Aller au contenu principal

La guerre de l’ombre : les erreurs de Netanyahou au sujet de l’Iran lui coûteront très cher

L’iranophobie de Benyamin Netanyahou a apporté moins – et non davantage – de sécurité à Israël
Le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou a accusé l’Iran d’être en train de détruire une installation secrète où il développait des armes nucléaires (Reuters)

À la veille des très disputées élections du 17 septembre en Israël, le Premier ministre Benyamin Netanyahou, craignant la défaite, a recours à ses vieux stratagèmes en agitant l’épouvantail iranien à travers une série de frappes provocatrices contre l’Iran et ses alliés au Moyen-Orient, ouvrant un nouveau, et dangereux, chapitre dans ce qu’on appelle la « guerre de l’ombre ». 

Le limogeage de John Bolton, le conseiller à la sécurité nationale de Trump et ardent défenseur du changement de régime à Téhéran, ne peut que limiter la pression israélienne et atténuer l’hostilité envers l’Iran à Washington.

Netanyahou a fait monter les enchères contre le programme nucléaire de l’Iran, faisant de nouvelles allégations d’activités secrètes iraniennes en lien avec des armes nucléaires.

La dernière en date, coïncidant avec une visite à Téhéran du directeur général par intérim de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), est une nouvelle tentative de saper l’accord de 2015 sur le nucléaire iranien et soumettre à nouveau l’Iran aux sanctions internationales. Netanyahou chérit l’information annonçant que l’AIEA exige des réponses de l’Iran à propos de traces d’uranium enrichi découvertes dans un entrepôt perquisitionné par ses agents. 

Une nouvelle crise nucléaire

Si tout se déroule selon les plans de Netanyahou, l’AIEA découvrira la violation par l’Iran de ses obligations et le signalera au Conseil de sécurité des Nations unies, lequel pourra décider de rétablir certaines résolutions au vu de la désastreuse décision iranienne de limiter son respect de l’accord sur le nucléaire.

Ainsi, tout est en place pour une nouvelle crise du nucléaire iranien et toutes les tensions, menaces et contre-menaces associées – notamment le risque d’une frappe militaire américaine ou israélienne sur les installations nucléaires iraniennes. Cependant, étant donné les redoutables capacités de dissuasion de l’Iran, ces frappes, bien que de nature limitées, pourraient déclencher un conflit plus large qui, selon toute vraisemblance, entraînerait l’implication du Hezbollah en tant qu’extension du pouvoir iranien. 

Netanyahou a non seulement échoué à convaincre l’Europe de sortir de l’accord sur le nucléaire, mais il risque également de perdre Trump

N’oublions pas que la guerre de 34 jours entre Israël et le Hezbollah libanais en 2006 est souvent considérée comme la phase initiale de la guerre de l’ombre entre l’Iran et Israël, qui a donné lieu à des centaines de frappes aériennes israéliennes sur les ressources militaires iraniennes en Syrie, ainsi qu’aux attaques récentes sur les Unités de mobilisation populaires (Hachd al-Chaabi) pro-Iran en Irak, exposant les forces américaines dans ce pays à un risque de représailles.

Du point de vue privilégié de l’Iran, ses forces par procuration en Syrie, au Liban, en Irak et au Yémen jouent un rôle crucial dans sa doctrine militaire, en tant que boucliers dissuasifs qui font augmenter les coûts pour les adversaires de l’Iran qui projettent des actions contre Téhéran. 

L’Iran accuse Israël de faire pression sur Washington pour faire capoter l’accord sur le nucléaire et imposer des sanctions économiques dévastatrices sous prétexte d’une campagne de « pression maximum ». L’éventail des activités de lutte contre l’Iran menées par Israël comprend le sabotage, la cyberguerre et l’assassinat de scientifiques spécialistes du nucléaire – sans parler de son alliance en plein essor contre l’Iran avec le bloc dirigé par les Saoudiens dans le Golfe. 

Évolution géopolitique

Toutefois, en l’absence de la moindre tentative de la part d’Israël de rectifier son déni systématique des droits des Palestiniens, il sera difficile de cimenter une telle alliance. La question palestinienne est fondamentale pour les dirigeants arabes, qui savent parfaitement que le fort sentiment populaire pro-palestinien pourrait se retourner contre eux s’ils se rapprochaient trop d’Israël. 

Un politologue basé à Téhéran m’a confié sous couvert d’anonymat que la campagne actuelle d’Israël contre l’Iran poursuivait deux objectifs : « Premièrement, remporter les élections en montrant les talents militaires d’Israël ; deuxièmement, saborder le dialogue à venir entre Téhéran et Washington. »  

Bien qu’il ne soit pas encore établi clairement si le président américain Donald Trump et le président iranien Hassan Rohani se rencontreront à New York plus tard dans le mois, la volonté de Trump d’explorer la voie diplomatique avec l’Iran a secoué Netanyahou, qui a insisté sur le fait que ce n’était pas le moment de négocier avec l’Iran, mais de continuer à faire pression 

Le président américain Donald Trump et le président iranien Hassan Rohani pourraient se rencontrer ce mois-ci (AFP)
Le président américain Donald Trump et le président iranien Hassan Rohani pourraient se rencontrer ce mois-ci (AFP)

De toute évidence, Netanyahou a non seulement échoué à convaincre l’Europe de sortir de l’accord sur le nucléaire, mais il risque également de perdre Trump.

Israël va-t-il reconsidérer son approche iranophobe et procéder aux ajustements nécessaires, en phase avec l’évolution des équations géopolitiques ?

Pour répondre à cette question, il est important de garder à l’esprit que de nombreux responsables politiques, militaires et des renseignements de premier plan en Israël considèrent l’accord sur le nucléaire iranien comme bénéfique pour la sécurité nationale d’Israël, et ont mis en garde les États-Unis contre son sabordage. Comme le professeur Juan Cole l’a noté dans un récent article, les erreurs de jugement de Netanyahou sur l’Iran lui coûteront probablement très cher.  

D’épouvantables faux pas

L’iranophobie de Netanyahou a apporté moins – et non davantage – de sécurité à Israël, qui est considéré par l’Iran et ses alliés comme le véritable coupable derrière l’actuelle campagne agressive des États-Unis.

Israël a également potentiellement conduit à une prophétie auto-réalisatrice en ce qui concerne le programme nucléaire de l’Iran, car de plus en plus de voix au sein du pays privilégie l’idée d’un bouclier de dissuasion nucléaire pour un pays en état de siège.  

Pourquoi Netanyahou est-il obsédé à ce point par l’Iran ?
Lire

En conséquence, l’Iran pourrait renoncer à son antipathie religieuse à l’égard des armes nucléaires, qui se reflète dans un décret du Guide suprême interdisant la fabrication de bombes nucléaires – d’autant plus que l’effilochement progressif de l’accord sur le nucléaire s’est accompagné d’une nouvelle quête saoudienne de capacités nucléaires

Cela met en évidence une autre faille majeure dans la stratégie anti-Iran unidimensionnelle de Netanyahou : l’incapacité à anticiper les conséquences indésirables du déraillement de l’accord sur le nucléaire, qui se portait bien jusqu’à la sortie unilatérale de Trump l’année dernière.  

Malheureusement, indépendamment des épouvantables faux pas de Netanyahou, le Premier ministre israélien continue à tirer profit de cette stratégie sur le plan national, bien qu’un débat plus éclairé au sein d’Israël sur les ramifications négatives d’une telle politique pourrait faire pencher la balance en faveur de ceux qui nourrissent des visions alternatives concernant la façon d’assurer la sécurité d’Israël.

Pendant ce temps, la voie destructrice d’une « guerre de l’ombre » délibérée assombrit de plus en plus l’avenir d’Israël.

- Kaveh Afrasiabi est un ancien professeur de sciences politiques à l’Université de Téhéran et l’auteur de plusieurs livres sur la politique étrangère de l’Iran. Ses écrits ont paru dans plusieurs publications en ligne et sur papier dont, entre autres, UN Chronicle, le New York Times, Der Tagesspiegel, le Middle East Journal, la Harvard International Review et The Guardian.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Kaveh Afrasiabi
Kaveh Afrasiabi, PhD, is a former political science professor at Tehran University and the author of several books on Iran’s foreign policy. His writings have appeared on several online and print publications, including UN Chronicle, New York Times, Der Tagesspiegel, Middle East Journal, Harvard International Review, and The Guardian among others.