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Les Iraniennes sont seules au monde. Et l’ONU se fait complice d’un pouvoir qui les soumet

En 2020, l’Iran est le pays qui a exécuté le plus de femmes au monde. En avril, il a pourtant été élu membre permanent de l’organe des Nations unies chargé de la promotion du droit des femmes 
« Le désastre politique actuel de la République islamique et l’échec de sa diplomatie belliqueuse envers les grandes puissances du monde ont des conséquences dramatiques sur les femmes », estime Mahnaz Shirali (AFP)
« Le désastre politique actuel de la République islamique et l’échec de sa diplomatie belliqueuse envers les grandes puissances du monde ont des conséquences dramatiques sur les femmes », estime Mahnaz Shirali (AFP)

Le 21 avril 2021, l’élection de la République islamique comme membre permanent de la Commission de la condition des femmes des Nations unies (CSW) a provoqué une grande vague de protestation parmi les Iraniennes. 

Cette commission est le principal organe intergouvernemental mondial dédié exclusivement à la promotion de l’égalité des sexes et de l’autonomisation des femmes. Elle fait partie du Conseil économique et social des Nations unies (ECOSOC) et joue un rôle plus ou moins important dans la promotion des droits des femmes. 

Traduction : « C’est surréaliste. Un régime qui traite les femmes comme des citoyennes de deuxième classe, les emprisonne pour ne pas porter le hijab obligatoire, leur interdit de chanter, les interdit de stades et ne les laisse pas voyager à l’étranger sans la permission de leurs maris, est élu au plus haut organe de l’ONU pour les droits des femmes. »

Cette structure plutôt décorative – puisqu’elle ne dispose pas de véritable pouvoir – est pourtant censée refléter la réalité vécue par les femmes dans le monde entier et contribuer à l’établissement des normes mondiales relatives à l’égalité des sexes et à l’autonomisation des femmes. 

Les Iraniennes ont du mal à comprendre les raisons qui ont conduit à l’élection de la République islamique au sein d’une telle commission. 

Comment un État qui applique la charia (la loi islamique) – selon laquelle la vie d’une femme vaut la moitié de celle d’un homme – pourrait-il favoriser l’égalité entre les hommes et les femmes ? 

Comment pourrait-il prendre des mesures « pour accélérer les progrès et promouvoir la pleine jouissance par les femmes de leurs droits politiques, économiques et sociaux », selon la charte de la commission ? 

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Depuis son avènement, la République islamique a décrété toute une série de lois discriminatoires qui assignent les femmes à l’infériorité et à la soumission par rapport aux hommes. 

La femme au sein de la famille est réduite à une fonction nourricière et les mères n’ont aucun rôle dans la vie de leurs enfants. Dans l’Iran d’aujourd’hui, une mère n’a même pas le droit d’hospitaliser seule son enfant malade, la présence du père ou d’un parent masculin étant obligatoire. 

L’école non plus ne juge pas la mère digne de recevoir le dossier scolaire de son enfant et, en cas de problème, les autorités ne reconnaissent que le père. 

Après la révolution de 1979 en Iran, l’égalité homme/femme devant la loi a été abolie dans la Constitution de la République islamique, dont la vingtième loi stipule : « Toutes les femmes et tous les hommes sont protégés par la loi », ce qui ne signifie pas que les hommes et les femmes jouissent des mêmes droits (à l’époque des Pahlavis, l’égalité était inscrite dans la loi). 

En revanche, la justice islamique est nettement plus sévère envers les femmes que les hommes. Dans le cas d’une agression sexuelle, les femmes qui se défendent s’exposent à être pendues immédiatement. 

Depuis l’avènement de la République islamique, une centaine de femmes ont été pendues sur-le-champ, sans qu’ait été pris en compte le fait que leur acte relevait de la légitime défense.

Sous le joug des ayatollahs, les femmes, bien plus que les hommes, sont victimes des peines prononcées par les tribunaux religieux.

Recrudescence des violences contre les femmes

En 2020, l’Iran est le pays qui a exécuté le plus de femmes au monde. Sous la République islamique, la peine de mort est ouvertement utilisée comme une forme de châtiment. Cette peine est plus facilement appliquée contre les minorités religieuses et ethniques, les opposants politiques et les femmes.

L’exécution de Reyhaneh Jabbari, en 2014, continue à hanter la conscience collective des Iraniens. La jeune femme avait 19 ans lorsqu’elle a tué son agresseur lors du viol. 

Elle a été condamnée à la pendaison après un procès très médiatisé, mais peu équitable. L’agresseur était un proche du régime. L’exécution de Reyhaneh a profondément choqué les Iraniennes et a renforcé la conscience d’être discriminées par la justice islamique.

Mais avec l’effondrement de l’économie iranienne, à la suite de la mauvaise gestion du pays ainsi que des sanctions répétitives imposées par les États-Unis, la violence s’est accentuée contre les personnes fragiles de la société, parmi lesquelles les femmes occupent une place de choix.   

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Tout au long de l’année 2020, le pays a été secoué par la recrudescence des violences contre les femmes et pas une semaine ne s’est passée sans que la presse iranienne n’annonce un nouveau cas de féminicide. 

Ces dernières années également, on a été témoins de l’augmentation des cas de suicides d’enfants et d’adolescents (les filles comme les garçons) ainsi que de nombreux cas d’infanticides, particulièrement au sein des familles pauvres. 

Le père qui tue son enfant reste à l’abri du jugement puisque selon la charia, il est le détenteur du sang de ses enfants (la patria potestas ou le droit du père sur la vie et la mort de ses enfants), il n’y a donc pas d’inculpation pour infanticide. 

Les ménages fragilisés par l’effondrement de l’économie sont devenus le fief de la violence envers les femmes, qui ne sont nulle part à l’abri. Alors que les « crimes d’honneur » s’étaient raréfiés dans le pays, le retour en force de ce phénomène met en lumière la fragilité de la condition féminine dans un pays régi par les lois islamiques. 

Le désastre politique actuel de la République islamique et l’échec de sa diplomatie belliqueuse envers les grandes puissances du monde ont des conséquences dramatiques sur les femmes qui, en l’absence des lois qui les protègent, sont les premières victimes de toutes les formes de violences, aussi bien domestiques qu’étatiques, puisque ce sont les lois en vigueur qui privent les femmes des voies de recours. 

Aujourd’hui plus que jamais, l’élection de la République islamique comme membre de la CSW a prouvé aux femmes qu’elles sont seules au monde et que personne ne les soutient

Dans les récents cas de féminicides en 2020, bien plus que les crimes eux-mêmes, c’était plutôt la réaction complaisante des hommes envers les agresseurs, leurs efforts en vue de banaliser les crimes d’honneur et leur tendance à « blâmer la victime » qui ont choqué les observateurs extérieurs. 

Nombreux ont été les hommes iraniens qui ont approuvé sournoisement la violence envers les femmes et certains d’entre eux ont reproché aux victimes d’avoir attiré la violence à leur encontre, en estimant qu’elles n’auraient pas dû désobéir à leur père ou à leur mari.

Depuis 40 ans, les Iraniennes continuent à s’opposer à la domination masculine et à remettre en cause le pouvoir patriarcal, sans être soutenues par les hommes de leur pays. 

Mais aujourd’hui plus que jamais, l’élection de la République islamique comme membre de la Commission de la condition des femmes des Nations unies leur a prouvé qu’elles sont seules au monde et que personne ne les soutient.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Mahnaz Shirali
Mahnaz Shirali est sociologue et politologue, spécialiste de l’Iran. Elle est directrice d’études à l’Institut de science et de théologie des religions de Paris (ISTR-ICP). Elle enseigne également à Sciences Po Paris. Elle est l’auteure de plusieurs livres sur l’Iran et l’islam, notamment : La malédiction du religieux, la défaite de la pensée démocratique en Iran (2012), et Fenêtre sur l’Iran, le cri d’un peuple bâillonné (2021)