux, conseiller dans le domaine des médias, auteur de plusieurs livres et fondateur de PalestineChronicle.com. Il complète actuellement ses études de doctorat à l’université d’Exeter. Son dernier livre s’intitule My Father Was a Freedom Fighter: Gaza’s Untold Story (Pluto Press, Londres).

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : des étudiants palestiniens lors de leur cérémonie de remise des diplômes à l’université de Birzeit en juin 2014 (AFP).

Traduction de l'anglais (original) par VECTranslation.