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Jeu des chaises musicales politiques au Yémen

Le fait que le président Hadi ait limogé son Premier ministre Khaled Bahah sans consulter le parlement ne le rend-t-il pas, tout comme son gouvernement, illégitime ?

Il traverse le couloir avec l’un de ses collaborateurs, tous deux bavardant et marchant d’un bon pas. Puis le téléphone du collaborateur sonna, sa femme se trouvait à l’autre bout du fil.

« Est-ce vrai ? », demanda-t-elle.

« Qu’est-ce qui est vrai ?!! », a répondu le collaborateur.

« Hadi vient de promulguer un décret. Il relève Bahah de ses fonctions ».

Le collaborateur cessa de parler pendant un instant, ne sachant pas comment il était supposé présenter la nouvelle à son patron, Khalid Bahah, l’homme qui se tenait juste à ses côtés. Comment annoncer au vice-président du Yémen que le président vient tout juste de le limoger ?

Cela est difficile à croire, le cercle restreint de Bahah insiste sur le fait que ça s’est produit. Sans aucun signe avant-coureur ni consultation préalable, la brève carrière de Khalid Bahah en tant que vice-président vient de prendre fin.

Le collaborateur de Bahah n’était guère la seule personne à être terrassée par la nouvelle. L’onde de choc qui a suivi l’annonce le 3 avril dernier s’est immédiatement propagée du couloir de Riyad, pour se répandre comme une trainée de poudre par le biais des réseaux sociaux, avant d’être relayée par chaque journaliste, analyste, politicien et citoyen lambda du Yémen.

Le renvoi brutal de Bahah – qui a été nommé à son poste par le biais d’un rare accord consensuel entre toutes les factions politiques – fut une surprise à plus d’un titre. Tout d’abord, Hadi ne disposait d’aucun mandat légal l’autorisant à prendre une telle décision sans attendre l’approbation consensuelle du parlement du Yémen.

De plus, la brièveté du mandat de Bahah fut jusqu’à lors, de toute évidence, assez satisfaisante. Tel un technocrate ne disposant presque d’aucun bagage politique, il jouissait du rare privilège d’être apprécié non seulement par toutes les factions du Yémen, mais également par les intervenants internationaux. Encore plus déconcertant, Hadi a choisi le Général Ali Mohsen Al-Ahmar en guise de remplaçant alors que ce dernier est l’un des acteurs politiques les plus controversés de l’histoire politique du Yémen.

Il reste néanmoins un fait des plus troublants, à savoir la date choisie par Hadi, effectuant un virage politique rapide une semaine seulement avant qu’un cessez-le-feu longuement attendu – proclamé dans le but de préparer le terrain en vue des pourparlers de paix – soit sur le point d’être mis en place. 

Quelles que soient les intentions d’Hadi, la réaction au sein de la communauté internationale, déjà soumise à une pression immense pour trouver une solution rapide et durable au conflit, indique que ce développement ne devrait pas menacer les efforts de paix actuels.

En effet, suite à l’annonce d’Hadi, le secrétaire d’État des États-Unis, John Kerry, a rapidement fait part de sa frustration. « Je ne peux m’empêcher de dire que, selon moi, le président Hadi a compromis, de manière significative, certains de ces efforts et ce, au cours des dernières heures », a-t-il commenté, Et d’ajouter : « J’espère que ces décisions seront prises dans le but de renforcer notre capacité à aller de l’avant et à faire progresser les négociations que nous avons entreprises le 18 avril. »

Avec le recul, bien sûr, les signes de rupture sont présents depuis quelques temps. Il y a quelques semaines, une photo du président Hadi, écartant Bahah du chemin alors que les deux hommes marchaient aux côtés de John Kerry, est devenue virale au sein des réseaux sociaux du Yémen : avec cette photo, tout est dit.

Bien d’autres événements se déroulaient en coulisses.

Depuis sa nomination au poste de président lors d’élections non contestées, Hadi a été largement perçu comme inefficace et manquant de soutien, même au sein du bastion de sa propre ville natale d’Aden. Officier de l’armée de l’ancien Sud du Yémen, Hadi a parié sur le mauvais clan lors des conflits internes de 1986 au Sud. Il fut contraint de  fuir vers le nord en direction de Sanaa, avant de prendre le commandement des forces du Nord affrontant les séparatistes du Sud lors de la guerre civile de 1994, renforçant sa place d’adjoint d’Ali Saleh, son prédécesseur.

En revanche, Bahah a rapidement suscité l’admiration de la plupart des membres de la sphère politique du Yémen, principalement du fait de son statut de néophyte auprès des politiciens nationaux, lui qui ne possède qu’un maigre bagage politique. Avant son élection, l’année dernière, au poste de vice-président de l’unité gouvernementale du Yémen, Bahah a occupé le poste de Premier ministre. Dirigeant un cabinet de technocrates respectés, le sien portait le nom de « gouvernement qualifié ».

Un coup sévère fut porté aux grandes ambitions de Bahah pour l’avenir du Yémen lorsque l’insurrection houtie s’est emparée de la capitale du pays, Sanaa, en septembre 2014, l’assignant à résidence. Hadi démissionna rapidement, suivi par Bahah lui-même et son équipe gouvernementale dans son intégralité.

Interrogé à l’époque pour savoir s’il envisageait un éventuel retour en politique, Bahah avait répondu : « Je ferai tout ce qu’il faut pour servir mon pays ».

Rapidement après la chute de Sanaa, Hadi s’est enfui vers Aden, suivi par l’insurrection houtie, avant de trouver refuge en Arabie saoudite. Néanmoins, dès son arrivée dans le pays, il annula sa démission. Du fait de la détérioration drastique de l’état de santé d’Hadi, les Saoudiens étaient très préoccupés quant à la perspective d’un transfert automatique du pouvoir aux loyalistes de Saleh, pressant Hadi à nommer immédiatement un vice-président.

Bahah fut l’homme choisi. Il était perçu comme une figure consensuelle, qui était parvenue à maintenir le dialogue avec l’insurrection houtie et le Congrès général du peuple de Saleh. Fait essentiel, il disposait également du soutien des Émirats arabes unis.

Les tensions entre Hadi et Bahah ont fait surface pour la première fois en 2015, période à laquelle le président a remplacé le ministre des Affaires étrangères, Abdullah al-Saidi. Bahah a dénoncé publiquement la décision d’Hadi, insistant sur le caractère inconstitutionnel de cette décision.

« Si nous sommes convoqués à une réunion avec Bahah, dès qu’Hadi a connaissance de ladite réunion, il en organise une à son tour, sur le même créneau horaire, afin que Bahah ne puisse pas s’entretenir avec nous », m’expliqua l’un des ministres d’Hadi, désirant rester anonyme. « Cela tournait au canular ! »

Bataille pour Aden

Cependant, de nombreuses personnes estiment que le point de rupture pour Hadi était le fait que Bahah fut le premier membre du gouvernement a être retourné au Yémen La communauté internationale a salué la décision de Bahah, la caractérisant de première étape majeure vers la restauration du gouvernement après six mois d’exil en Arabie saoudite et une année de conflit sanglant.

Les gros titres des journaux yéménites et régionaux se montraient enthousiastes, « le gouvernement du Yémen sort de l’exil », sauf, bien sûr, qu’Hadi n’en faisait pas partie. Comme un diplomate yéménite me l’a fait remarquer la semaine dernière, « l’exil laisse son empreinte sur vous, vous siégez dans des palaces luxueux, mais vous n’êtes pas réellement capable de faire votre travail. Et de ce fait, les médias occupent une place importante dans votre prise de décision ».

Alors que les déplacements de Bahah à Aden étaient de plus en plus fréquents, le président Hadi a fait lui-même le déplacement, ayant remarqué que son vice-président brillait déjà sous les feux de la rampe. Bahah avait établi ses quartiers à l’AlQasr Hotel, à Aden, avec son gouvernement. « Hadi souhaitait qu’il retourne en Arabie saoudite, il voulait être seul à Aden. »

Bahah et son équipe sont retournés en Arabie saoudite lorsque leurs bases gouvernementales ont été attaquées par les combattants d’Al-Qaïda.

Entretemps, les discussions s’intensifiaient en Arabie saoudite insistant sur le fait qu’il était désormais temps pour Hadi d’envisager le transfert du pouvoir, le nom de Bahah ayant été cité comme successeur éventuel. Hadi devait se rendre aux États-Unis pour des raisons medicales et il fut dit qu’il avait répondu favorablement aux demandes des Saoudiens. Néanmoins, des sources proches des propres fils d’Hadi ont affirmé que malgré les promesses en ce sens, Hadi n’avait nullement l’intention d’abandonner les rênes du pouvoir.

De son côté, Bahah insistait fortement pour que le palais gouvernemental soit rapidement réparé afin de lui permettre, ainsi qu’à son équipe, de retourner à Aden et de reprendre leurs fonctions. Cependant, dès que les travaux de réparation furent terminés, Hadi envoya ses fils occuper les lieux, avant de les rejoindre peu de temps après. Certains sont même allés jusqu’à suggérer qu’Hadi lui-même avait orchestré l’attentat précédent ayant ravagé le palais.

Bien qu’il soit relativement simple de comprendre la décision d’Hadi de renvoyer Bahah en s’appuyant sur les rivalités et tensions personnelles, il est infiniment plus difficile de saisir ce qui motive réellement son choix en termes de remplaçant. Et de connaître l’impact que cela aura sur la situation du pays ?

En dépit de son héritage et de son profil fortement controversés, la nomination du Général Ali Mohsen au poste de vice-président a également été un coup dur pour le Sud. De nombreuses personnes ont, de ce fait, interprété la nomination d’Ahmed Bin Dagher, un rival d’Hadi, au poste de Premier ministre comme une offre évidente adressée aux populations du Sud.

La nomination de Mohsen est, évidemment, une décision politique des plus significatives, le plaçant à un poste politique de premier ordre - second dans la liste de succession d’Hadi – un dirigeant militaire commandant toujours en étant respecté (et craint) par de nombreux chefs de tribus du Nord.

En limogeant Bahah, Hadi s’est débarrassé d’un rival de poids. Mais en nommant le Général, Hadi et l’Arabie saoudite espèrent qu’il sera en mesure de rallier les tribus du Nord à la coalition saoudienne. Ce plan aurait pu se révéler judicieux 12 mois plus tôt, au début de la campagne militaire au Yémen organisée par la coalition saoudienne. Il s’avère bien moins efficace en ce moment, surtout depuis que les réserves d’Ali Mohsen au Nord ont subi des dommages considérables, ce qui affaiblit le soutien apporté à l’intervention menée par l’Arabie saoudite.

« Nous avons informé Hadi au départ que nous avions besoin d’Ali Mohsen, mais à cette époque il n’était pas intéressé par le fait de lui confier tant de pouvoir », m’a expliqué l’un des conseillers d’Hadi.

Impacts régionaux

Alors que John Kerry a rapidement fait part de son étonnement face au renvoi de Bahah, de nombreuses personnes se sont interrogées sur le caractère plausible de la décision d’Hadi, ce dernier prenant une mesure drastique sans consultations préalables avec ses alliés saoudiens ou ses alliés américains.

« Personne n’a été consulté, peut-être MBS [Vice-prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane] et les principaux politiciens d’Arabie saoudite…mais personne d’autre », m’a dit un éminent diplomate.

Dans ce contexte, il nous est possible de voir dans la décision d’Hadi un autre exemple de la nouvelle apparente politique d’Arabie saoudite envers les Frères musulmans et ses alliés : pour reformer une alliance régionale basée sur les insurrections sunnites contre l’Iran et ses alliés. Cependant, la nomination d’Ali Mohsen a définitivement suscité la colère des Émirats arabes unis, pays ayant beaucoup investi dans la guerre au Yémen.

Sur le plan national, la décision d’Hadi peut être la plus importante indication à ce jour du plan de Riyad pour le Yémen : ne plus se focaliser sur la défaite de l’insurrection houtie en soi, mais sur la restauration d’un ordre militaire soutenu par l’Arabie saoudite. Après presqu’une année d’enlisement au Nord, il semble que les Saoudiens n’aient pas d’autre choix.

D’après leurs calculs, la guerre se poursuivra au Yémen jusqu’à ce qu’un dirigeant de chaque groupe tribal se réunisse autour d’une table. Et bien que cela se révèle être difficile, Ali Mohsen est bien plus susceptible d’accomplir cette périlleuse tâche que Bahah ou Hadi lui-même. Il rencontrera autant d’obstacles qu’Hadi en tentant d’instaurer la paix et l’unité au sein du pays.

Il est clair, dans cette partie de chaises musicales politiques au Yémen, que chaque personne siégeant se doit de jouer un rôle politique précis. Chacun, il est vrai, sauf le président Hadi lui-même, ayant épuisé toutes ses ressources, tout en restant à ce jour une simple marionnette de légitimité.

Cependant, le fait que le président Hadi ait nommé Bin Dagher et Ali Mohsen sans consulter le parlement ne le rend-t-il pas, tout comme son gouvernement, illégitime ? Avec Bahah désormais de retour à Riyad, je me demande ce que nous réserve la prochaine partie de chaises musicales. Cela peut-il réellement signer la fin de Bahah ? Ou est-il condamné à réaliser un nouveau retour triomphal sur la scène politique ? Aucune de ces hypothèses ne serait particulièrement surprenante. Comme les dernières années et mois l’ont montré : en politique au Yémen, tout est possible.

- Nawal Al-Maghafi est une journaliste et réalisatrice britanno-yéménite. Son travail a notamment été diffusé sur Channel 4, BBC Newsnight, BBC World et BBC Arabic.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteure et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : Le Président du Yémen Abd Rabbo Mansour Hadi (2ème à droite) et le Premier ministre Khaled Bahah (2ème à gauche) lors d’une prière pour la fête musulmane d’Aïd al-Adha au palais présidentiel au Sud de la ville d’Aden le 24 septembre 2015 (AFP). 

Traduit de l'anglais (original) par STiiL Traduction.