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La guerre contre l’EI : un puzzle insoluble

Le groupe État islamique nous entraîne inexorablement vers une guerre mondiale. Pour empêcher ce sinistre scénario, les grandes puissances doivent mettre de côté leurs différences

Pendant deux ans, les combattants de l’État islamique (EI) ont encerclé et assiégé Kweiris, une base aérienne militaire située à environ 20 km à l’est d’Alep. Quelque 1 000 soldats y étaient prisonniers. Le 10 novembre, il a fallu le soutien significatif du Hezbollah et de la force aérienne russe, ainsi que des paramilitaires syriens et des factions iraniennes pour mettre fin à l’état de siège.

Scrupuleusement, la télévision publique syrienne a dévoilé en grande pompe les images de l’armée nationale syrienne pénétrant dans la base. Une rare occasion où l’on a pu voir les forces de Bachar al-Assad crier victoire, après avoir subi une série de pertes.

Deux jours plus tard, les troupes peshmergas kurdes soutenues par les combattants yézidis et les frappes aériennes américaines lançaient une offensive pour reprendre le contrôle de la ville de Sinjar, dans le nord-ouest de l’Irak. Le lendemain, Massoud Barzani, le président du Kurdistan irakien, annonçait via Twitter que la ville avait été libérée.

Le succès apparent de l’offensive de Sinjar a certainement porté un coup dur à l’EI en coupant une voie de ravitaillement cruciale qui va de la Syrie à Mossoul. Cette étape peut, par la suite, marquer le début d’une attaque sur Mossoul, deuxième plus grande ville d’Irak et bastion de l’EI depuis plus d’un an — une attaque prévue de longue date, mais longtemps reportée.

On devrait donc se réjouir qu’une base aérienne ait été libérée et qu’une voie de ravitaillement de l’EI ait été coupée. Mais observez les acteurs qui ont pris part aux deux offensives et essayez d’assembler les pièces du puzzle des factions alliées : vous aurez beau essayer toutes les combinaisons possibles, vous ne parviendrez pas à le reconstituer.

En Syrie, la Russie et l’Iran continuent de soutenir le président Bachar-el Assad. Si Moscou cherche à protéger ses intérêts dans la région et sa base navale dans la ville côtière de Tartous, Téhéran tente de mettre en évidence son rôle prépondérant de puissance influente dans la guerre contre le djihadisme sunnite. Certes, la reconquête de Kweiris assoit la réputation d’Assad, mais à quel prix ? En plaçant encore davantage son destin entre les mains des Iraniens et de Vladimir Poutine. Tant que cette situation sert leurs intérêts, ce qui est le cas jusqu’à présent, Assad restera à son poste.

D’autre part, les États-Unis n’ont cessé de réclamer le départ de Bachar-el Assad, mais ils ont hésité longtemps et se sont enlisés dans des débats insensés pour savoir quelle forme prendrait son départ. La campagne de bombardements a permis d’affaiblir la force de frappe des miliciens de l’EI, sans pour autant remettre en cause l’appel de leur « calife » qui les exhorte à « se maintenir et à étendre leur présence ». Plus les djihadistes résisteront à l’intensité des bombardements aériens, plus ils consolideront leurs acquis déjà considérables dans une guerre de propagande destinée à enrôler de nouveaux adhérents à la cause du djihad mondial.

De leur côté, les Kurdes ont des visées totalement différentes. Ayant prouvé leur efficacité de combattants contre l’EI, certains d’entre eux poursuivent l’objectif improbable d’un nouvel État kurde émergeant des décombres de l’Irak et de la Syrie, qui irait jusqu’à intégrer les régions kurdes de Turquie. D’autres luttent pour un scénario beaucoup plus réaliste : constituer une fédération très souple, un Kurdistan indépendant, de fait.

Les Yézidis, eux, souhaitent tout simplement prendre leur revanche sur le massacre des hommes et des garçons de leur communauté, l’esclavage et le viol de leurs femmes et enfin la destruction de leurs villages et de leur culture. 

Ainsi, alors que d’un côté, il n’y a qu’un groupe EI, étroitement soudé, dirigé d’une main impitoyable et dont les membres partagent une vision messianique unique, de l’autre, les divisions locales, les luttes de pouvoir et les intérêts divergents opposant les pays les uns aux autres portent préjudice aux forces alliées et font le jeu de l’ennemi. Par conséquent, les frappes aériennes russes se sont largement concentrées sur des cibles non identifiées EI, car le président Poutine et ses conseillers considèrent que pratiquement chaque force terrestre qui combat Assad est une organisation terroriste. L’Armée de la conquête, l’un des groupes armés de Syrie que bombarde la Russie, reçoit ses armes des alliés américains, l’Arabie saoudite et le Qatar, qui sont eux-mêmes accusés de soutenir le djihad violent.

Par conséquent, cette guerre — est-il besoin de le préciser — est d’une grande complexité et renvoie à de cruels paradoxes. Un autre exemple illustre parfaitement ces contradictions : les Turcs qui ont fini par donner leur feu vert aux États-Unis pour lancer les attaques aériennes depuis la base aérienne d’Incirlik, bombardent le PKK, une faction kurde qui se bat contre l’EI, désigné comme organisation terroriste par la Turquie et les États-Unis. 

Les Américains, à la tête de la plus grande puissance militaire du monde, veulent continuer à mener des combats aériens tandis qu’ils sont amenés — doucement, mais sûrement — à engager de plus en plus de troupes au sol en Irak et en Syrie, alors même que le Pentagone et le président Obama divergent sur ce point et ont du mal à se mettre d’accord sur la stratégie à adopter.

Par opposition, on peut constater combien le message qu’adresse l’EI en réponse aux déboires militaires qu’il a subis est instructif et effrayant. L’objectif ultime de l’État islamique est la domination mondiale.

À cette fin, le groupe a divisé le monde en « trois zones géographiques – le croissant intérieur en Irak et al-Sham (Syrie), les pays proches du grand Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, et les pays lointains d’Europe, d’Asie et des États-Unis », selon l’ISW (Institute for the Study of War), un think tank basé à Washington.

La semaine dernière, le 12 novembre, un attentat-suicide a eu lieu à Beyrouth, dans la zone des « pays proches ». Il a été suivi par les atrocités commises à Paris le lendemain, dans la zone des « pays lointains ». Combinant des éléments de guérilla urbaine et plusieurs attaques terroristes, ces événements étaient destinés à intensifier la peur au sein de la population. Étant donné le succès de ces actions — qu’il convient de considérer comme des contre-offensives —, on peut s’attendre à ce que d’autres attaques suivent inévitablement. Parallèlement, l’EI étend ses activités terroristes dans d’autres zones de guerre, malgré ses échecs sur les champs de bataille en Irak et en Syrie.

La triste vérité est qu’Abu Bakr al-Baghdadi et ses combattants djihadistes nous entraînent tous inexorablement vers une guerre mondiale. Il nous faut désormais prendre conscience de cette dure réalité. Nous devons renforcer notre vigilance et notre sécurité tout en déployant une stratégie cohérente visant à lutter contre les attaques terroristes au niveau national.

Mais avant tout, il est essentiel que les trois principaux acteurs qui s’opposent à l’EI, la Russie, les États-Unis et l’Iran et, dans une moindre mesure, les Turcs arrivent à trouver un terrain d’entente et qu’ils mettent leurs divergences de côté pour travailler de concert avec les autres nations dans le but de vaincre un ennemi fanatique qui a le pouvoir de nous écraser.

- Bill Law est un analyste du Moyen-Orient et un spécialiste des pays du Golfe. Suivez-le sur Twitter @BillLaw49.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : un tank de l’armée syrienne entre dans un village près de la base aérienne militaire de Kweiris, à l’est de la province syrienne septentrionale d’Alep, le 15 novembre 2015, après avoir pris le contrôle des villages environnants aux mains du groupe armé État islamique (EI) (AFP).

Traduction de l’anglais (original) par Julie Ghibaudo.