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Et si la mosquée al-Aqsa prenait feu ?

Alors que ce vendredi, les députés français se penchent sur un projet de loi encadrant la restauration de Notre-Dame, dans le monde d’aujourd’hui dominé par les États-Unis, si la mosquée d’al-Aqsa était détruite par un incendie, la solidarité serait-elle la même ?
Des Palestiniens se rassemblent dans l’enceinte de la mosquée al-Aqsa en juin 2018 (AFP)

Le 15 avril, un incendie dévastateur s’est déclaré dans la célèbre cathédrale Notre-Dame en France. 

Au cours de l’incendie, la flèche distinctive de l’église, d’une hauteur de 93 mètres, et les deux tiers de sa toiture ont été détruits. Sans les efforts acharnés des pompiers français, qui ont lutté jour et nuit pour éteindre l’incendie, les dégâts auraient été bien plus importants.

Pendant des jours, l’histoire a fait la une des journaux dans les pays occidentaux et les médias ont été saturés par les analyses de spécialistes sur l’histoire, l’architecture et l’importance de la cathédrale. 

Symbole d’identité nationale

Il ne fait aucun doute que Notre-Dame, qui date de 1163, est un chef-d’œuvre gothique et un monument parisien. C’est un symbole de la France et du catholicisme romain, même si la France est un État officiellement laïc qui s’enorgueillit de sa laïcité. L’Église et l’État ont été officiellement séparés en 1905.

Toutefois, cela n’a pas empêché une foule de gens de chanter des cantiques lors d’une veillée près de la cathédrale dévastée et de marcher en son honneur. L’adjoint au maire de Paris en charge du tourisme et des sports s’est associé à d’autres pour créer une chaîne humaine destinée à sauver les reliques anciennes conservées à l’intérieur de la cathédrale. 

Pour les Palestiniens, al-Aqsa est leur possession même – un symbole de la continuité historique arabe dans une ville revendiquée par des non-Arabes

Notre-Dame est aujourd’hui non seulement un monument religieux, mais un symbole de l’identité nationale française. C’est pour cette raison que le président français a rapidement assumé la responsabilité de la reconstruction de la cathédrale, et que les entreprises et milliardaires français ont déjà promis plus de 700 millions d’euros de dons pour réaliser cet objectif.  

En reconnaissance de ce lien nationaliste, de nombreux États occidentaux, de l’Australie à l’Europe, se sont empressés d’envoyer leurs condoléances au président Emmanuel Macron. Le Japon, l’Égypte, le Liban et la Jordanie ont fait de même. 

Aux États-Unis, le One World Trade Center et l’Empire State Building se sont illuminés aux couleurs du drapeau tricolore français, et le gouverneur de New York a promis la solidarité de sa ville avec le peuple français. 

Caractère sacré

Et si un destin similaire s’abattait sur la mosquée al-Aqsa à Jérusalem ? Cet édifice est plus ancien que Notre-Dame, il a été construit au VIIIe siècle par les califes omeyyades et possède une longue et riche histoire. La mosquée a été touchée par des tremblements de terre en 746 et 1033 et reconstruite à chaque fois ; prise par les croisés en 1099 et reprise par Saladin en 1187 ; restant ensuite sous domination musulmane jusqu’à la guerre de 1967, date à laquelle elle est passée sous le contrôle d’Israël.  

Les musulmans vénèrent cette mosquée partout dans le monde. C’est le troisième lieu saint après les mosquées de La Mecque et Médine. De nombreuses associations lient al-Aqsa au sentiment religieux musulman. 

Des Palestiniens prient dans l’enceinte de la mosquée al-Aqsa en mai 2018 (AFP)

Interprété comme le lieu mentionné dans la sourate al-Isra dans le Coran, al-Aqsa a acquis un caractère sacré et est traditionnellement associé au voyage nocturne miraculeux du prophète Mohammed à Jérusalem. Il est difficile d’exagérer son importance spirituelle pour les musulmans. Jérusalem était la première qibla de l’islam, c’est-à-dire la direction vers laquelle prier, et c’est depuis lors un lieu de pèlerinage important. 

Pour les Palestiniens, al-Aqsa est leur possession même – un symbole de la continuité historique arabe dans une ville revendiquée par des non-Arabes et une affirmation de l’identité arabe dans un environnement hostile aux Arabes. Bien qu’il se trouve à côté du site prétendu du deuxième temple juif aujourd’hui disparu, il s’agit du seul bâtiment historique tangible à cet endroit. 

Aucune agression par des groupes juifs religieux revendiquant des droits sur la mosquée ne peut changer cette réalité, et les fouilles incessantes d’Israël visant à détecter une trace de l’histoire juive sur le site depuis 1967 n’ont produit aucune preuve.

Le cas de l’incendie de 1969

Et si ce bâtiment unique, si significatif pour 1,8 milliard de musulmans dans le monde, succombait aux flammes ou s’effondrait après l’affaiblissement de ses fondations anciennes par les fouilles archéologiques israéliennes ? 

Est-ce que le monde arabe et islamique se lèverait comme un seul homme ? Israël, le gardien de facto des lieux saints de Jérusalem, serait-il tenu pour responsable ? Les dirigeants du monde se précipiteraient-ils pour reconstruire la mosquée ou pour aider le peuple palestinien ?

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Nous avons une réponse préliminaire avec l’incendie qui a touché le minbar de Saladin à l’intérieur de la mosquée al-Aqsa en 1969. Denis Michael Rohan, un chrétien évangélique australien, a allumé un feu dans la mosquée pour tenter de la détruire, dans le but de dégager la voie pour le temple juif doit être reconstruit à sa place, accélérant ainsi le second avènement du Christ. Cet incident a conduit à la création de l’Organisation de la coopération islamique (OCI). 

Le représentant de la Jordanie à l’ONU a présenté des lettres de protestation à propos de l’incendie à al-Aqsa. Celles-ci provenaient de seulement dix-sept États et 58 autres lettres, d’ONG, d’organismes religieux musulmans, d’autres groupes musulmans et d’individus musulmans du monde entier. Ils appelaient l’ONU à intervenir pour protéger le lieu saint de l’occupation israélienne. 

Un orphelin sans alliés

La réponse occidentale à l’incendie à al-Aqsa fut modérée. Aucun d’entre eux n’a manifesté sa solidarité avec les Palestiniens ou les musulmans et aucune action réelle n’a été entreprise par l’ONU. 

Depuis l’incendie d’Al-Aqsa il y a 50 ans, Israël n’a cessé de renforcer son emprise sur les lieux saints de Jérusalem. En 2017, des tourniquets et des détecteurs de métaux ont été installés illégalement aux entrées d’al-Haram al-Sharif, bien qu’ils aient été enlevés par la suite. Les colons religieux sont désormais régulièrement autorisés à défiler dans l’enceinte d’al-Aqsa, à menacer les fidèles musulmans et à organiser des cérémonies religieuses juives.

La mosquée al-Aqsa est un symbole religieux et nationaliste pour les Arabes et les musulmans tout autant que Notre-Dame pour les Français

La mosquée al-Aqsa est un symbole religieux et nationaliste pour les Arabes et les musulmans tout autant que Notre-Dame pour les Français.

Mais si elle venait à être incendiée, il est peu probable dans le monde d’aujourd’hui dominé par les États-Unis – et compte tenu des faiblesses arabes et islamiques – que quiconque se rallie à sa cause. Seuls les Palestiniens qui vivent là continueraient à se battre pour la défendre. 

Comme eux, cette magnifique icône islamique est une orpheline dans un monde sans alliés.

- Ghada Karmi est chargée de recherche à l’Institut d’études arabes et islamiques de l’Université d’Exeter. Elle est née à Jérusalem et a été forcée de quitter sa maison avec sa famille à la suite de la création d’Israël en 1948. La famille a déménagé en Angleterre en 1949, où elle a grandi et fait ses études. Ghada Karmi a exercé la profession de médecin pendant de nombreuses années en tant que spécialiste de la santé des migrants et des réfugiés. De 1999 à 2001, elle a été membre associée de la Chatham House où elle a dirigé un grand projet sur la réconciliation israélo-palestinienne. En 2009, elle est devenue membre de la Royal Society of Arts.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Ghada Karmi
Ghada Karmi is a Research Fellow at the Institute of Arab and Islamic Studies, University of Exeter. She was born in Jerusalem and was forced to leave her home with her family as a result of Israel’s creation in 1948. The family moved to England in 1949, where she grew up and was educated. Karmi practised as a doctor for many years working as a specialist in the health of migrants and refugees. From 1999 to 2001 Karmi was an Associate Fellow of the Royal Institute of International Affairs, where she led a major project on Israel-Palestinian reconciliation. In 2009, she became a Fellow of the Royal Society of Arts.