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La Chine, partenaire ou rivale des Émirats arabes unis dans le Golfe ?

Les EAU ont récemment déroulé le tapis rouge pour la venue du président chinois Xi Jinping. Mais alors que les pays du Golfe cherchent à attirer les investissements asiatiques, la Chine exploite les rivalités qui divisent la région pour faire avancer ses intérêts stratégiques

Les Émirats arabes unis (EAU) ont déroulé le tapis rouge le 20 juillet dernier pour le président Xi Jinping, marquant la première visite d’un dirigeant chinois dans le Golfe depuis près de 30 ans. Alors que la présence croissante de la Chine au Moyen-Orient attire de plus en plus l’attention, les deux pays ont annoncé la signature de treize accords de coopération dans divers secteurs, notamment énergétique, logistique et portuaire.

« Nous coopérons dans de nombreux domaines politiques et économiques, et disposons d’une base solide de projets communs dans les secteurs de l’énergie, des technologies et des infrastructures », a écrit sur Twitter le dirigeant de Dubaï, le cheikh Mohammed ben Rashid al-Maktoum. « Plus important encore, [nous avons] une volonté politique forte d’entamer une plus grande phase de coopération et d’intégration. »

Les Émirats, un partenaire clé de la Chine dans le Golfe

Les observateurs et dirigeants émiratis restent cependant prudents quant aux objectifs stratégiques à long terme de Pékin dans la région. Jouant sur un discours de neutralité et de non-ingérence dans les affaires intérieures des États, la Chine a profité des rivalités régionales qui déchirent le Golfe pour faire avancer ses propres ambitions.

Premier importateur mondial de pétrole, la Chine apparaît aux pays du Golfe depuis plusieurs années comme un partenaire économique et politique de plus en plus indispensable.

Mais au-delà du secteur énergétique, l’autre dimension de l’économie chinoise qui intéresse les pays du Golfe est son projet de Nouvelles routes de la soie, dont l’objectif est de tisser un gigantesque réseau global de routes commerciales dont la Chine serait le centre.

Au croisement des routes reliant l’Europe, l’Afrique et l’Asie, le Golfe a le potentiel de jouer un rôle clé dans le projet de Xi Jinping. Les entreprises étatiques chinoises de transport et logistique ont d’ailleurs déjà commencé à investir dans le développement des infrastructures portuaires de la région.

Il est arrivé à plusieurs reprises que l’expansion de la présence chinoise s’opère au détriment des intérêts émiratis

Alors que les prix du pétrole déclinent et que les pays du Golfe cherchent à diversifier leurs économies pour décroître leur dépendance aux hydrocarbures, les investissements asiatiques massifs dans les ports et les infrastructures logistiques de la région pourraient représenter une opportunité de taille et une source de revenus durable.

Les Émirats arabes unis en particulier s’imposent progressivement comme un partenaire clé de la Chine dans la région. La Chine est le deuxième partenaire commercial des Émirats et sa principale source d’importations. Mais les Émirats présentent aussi des atouts non négligeables pour le projet chinois de Routes de la soie. Dubaï s’est en effet imposé comme un carrefour économique majeur dans la région, et son port de Jebel Ali est le plus grand port de conteneurs de tout le Moyen-Orient.

De plus, les Émirats ont aussi récemment développé une présence dans de nombreux ports de l’océan Indien et de la mer Rouge. La compagnie portuaire Dubai Ports World, véritable bras commercial de la diplomatie maritime émiratie, multiplie depuis quelques années les concessions et les accords économiques avec les ports qui longent la Corne de l’Afrique.

L’intervention émiratie au Yémen pour combattre les Houthis et al-Qaïda a notamment été une opportunité pour les EAU de développer leur influence dans les ports yéménites et autour du détroit de Bab el-Mandeb, où 4,8 millions de barils de pétrole et 8 % du commerce mondiale transitent chaque jour.

Le double jeu de la Chine

Conscients du poids majeur de la Chine dans les routes maritimes de la région, les Émirats arabes unis ont été prudents de suivre une logique de complémentarité de leurs investissements avec les investissements chinois. Il est cependant arrivé à plusieurs reprises que l’expansion de la présence chinoise s’opère au détriment des intérêts émiratis.

À Djibouti notamment, la Chine a remporté les droits pour développer sa base militaire au détriment des EAU, et des rumeurs courent selon lesquelles le gouvernement djiboutien a mis fin à son contrat avec Dubai Ports World pour la gestion du port commercial de Doraleh, avec l’ambition de le confier à la Chine.

De la même manière, les investissements chinois dans les ports omanais et qataris pourraient rendre ceux-ci capables de concurrencer le port émirati de Jebel Ali.

Le président chinois Xi Jinping et le prince héritier d’Abou Dabi Mohammed ben Zayed arrivent au palais présidentiel dans la capitale des EAU le 20 juillet 2018 (AFP)

La Chine joue sur une logique de neutralité et de diversification de ses partenariats et investissements dans la région, refusant en théorie d’interférer dans les clivages politiques et les affaires internes des États.

La très agressive politique étrangère émiratie– notamment envers le Qatar et l’Iran – est perçue avec inquiétude par la Chine

Cependant, la très agressive politique étrangère émiratie– notamment envers le Qatar et l’Iran – est perçue avec inquiétude par la Chine. Pékin a exhorté ses partenaires du Golfe à résoudre le différend qui les oppose, préoccupée par son impact négatif sur la liberté de commercer dans la région.

Pour éviter de dépendre d’un pays en particulier, la Chine s’est montrée prudente en diversifiant ses partenariats et ses investissements dans la région, y compris avec les rivaux d’Abou Dabi. Elle a même parfois su jouer des rivalités régionales pour faire avancer ses propres objectifs.

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La Chine a notamment maintenu des relations bilatérales étroites avec le Qatar. Les deux pays ont signé un accord de partenariat stratégique en 2014, et leurs échanges commerciaux ont considérablement augmenté l’année dernière, faisant de la Chine le plus gros exportateur vers le Qatar en 2018 devant les États-Unis.

La Chine a également beaucoup investi dans l’infrastructure du port de Hamad à Doha, tandis que le Qatar aurait acquis des missiles balistiques à courte portée SY-400 de fabrication chinoise.

Iran-Golfe : quel rôle pour la Chine ?

De manière sans doute plus importante encore, la Chine pourrait jouer un rôle important en Iran, à un moment où les États-Unis menacent de rétablir les sanctions complètes sur les exportations de pétrole de la République islamique d’ici novembre.

L’Iran occupe une place stratégique sur les Routes de la soie et, dans la foulée de la signature de l’accord sur le nucléaire iranien de 2015, Pékin et Téhéran s’étaient mis d’accord sur un plan visant à multiplier par dix leur commerce bilatéral dans les dix années suivantes.

Les Émirats ont une image limitée des ambitions à long terme de la Chine dans la région, et de ce que cela pourrait signifier pour leurs propres intérêts stratégiques. Cependant, leur besoin d’investissements à un moment de baisse des prix du pétrole leur laisse peu d’autres options

Cependant, le retrait des États-Unis de l’accord sur le nucléaire pourrait compromettre l’avenir des relations sino-iraniennes.

La guerre commerciale ouverte entre les États-Unis et la Chine et le retrait des investissements potentiels européens et américains en Iran pourraient inciter la Chine à augmenter ses importations de pétrole et ses relations commerciales avec Téhéran.

Toutefois, l’infrastructure pétrolière chinoise est de mauvaise qualité et l’Iran comptait sur les investissements européens dans ce domaine. De plus, certaines grandes entreprises et banques chinoises seraient encore exposées aux sanctions américaines.

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Pour les Émirats arabes unis, développer un partenariat avec Pékin pourrait être un moyen de s’assurer une bonne place dans le projet de Routes de la soie, tout en maintenant une marge de manœuvre vis-à-vis de l’Iran.

Les Émirats ont une image limitée des ambitions à long terme de la Chine dans la région, et de ce que cela pourrait signifier pour leurs propres intérêts stratégiques. Cependant, leur besoin d’investissements à un moment de baisse des prix du pétrole leur laisse peu d’autres options.

Camille Lons est chercheuse et coordinatrice du programme Moyen-Orient et Afrique du Nord au Conseil européen des relations internationales (ECFR). Ses recherches se concentrent sur les dynamiques politiques et sécuritaires dans le golfe Persique et la péninsule Arabique.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : le président chinois Xi Jinping (au centre) salue un groupe de ministres émiratis au palais présidentiel de la capitale des EAU le 20 juillet 2018 (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par l’auteure.