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Élections américaines : pourquoi les Palestiniens ne se joignent pas à la fête

Alors que quatre années supplémentaires de Trump auraient été un désastre pour la Palestine, le retour d’un libéral dans le Bureau ovale fera tout aussi bien l’affaire pour Israël
Le négociateur en chef palestinien Saeb Erekat accueille Joe Biden, alors vice-président des États-Unis, avant une rencontre à Ramallah en Cisjordanie occupée, en mars 2016 (AFP)

Parfois, un silence en dit aussi long qu’une jubilation débridée.

Alors que les libéraux du monde entier célèbrent la chute du président américain Donald Trump – osant espérer la fin du monde cauchemardesque et hobbesien des dictateurs ethnonationalistes –, les Palestiniens ne se joignent pas à la fête. 

Les réseaux sociaux n’ont pas non plus réagi outre mesure à la mort du négociateur palestinien de toujours, Saeb Erekat. Ces deux réactions sont liées.

Vous auriez pu croire que l’inverse se serait produit. Jared Kushner et David Friedman, deux des émissaires de Trump les plus détestés, dont le fait d’armes sera – pour la première fois dans l’histoire de ce conflit – d’avoir été des représentants américains plus extrêmes que le Premier ministre israélien en personne, quittent la scène.

Ils laissent la place à une administration obamienne qui rétablira le financement de l’Autorité palestinienne (AP), rouvrira la mission palestinienne à Washington et financera de nouveau l’UNRWA, l’agence des Nations unies venant en aide aux réfugiés palestiniens. Tout en saluant les États arabes qui ont reconnu Israël dans le cadre des « accords d’Abraham », l’administration entrante de Biden se montrera plus décontractée vis-à-vis de l’ensemble du processus. 

Une vérité brutale

Tony Blinken, le principal conseiller en politique étrangère de Biden, a déclaré à Jewish Insider que ni Bahreïn, ni les Émirats arabes unis n’avaient jamais été en guerre avec Israël et que l’importance donnée aux accords de normalisation était « un peu exagérée » au vu des liens qui existent depuis longtemps entre ces pays.

Cette administration n’essaiera pas de faire pression sur d’autres États arabes réticents à se joindre à la fête. Qu’y a-t-il à redire ? 

Les gouvernements libéraux ou de centre-gauche en Israël et aux États-Unis, qui font pression en faveur d’un État palestinien aux côtés d’un État à majorité juive, ont sans doute rendu un plus grand service aux colons que les faucons de droite

On aurait pu aussi s’attendre à ce qu’un négociateur palestinien chevronné, qui a consacré sa vie à la création d’un État palestinien et qui est devenu un critique de plus en plus acerbe de la politique israélienne dans ses dernières années, soit pleuré à Jéricho, sa ville d’origine. Mais ce n’était pas le cas ce mardi dans les rues de la Cisjordanie occupée, contrairement à ce qu’espéraient peut-être les libéraux occidentaux, qui continuent de faire pression en faveur d’une solution à deux États. Pourquoi ?

Un changement de président américain ne change pas la réalité de l’occupation israélienne. Cela n’empêche personne de brûler les oliviers, de démolir les maisons, de confisquer les terres, de déplacer les familles, de raser les villages ou de développer d’année en année les colonies dans des proportions devenues irréversibles depuis bien longtemps. Cela n’empêche pas les Palestiniens d’assister à la disparition de leur patrie.

Les gouvernements libéraux ou de centre-gauche en Israël et aux États-Unis, qui font pression en faveur d’un État palestinien aux côtés d’un État à majorité juive, ont sans doute rendu un plus grand service aux colons que les faucons de droite.

Une ruée vers l’or pour les colons

L’ancien Premier ministre israélien Yitzhak Rabin a commencé son mandat, en 1992, en gelant les constructions dans les colonies. Les chiffres en matière de construction de logements sont passés de 7 000 par an sous l’administration précédente à environ 1 300 par an.

Mais peu après la signature des accords d’Oslo, Rabin a dépensé des milliards de shekels dans des infrastructures destinées à la colonisation massive de la Cisjordanie occupée. Le contournement de Ramallah, la route des tunnels et le contournement d’Hébron sont devenus les voies de transit d’une ruée vers l’or pour les colons, assurant en permanence un accès sûr et rapide à Israël et aux ports côtiers. 

Plus encore que la présence de l’armée et les lois, ce réseau de routes a assuré l’incorporation permanente des colonies illégales dans l’État d’Israël. C’est pourquoi l’annexion est un fait sur le terrain qui n’en porte pas le nom

Une colonie israélienne en Cisjordanie occupée, le 14 octobre (AFP)
Une colonie israélienne en Cisjordanie occupée, le 14 octobre (AFP)

Les agissements de Rabin n’étaient pas une aberration. Au cours des 27 années qui se sont écoulées depuis le premier accord d’Oslo, le nombre de réfugiés palestiniens est monté en flèche – environ cinq millions sont actuellement enregistrés auprès des Nations unies – tandis que le nombre de colons en Cisjordanie occupée a quadruplé. Selon le Bureau central des statistiques israélien, le nombre de colons est passé d’un peu plus de 110 000 en 1993 à 413 400 fin 2017.

Les pourparlers de paix n’empêchent pas cette expansion – ils l’encouragent activement. Ils se sont avérés être un désastre pour les Palestiniens, comme ils l’ont été pour toute la carrière d’Erekat.

Des menaces creuses

La question de savoir dans quelle mesure Erekat s’en est lui-même rendu compte dans ses dernières années reste sujette à débat. Sa frustration envers tout le monde et tout ce qui l’entourait était évidente lorsque je l’ai rencontré pour la dernière fois lors d’une conférence à Rome.

En effet, il répondait rarement aux questions en allant droit au but. Au lieu de cela, il prenait chaque question comme un tremplin pour une conférence ininterrompue dans laquelle il expliquait que la communauté internationale avait façonné une Autorité palestinienne « sans aucune autorité » et que l’occupation n’avait jamais été aussi facile pour les occupants. 

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Il parlait en boucle. Il menaçait de mettre fin à la coopération en matière de sécurité et de renvoyer officiellement Israël devant la Cour pénale internationale, mais il s’agissait généralement de menaces creuses – des cartes posées sur une table qui pouvaient être retirées.

S’était-il rendu compte que les nombreuses équipes de négociateurs israéliens qui s’étaient présentées de l’autre côté de la table à tant d’occasions et dans tant de villes avaient simplement empoché les concessions que lui et les autres négociateurs palestiniens leur avaient proposées ? En privé, oui.

La plus tristement célèbre d’entre elles, selon des notes internes divulguées connues sous le nom de « Palestine Papers », était « le plus grand Yerushalayim [le mot hébreu pour Jérusalem] de toute l’histoire » proposé par Erekat à Israël. Israël interpréta cette offre comme le consentement officieux des dirigeants palestiniens au mur de colonies qu’il avait déjà commencé à construire autour de la ville. Erekat n’obtint rien en retour. 

Un cauchemar récurrent

Ce processus a été pour lui un cauchemar récurrent. Il est devenu un protagoniste permanent de pourparlers qui n’ont jamais servi d’autres objectifs que ceux d’Israël. Chaque fois que ce jeu reprenait, Erekat repartait d’une position encore plus faible. 

L’addition de ces décennies de négociations ? Une AP vidée de sa substance et en faillite qui sert principalement à assurer la sécurité des visites nocturnes des soldats israéliens, une Organisation de libération de la Palestine (OLP) défunte, un Parlement palestinien qui ne se réunit jamais et des élections qui n’ont jamais lieu.

Ainsi, le retour d’une nouvelle génération d’oreilles compatissantes à Washington n’est pas un motif de réjouissance à Ramallah ou à Gaza. Les Palestiniens sont heureux pour les habitants de Philadelphie, mais les bonnes nouvelles s’arrêtent là.

L’équipe de Trump n’a pas changé la réalité sur le terrain, mais elle a dissipé le mythe selon lequel des cycles de négociations sans fin aboutiraient à un État palestinien. Avec l’arrivée de Joe Biden à la présidence, ce mythe sera restauré avec amour et soin

À plus d’un titre, l’accession au Bureau ovale d’un partisan inconditionnel des colonies israéliennes qui a éradiqué la question des réfugiés et privé l’UNRWA de fonds a été un coup dur. L’équipe de Trump n’a pas changé la réalité sur le terrain, mais elle a dissipé le mythe selon lequel des cycles de négociations sans fin aboutiraient à un État palestinien. 

Avec l’arrivée de Joe Biden à la présidence, ce mythe sera restauré avec amour et soin, comme une sorte de découverte archéologique biblique. Les colons israéliens continueront d’abattre les oliviers palestiniens. Les tribunaux israéliens continueront de déposséder les Palestiniens de leurs droits légaux sur leurs terres.

Des marques de désapprobation émaneront de Washington, Londres, Paris et Berlin, mais rien ne sera fait. Beaucoup de mots seront prononcés sur la justesse de la cause palestinienne, tout en sachant qu’elle ne verra jamais la lumière du jour.

Des pourparlers de réconciliation en pause

D’une certaine manière, l’arrivée imminente de Biden a déjà compromis la perspective d’une unité palestinienne, qui sera le principal moteur du changement.

Le seul effet positif du mépris avec lequel l’équipe de Trump a traité les dirigeants palestiniens est que cela a forcé le président palestinien Mahmoud Abbas, également appelé Abou Mazen, à reprendre les pourparlers avec le Hamas en vue d’une réconciliation et de la tenue d’élections. Il l’avait déjà fait auparavant, mais ceux-ci étaient interrompus à la moindre occasion.

Des représentants des factions palestiniennes se réunissent à Beyrouth pour une visioconférence avec le président Mahmoud Abbas et d’autres représentants à Ramallah, le 3 septembre (AFP)
Des représentants des factions palestiniennes se réunissent à Beyrouth pour une visioconférence avec le président Mahmoud Abbas et d’autres représentants à Ramallah, le 3 septembre (AFP)

Le Hamas a encouragé l’initiative. Il était même prêt à discuter d’une liste commune de candidats pour encourager les candidats du Fatah à se présenter sans craindre d’être décimés par un électorat en colère.

Les signaux envoyés par les deux cycles de négociations à Beyrouth et Ankara étaient au départ encourageants. Quelle que fût la faction qui s’en serait le mieux sortie, les élections auraient été l’occasion de rafraîchir et de revigorer un leadership palestinien fatigué et corrompu sans interférence extérieure d’Israël, d’Abou Dabi ou de Washington.

Mais ce ne sera pas le cas. Abou Mazen a mis les pourparlers en pause quelques semaines avant les élections présidentielles américaines.

Un geste de bonne foi

Selon des sources palestiniennes bien placées, les litiges entre les deux camps étaient fondamentaux. Le Hamas souhaitait que trois élections – les élections présidentielles, celles de l’AP et celles du Conseil national palestinien de l’OLP – se tiennent simultanément. Abou Mazen a insisté pour que seules les élections de l’AP soient organisées. 

Le Hamas voulait également que le Fatah fasse un geste de bonne foi prouvant son souhait de parvenir à un partenariat, comme par exemple en reprenant le versement des salaires des employés de l’AP à Gaza. Abou Mazen a refusé de donner cette garantie.

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L’arrivée de Biden réduira la pression exercée sur Abou Mazen pour qu’il reprenne ces pourparlers. Avec l’arrivée du président élu démocrate à la Maison-Blanche, Abbas aura tout ce que Trump lui a pris : de l’argent et une reconnaissance diplomatique. 

Alors que les démocrates américains célèbrent le fait que chaque vote ait compté au cours de leurs élections, les Palestiniens n’auront pas le privilège de voter, et ce, à la demande expresse de la faction palestinienne qui reconnaît Israël et que Biden soutiendra. Rien n’aura changé – à ceci près, bien sûr, que la position des Palestiniens s’est aggravée à ce point. 

On pouvait malheureusement s’y attendre. Abou Mazen déteste les factions palestiniennes rivales encore plus qu’Israël, et c’est une autre raison pour laquelle le statu quo s’est avéré si mortel pour le peuple palestinien. Mais cela ne fait pas avancer la cause de la paix – et du point de vue d’Israël, cela ne fait pas avancer ne serait-ce que d’un jour la fin du conflit.

Des accolades à Israël

Le discours de la vice-présidente élue Kamala Harris à l’AIPAC en 2017 mérite d’être revu. Il contient tous les tropes et les mythes sur Israël (« fait fleurir le désert ») qui perpétuent ce conflit, alors qu’elle parle d’une visite en Israël « imprégnée des vues, des sons et des odeurs de Jérusalem ».

Donner l’accolade à Israël ne persuadera pas ce dernier de geler le développement des colonies ou de les démanteler, ni d’abolir l’apartheid. Ce n’est que si l’État israélien et toutes ses institutions supportent les coûts réels d’un isolement international qu’Israël commencera à envisager des concessions qui comptent sur le terrain. 

Les colons israéliens continueront d’abattre les oliviers palestiniens. Les tribunaux israéliens continueront de déposséder les Palestiniens de leurs droits légaux sur leurs terres

Biden pourrait reprendre là où l’ancien président Barack Obama s’est arrêté. En décembre 2016, les États-Unis s’étaient abstenus de voter au sujet d’une résolution des Nations unies exigeant la fin de la colonisation israélienne – ce fut l’un des derniers actes de Barack Obama en tant que président. Biden pourrait faire comprendre à Israël que les États-Unis considèrent les colonies comme illégales. Mais c’est peu probable. Blinken a déjà déclaré que les États-Unis ne « stigmatiser[aient] » pas Israël auprès de l’ONU.

Certes, quatre années supplémentaires de Trump auraient été un désastre pour la Palestine. Davantage d’États arabes auraient été contraints par leur indigence de prendre les nombreux écus du président américain en échange de leur reconnaissance d’Israël. 

Mais la triste vérité est que le retour d’un libéral dans le Bureau ovale fera tout aussi bien l’affaire pour Israël. Israël continuera de repousser les limites de ses frontières de facto, tout en sachant qu’il bénéficiera d’une immunité internationale pour agir ainsi.

Une fois de plus – et plus que jamais –, c’est aux Palestiniens de déterminer leur avenir.

David Hearst est rédacteur en chef de Middle East Eye. Lorsqu’il a quitté The Guardian, il était l’éditorialiste en chef de la rubrique Étranger du journal. Au cours de ses 29 ans de carrière, il a couvert l’attentat à la bombe de Brighton, la grève des mineurs, la réaction loyaliste à la suite de l’accord anglo-irlandais en Irlande du Nord, les premiers conflits survenus lors de l’éclatement de l’ex-Yougoslavie en Slovénie et en Croatie, la fin de l’Union soviétique, la Tchétchénie et les guerres qui ont émaillé son actualité. Il a suivi le déclin moral et physique de Boris Eltsine et les conditions qui ont permis l’ascension de Poutine. Après l’Irlande, il a été nommé correspondant européen pour la rubrique Europe de The Guardian, avant de rejoindre le bureau de Moscou en 1992 et d’en prendre la direction en 1994. Il a quitté la Russie en 1997 pour rejoindre le bureau Étranger, avant de devenir rédacteur en chef de la rubrique Europe puis rédacteur en chef adjoint de la rubrique Étranger. Avant de rejoindre The Guardian, David Hearst était correspondant pour la rubrique Éducation au journal The Scotsman.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

David Hearst
David Hearst is the editor in chief of Middle East Eye. He left The Guardian as its chief foreign leader writer. In a career spanning 29 years, he covered the Brighton bomb, the miner's strike, the loyalist backlash in the wake of the Anglo-Irish Agreement in Northern Ireland, the first conflicts in the breakup of the former Yugoslavia in Slovenia and Croatia, the end of the Soviet Union, Chechnya, and the bushfire wars that accompanied it. He charted Boris Yeltsin's moral and physical decline and the conditions which created the rise of Putin. After Ireland, he was appointed Europe correspondent for Guardian Europe, then joined the Moscow bureau in 1992, before becoming bureau chief in 1994. He left Russia in 1997 to join the foreign desk, became European editor and then associate foreign editor. He joined The Guardian from The Scotsman, where he worked as education correspondent.