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Israël et le Salvador : l’amour aux temps du génocide

Malgré une présence palestinienne conséquente, ce tout petit pays d’Amérique centrale continue d’être séduit par un tout petit pays génocidaire de l’autre côté du globe
Des activistes participent à une manifestation pro-Israël à San Salvador en 2012 (AFP)

En janvier 2016, le site d’informations israélien Ynet a rapporté que le Salvador menaçait de fermer son ambassade à Tel Aviv et de la déménager à Ramallah, en Cisjordanie occupée. 

Cette menace de déménagement n’avait rien à voir avec une quelconque solidarité avec la Palestine : selon Ynet, les Salvadoriens étaient simplement furieux qu’Israël ait décidé de réduire les coûts en fermant son ambassade à San Salvador et cherchaient à riposter.

Le Salvador a démenti cette information et l’ambassade est demeurée à Tel Aviv – où, il faut le noter, elle avait été déplacée depuis Jérusalem seulement dix ans auparavant. En fait, pendant une brève période en 2006, le Salvador fut le seul pays au monde disposant d’une ambassade à Jérusalem. Disons qu’ils ont damé le pion à Trump.

Un sérieux problème d’Israël

Les Israéliens ont probablement eu raison de considérer qu’ils n’ont pas réellement besoin d’une présence diplomatique au Salvador, puisque le pays est plus ou moins « dans leur poche ». (Heureusement, l’ancien site de l’ambassade est toujours actif et dispose d’une vidéo éducative en espagnol sur les réalisations israéliennes majeures, telles que l’interdiction du recours à des « mannequins en sous-poids ». Les Gazaouis en sous-poids ne sont, à l’inverse, apparemment pas un problème – comme les massacres réguliers par l’armée israélienne de civils palestiniens.)

Je suis moi-même actuellement à San Salvador, et je peux dire que, quand vous commencez à voir des étoiles de David partout et même des pare-brise de fourgonnettes de pharmacie arborant des slogans tels que « Tout-Puissant d’Israël » – dans un pays dont la population juive est estimée à 150 personnes –, vous savez que vous êtes dans un endroit qui a un sérieux problème d’Israël.

Le Salvador s’est abstenu lors du vote de l’ONU sur la partition en 1947 – et pourtant, il a été le premier des pays abstentionnistes à reconnaître Israël

C’est particulièrement ironique étant donné l’importante communauté palestinienne au Salvador, principalement des immigrants de Bethléem qui ont commencé à arriver à la fin du XIXe siècle. Aujourd’hui, il y a plus de Palestiniens au Salvador qu’à Bethléem – y compris le nouveau président du pays, Nayib Bukele, un personnage clairement nauséabond qui pense que le président américain Donald Trump est « très gentil et sympa », bien que le Salvador soit considéré par Trump comme un « pays de merde ».

En février 2018, Bukele – alors maire de San Salvador – s’est rendu en Israël pour un voyage financé par le gouvernement israélien pour assister à une conférence sur la « sécurité » et d’autres questions. Là, il a pu participer à de charmantes séances photos avec Nir Barkat, alors maire de Jérusalem issu du parti d’extrême droite Likoud, et faire vibrer les cordes sensibles sur les réseaux sociaux.

Une histoire d’amour qui dure depuis des décennies

L’histoire d’amour israélo-salvadorienne remonte à plusieurs dizaines d’années. Bien que le Salvador n’ait pas atteint le même statut de lèche-bottes extrême que d’autres nations minuscules, comme les Palaos – concernant les votes à l’ONU en faveur de la barbarie israélienne –, il s’abstient souvent commodément de voter. Il se trouve qu’il s’est abstenu lors du vote de l’ONU sur la partition en 1947 – et pourtant, il a été le premier des pays abstentionnistes à reconnaître Israël.

Israël a également un faible pour le Salvador en raison de José Arturo Castellanos, un diplomate salvadorien en poste en Europe qui a sauvé des milliers de juifs pendant la Seconde Guerre mondiale en leur fournissant des certificats de citoyenneté salvadorienne.

Ceci s’est d’ailleurs déroulé sous la dictature du général salvadorien Maximiliano Hernández Martinez, qui avait pris sur lui d’abattre des dizaines de milliers de paysans principalement autochtones au Salvador – eux-mêmes victimes historiques du vol de terres et de l’oppression brutale par l’élite dirigeante du pays.

En d’autres termes, des choses qui allaient bientôt sembler trop familières aux Palestiniens.

Le président américain Donald Trump et le président salvadorien Nayib Bukele lors d’une rencontre à New York, le 25 septembre (AFP)
Le président américain Donald Trump et le président salvadorien Nayib Bukele lors d’une rencontre à New York, le 25 septembre (AFP)

Selon Haaretz, l’histoire du grand sauvetage par Castellanos n’a été révélée qu’en 1974, quand le Salvador « a accueilli un concours de beauté » et l’un des juges, l’écrivain Leon Uris, a demandé à rencontrer l’ex-diplomate. En fait, cela s’est passé en 1975 et il s’agit du concours de Miss Univers – qui allait engendrer de nouvelles effusions de sang. 

Comme le note l’ancien correspondant du New York Times Raymond Bonner dans son livre Weakness and Deceit: America and El Salvador’s Dirty War, les manifestations contre la décision du gouvernement salvadorien de dilapider au moins un million de dollars pour ce concours – dans un pays à la pauvreté et aux inégalités obscènes – ont été violemment réprimées. Puis, « lorsque 3 000 étudiants ont défilé dans les rues de la capitale pour protester contre la répression […] des soldats ont tiré sur eux avec des mitrailleuses et des fusils automatiques, tuant au moins une douzaine de personnes ».

Politiques de la « terre brûlée »

Ce qui nous amène au rôle d’Israël dans l’armement des forces de droite au Salvador. Une vidéo récente d’Al Jazeera nous rappelle que, de 1975 à 1979 – la période précédant la guerre civile salvadorienne qui allait durer douze ans –, « 83 % des importations militaires du Salvador provenaient d’Israël ».

De 1975 à 1979 – la période précédant la guerre civile salvadorienne qui allait durer douze ans –, « 83 % des importations militaires du Salvador provenaient d’Israël »

En outre, les Israéliens « ont aidé à former l’ANSESAL, la police secrète qui allait jeter les bases des escadrons de la mort » pendant la guerre – au cours de laquelle au moins 75 000 personnes ont péri. La grande majorité des violences meurtrières ont été commises par l’État et ses groupes paramilitaires et escadrons de la mort alliés.

Dans son rapport intitulé « Israel’s Worldwide Role in Repression », le Réseau juif antisioniste international documente comment Israël a non seulement fourni des armes et une formation contre-insurrectionnelle à l’hystérique droite salvadorienne, mais a aussi « aidé à planifier et à mettre en œuvre des politiques de la terre brûlée ». 

La fédération nationale du travail israélienne a, quant à elle, collaboré avec la CIA et l’AFL-CIO, principal regroupement syndical des États-Unis, « pour saper les coopératives rurales ». Bien sûr, une grande partie de la terreur de droite au Salvador en temps de guerre a été rendue possible par le meilleur ami pour la vie d’Israël, les États-Unis.

Alors, pourquoi le Salvador est-il en proie à un tel niveau d’israélophilie – surtout au regard de son importante population palestinienne ?

Une grande partie des manifestations populaires d’affinité – comme les fourgonnettes de pharmacie « Tout-Puissant d’Israël » – sont, évidemment, liées à des motifs religieux-bibliques et non politiques. Mais le problème, c’est que, lorsqu’il s’agit de l’État génocidaire d’Israël, rien n’est apolitique.

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Un autre facteur à considérer est que beaucoup d’immigrants palestiniens au Salvador appartiennent aux échelons supérieurs de la société. Adrienne Pine, anthropologue à l’Université américaine de Washington et spécialiste de l’Amérique latine, m’a fait remarquer que les élites palestiniennes d’Amérique centrale entretenaient une « relation longue et complexe avec Israël ». En tant que Palestiniens, a-t-elle expliqué, « ils se tiennent aux côtés de leurs communautés ancestrales dans leur lutte pour la libération et pour mettre fin à l’apartheid israélien ».

Toutefois, « en tant que capitalistes », a-t-elle poursuivi, « ils – comme l’élite non palestinienne du pays – ont vu l’avantage évident de s’allier avec Israël dans la formation et l’équipement de leurs forces de sécurité afin d’aider à mettre en œuvre des politiques néolibérales radicalement impopulaires dans leur pays ».

De Plaza Palestina à Plaza Israel

Certes, la Palestine est présente – du moins sur le plan décoratif – au Salvador. L’autre jour, dans la capitale, je suis allée visiter la Plaza Yasser Arafat, qui était un peu difficile à localiser car « plaza » est exagéré : cela aurait dû s’appeler « Un buste de Yasser Arafat sur le bord d’une route ». 

Il y a aussi une Plaza Palestina, un club arabe salvadorien et une ambassade palestinienne. Certes, personne avec qui j’ai parlé dans les environs de la Plaza Yasser Arafat ne savait qui était Yasser Arafat.

« En tant que capitalistes, [les élites palestiniennes d’Amérique centrale] ont vu l’avantage évident de s’allier avec Israël »

- Adrienne Pine, anthropologue

Non loin de Plaza Palestina se trouve la Plaza Israel et, dans la ville salvadorienne de San Miguel, il n’y a pas seulement une place dédiée à l’État d’Israël, il y a aussi une avenue Menachem Begin – nommée d’après l’ancien Premier ministre israélien qui a supervisé, parmi d’innombrables autres activités néfastes, l’invasion du Liban en 1982 qui a tué quelque 20 000 Libanais et Palestiniens, en majorité des civils. Et puis il y a ces fourgonnettes de pharmacie – et toutes les autres innombrables surfaces ornées d’un symbolisme centré sur Israël.

Heureusement, tout le monde ne reste pas sous le charme sioniste. Une Salvadorienne m’a raconté comment sa mère s’était rendue en pèlerinage religieux en Israël sans idées politiques préconçues, avait été horrifiée par le traitement des Palestiniens et avait connu une sorte de crise existentielle.

Mais ce genre d’éveil semble être l’exception à la règle et, alors que ce petit pays d’Amérique centrale continue d’être séduit par un petit pays d’apartheid à l’autre côté du globe, une citation de l’anarchiste russe du XIXesiècle Mikhaïl Bakounine me vient à l’esprit : « Méfiez-vous des petits États. »

- Belen Fernandez est l’auteure de Exile: Rejecting America and Finding the World et de The Imperial Messenger: Thomas Friedman at Work. Elle collabore à la rédaction du magazine Jacobin.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Belen Fernandez
Belen Fernandez is the author of Exile: Rejecting America and Finding the World and The Imperial Messenger: Thomas Friedman at Work. She is a contributing editor at Jacobin magazine.