Aller au contenu principal

Égypte : le régime de Sissi utilise-t-il la Turquie comme levier d’influence auprès de ses alliés du Golfe ?

Les récents pourparlers turco-égyptiens semblent avoir déclenché la réaction que Sissi voulait de la part de ses alliés du Golfe, lesquels prêtent désormais une plus grande attention au Caire
Le président turc Recep Tayyip Erdoğan et son homologue égyptien Abdel Fattah al-Sissi (Reuters)
Le président turc Recep Tayyip Erdoğan et son homologue égyptien Abdel Fattah al-Sissi (Reuters)

Pour la première fois depuis le coup d’État de 2013 en Égypte, une délégation turque dirigée par le vice-ministre des Affaires étrangères Sedat Önal est arrivée au Caire en mai pour une série de pourparlers exploratoires de deux jours.

Par la suite, les deux parties ont publié une déclaration conjointe évoquant des discussions « franches et approfondies », qui ont abordé des questions bilatérales et régionales, notamment la Libye, la Syrie, l’Irak « et la nécessité d’instaurer la paix et la sécurité dans la région de la Méditerranée orientale ».

La déclaration a été soigneusement calibrée de manière à créer de modestes attentes. Elle a laissé la porte ouverte à de nouvelles discussions, tout en liant cette perspective à un processus d’évaluation et à un accord sur les « prochaines étapes ».

Aucun des trois pays n’a intérêt à voir un rapprochement égypto-turc, et leur motivation est grande pour le saboter

Si les objectifs et les intentions de la Turquie vis-à-vis de ce processus sont clairs, il n’en va pas de même pour l’Égypte. En s’ouvrant à la Turquie, Le Caire vise peut-être à se mettre en valeur auprès de ses partenaires, cherchant à peser sur ses alliés tout en évitant une escalade avec Ankara dans le contexte de l’intensification du différend relatif au barrage construit par l’Éthiopie sur le Nil.

À l’issue des pourparlers de mai, deux développements importants se sont produits. Le 14 juin, les autorités égyptiennes ont confirmé douze condamnations à mort, notamment contre plusieurs personnalités des Frères musulmans. Alors que certains observateurs ont qualifié cette décision de provocatrice, d’autres l’ont considérée comme une occasion manquée de se réconcilier avec la confrérie.

Si la Turquie a largement évité la question, afin d’éviter peut-être de donner à l’Égypte un prétexte pour saboter les pourparlers, Ankara a confirmé en avril qu’il restait opposé aux États qualifiant les Frères musulmans d’organisation terroriste. En outre, un article signé récemment par un conseiller du gouvernement turc a critiqué les exécutions égyptiennes, les jugeant inacceptables.

Relations régionales

Le deuxième développement concerne les relations régionales de l’Égypte. Quelques semaines après les pourparlers turco-égyptiens en mai, le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, le Premier ministre grec Kyriákos Mitsotákis et le prince héritier d’Abou Dabi Mohammed ben Zayed se sont chacun rendus en Égypte pour rencontrer le président Abdel Fattah al-Sissi.

Est-ce une coïncidence ? Probablement pas : aucun des trois pays n’a intérêt à voir un rapprochement égypto-turc, et leur motivation est grande pour le saboter. Alors que ben Salmane s’efforce de le retarder, la Grèce tente de l’étouffer et les Émirats arabes unis seraient derrière un nouvel effort de lobbying antiturc à Washington se faisant appeler le Turkish Democracy Project.

Réchauffement des relations turco-égyptiennes : vers une extension du modèle d’Astana ?
Lire

Après avoir rencontré ben Salmane à Charm el-Cheikh le mois dernier, Sissi a tweeté une photo des deux dirigeants détendus et souriants, puis a souligné que les deux pays étaient sur la même longueur d’onde concernant les questions régionales et internationales.

L’Égypte était membre du quatuor mené par Riyad qui a rompu ses relations avec le Qatar et lui a imposé un blocus en 2017. Mais quand l’Arabie saoudite s’est efforcée de se réconcilier avec Doha en début d’année, elle ne s’est pas coordonnée avec Le Caire ni n’a intégré ses intérêts.

La réconciliation entre Riyad et Doha était censée conduire à la normalisation des relations entre la Turquie et l’Arabie saoudite, mais cela ne s’est pas produit, pour deux raisons essentielles.

Premièrement, l’accord sur le nucléaire iranien n’a pas encore été réactivé, ce qui signifie que Riyad n’a pas besoin d’unir ses forces avec une puissance régionale contre l’Iran. Deuxièmement, les États-Unis n’ont pas intensifié la pression sur ben Salmane, ce qui l’aurait rendu plus désireux de faire équipe avec Ankara pour contrer cette pression.

Dans la situation actuelle, la normalisation entre l’Égypte et la Turquie isolerait l’Arabie saoudite. C’est pourquoi ben Salmane a probablement poussé son homologue égyptien à ralentir le rapprochement.

Défis potentiels

Mitsotákis, quant à lui, avait deux points principaux à l’ordre du jour lorsqu’il a rencontré Sissi : convaincre Le Caire de signer un accord de délimitation maritime complet concernant les revendications pétrolières et gazières en Méditerranée orientale et protester contre l’exclusion d’Athènes du processus de Berlin, une initiative dirigée par l’Allemagne visant à accroître la coopération régionale de l’Union européenne dans les Balkans occidentaux. Le deuxième point pour la Grèce était un appel au départ de toutes les troupes et mercenaires étrangers de Libye.

Un accord de délimitation de la Méditerranée orientale avec la Grèce signifierait faire sauter toutes les chances d’un futur accord de délimitation égypto-turc, tandis que la deuxième demande visait à opposer davantage Le Caire à Ankara sur la question de la Libye.

Quant au prince héritier émirati, il a récemment assisté à la cérémonie d’inauguration par Sissi d’une base navale stratégique en Méditerranée près de la frontière libyenne. Depuis le coup d’État soutenu par les Émirats arabes unis en 2013, ben Zayed n’a jamais manqué l’inauguration d’une base militaire nouvellement construite en Égypte. Abou Dabi serait également le principal financeur des méga-accords d’armes conclus par Sissi avec des pays occidentaux au cours des dernières années.

Une détente entre la Turquie et l’Égypte pourrait amorcer un apaisement des tensions dans la région
Lire

Sa présence à l’inauguration de la base militaire située près de la Libye a envoyé deux messages : Abou Dabi conserve une influence significative sur la politique égyptienne et les Émirats arabes unis représentent toujours la force principale en ce qui concerne la crise libyenne, où ils poursuivent leurs politiques perturbatrices.

Il semblerait que les pourparlers turco-égyptiens aient déclenché la réaction que Sissi voulait de ses alliés. Maintenant qu’ils accordent davantage d’attention au Caire, les pourparlers pourraient commencer à faire face à de sérieux défis. Si l’Égypte commence à faire des demandes irréalistes tout en n’offrant aucune concession réciproque, ce serait le signe qu’elle vise à faire traîner le processus puis à y mettre un terme complètement.

Alors que les médias égyptiens ont récemment atténué leurs critiques envers la Turquie, rien n’a été dit au sujet de l’éventuelle fermeture, au Caire, des médias affiliés à Fethullah Gülen, dont le mouvement est considéré comme terroriste par Ankara.

De plus, le ministre égyptien des Affaires étrangères a récemment commencé à formuler des demandes – selon lesquelles la Turquie devrait cesser de menacer la sécurité nationale arabe, devrait se retirer de la Libye et de tel ou tel autre pays, par exemple – au nom d’autres États arabes. Même si la Turquie ignore une telle rhétorique, celle-ci met en lumière la stratégie du Caire.

En parallèle, la récente rencontre entre le chef du renseignement égyptien et le chef de guerre libyen Khalifa Haftar, les menaces de ce dernier de « libérer » Tripoli par la force si nécessaire et la candidature de l’universitaire libyen soutenu par les Émirats arabes unis Aref Ali Nayed à la présidentielle menacent à nouveau de transformer la Libye en terrain de conflit entre la Turquie et l’Égypte, plutôt qu’en terrain d’intérêts partagés.

Ali Bakir est chargé de recherche au Centre Ibn Khaldun spécialisé en humanités et sciences sociales (université du Qatar). Il étudie les tendances géopolitiques et en matière de sécurité au Moyen-Orient, la politique des grandes puissances, le comportement des petits États, l’émergence de risques et menaces peu conventionnelles. Il se concentre principalement sur les politiques étrangères et de défense de la Turquie, les relations entre les Turcs et les Arabes et entre la Turquie et le Golfe. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @AliBakeer.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original).

Ali Bakir
Ali Bakir is a research assistant professor at Ibn Khaldun Center for Humanities and Social Sciences. He is following geopolitical and security trends in the Middle East, great power politics, small states' behaviour, emerging unconventional risks and threats, with a special focus on Turkey’s foreign and defence policies, Turkey-Arab and Turkey-Gulf relations. He tweets @AliBakeer