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La prise de contrôle du croissant pétrolier par Haftar pourrait être un clou dans le cercueil de GNA

Alors que le pouvoir bascule en faveur du général Haftar, après sa prise de contrôle des principaux terminaux pétroliers, les acteurs internationaux doivent soutenir une solution politique viable avant de s’engager plus avant militairement

Ces dernières semaines, le Conseil présidentiel de Libye, et son Gouvernement d’union nationale (GNA) – reconnu par le monde entier sous l’égide de l'ONU – ne cesse de perdre sur le terrain ses soutiens parmi ses alliés politiques d'autrefois. L’aggravation des divisions internes, le manque de contrôle des institutions de l’État ainsi qu’une économie en chute libre ont érodé la confiance en la capacité du processus de paix proposé par l'ONU d’empêcher le pays, au bord de la guerre civile, d’y tomber.

Dans ce contexte, la prise du contrôle, par le général Khalifa Haftar le 11 septembre, des ports du croissant pétrolier libyen pourrait représenter un clou dans le cercueil du GNA, et la première d’une longue série de luttes intestines dans ce pays. D’autant plus si les acteurs locaux et internationaux, actuellement engagés en faveur de l’accord de paix forgé par l’ONU en Libye, adoptent une approche désordonnée et se contentent de réagir à ces événements a posteriori.

« Surprise foudroyante »

Le 11 septembre, les forces de l’Armée nationale libyenne (ANL) emmenée par Haftar ont lancé une opération militaire appelée « Surprise foudroyante », destinée à reprendre le contrôle des quatre ports du croissant pétrolier (Ras Lanouf, al-Sedra, Zueitina et Brega) aux Gardiens des installations pétrolières (PFG), unités fidèles à Ibrahim Jadhran, qui a beaucoup coopéré avec le GNA. Cela fait des mois que Jadhran perd ses appuis et ne parvient plus à conserver un contrôle ferme de toutes les unités PFG.

Donc, l’opération de Haftar a réussi. La plupart des combattants des PFG se sont rendus ou enfuis. Des combats ont eu lieu à Zueitina, où était basé Jadhran et, au soir du 11 septembre, la ville est elle aussi tombée sous le contrôle de l’ANL.

L’ANL a publié une déclaration promettant la réouverture complète et inconditionnelle des ports pétroliers, et a appelé la compagnie nationale libyenne de pétrole (NOC) à lever la clause de force majeure (qui permet depuis les événements de 2011 de libérer les entreprises de leurs obligations contractuelles tout en les exonérant de toute responsabilité du fait de leur inexécution) et autoriser une augmentation des exportations de pétrole. 

Le Conseil présidentiel a condamné l’initiative, et les gouvernements américain, britannique, français, italien, espagnol et allemand ont publié le 12 septembre une déclaration réaffirmant leur soutien au GNA, et réitérant leur intention d'appliquer des sanctions contre les exportateurs illégaux de pétrole.

Un coup dur pour le GNA

La prise de contrôle par l’ANL des ports du croissant pétrolier a considérablement modifié l’équilibre du pouvoir militaire et politique en Libye en faveur d’Haftar. Ce dernier a étendu son contrôle territorial à l’ouest, tandis que ses appels en faveur de la réouverture des ports renforceront probablement la perception, par de nombreux Libyens, de sa crédibilité et légitimité.

En prenant au GNA le contrôle des ports, Haftar a non seulement démontré l’incapacité de ce gouvernement à sécuriser les infrastructures et les institutions clés de l’État, mais il a également percé l’une des rares bouées qui auraient pu sauver le GNA

Néanmoins, il est peu probable qu’Haftar soit en mesure d’exporter du pétrole à court et moyen terme – si tant est qu’il y parvienne un jour. La communauté internationale a clairement fait savoir qu’elle taxerait d’illégales les exportations en provenance de ces ports. Et si d'autres terminaux que celui de Brega veulent avoir une chance de redevenir opérationnels, la NOC aura besoin d’effectuer des réparations et de lever la clause de force majeure. La première condition tient au budget du GNA et la deuxième à son approbation, et aucune n’a la moindre chance d’être remplie.

Toutefois, Haftar n’a pas besoin d’exporter du pétrole pour affaiblir le GNA. Le général s’est toujours opposé au GNA car il veut le pouvoir pour lui tout seul. En prenant aux fédéralistes du GNA le contrôle des ports, il a non seulement démontré l’incapacité de ce gouvernement à sécuriser les infrastructures et institutions clés de l’État, mais a aussi percé l’une des rares bouées qui auraient pu sauver le GNA internationalement reconnu : la possibilité de reprendre les exportations de pétrole, et ainsi stimuler l’économie défaillante de la Libye.

En optant pour cette approche, il marche sur les pas de l’État islamique (EI) qui, du temps de son apogée en 2015, a également cherché à priver tout potentiel gouvernement d’unité nationale du contrôle des ports exportateurs de pétrole en état de marche.

De plus, la rapidité avec laquelle les forces des PFG se sont rendues à l’ANL pointe le grave déficit social et militaire du soutien politique à Jadhran, ce qui est devenu amplement évident au cours des derniers mois. Tragiquement, les liens entre Jadhran et le GNA, qui ont récemment signé un accord controversé de réouverture de ces ports, pourraient aussi mettre en évidence la faiblesse du GNA.

Certes, ses convictions avérées de fédéraliste et ses réseaux tribaux ont fourni à Jadhran un certain soutien dans l'est de la Libye. Néanmoins, il s’est avéré inconstant, conflictuel et impopulaire auprès de nombreux Libyens, notamment parce que son blocus prolongé des ports en 2013 a privé le pays de revenus pétroliers vitaux.

Nouvelle phase de conflit

La situation dans le croissant pétrolier reste volatile. La région est depuis longtemps une poudrière génératrice de conflits dans la Libye post-Kadhafi, où factions et tribus rivales se disputent le contrôle du pétrole du pays.

On entend déjà dire que les milices islamistes anti-Haftar se sont regroupées pour lancer une contre-offensive. On peut aussi prévoir que les forces de Misrata, actuellement en lutte contre l’EI à Syrte, tourneront également leur attention sur les forces de l’ANL à l’est, une fois Syrte libérée.

Malheureusement, on a déjà là tous les ingrédients d’une nouvelle ère de conflits internes – dont l’enjeu sera le croissant pétrolier. La dynamique deviendra d’ailleurs d’autant plus complexe que des forces spéciales sont envoyées par plusieurs pays occidentaux actuellement sur le terrain – et qui soutiennent tant l’ANL que les forces de Misrata dans leurs initiatives respectives contre l’EI.

La communauté internationale ne devrait pas acquiescer à la tentative d’Haftar de s’emparer du pouvoir politique et militaire absolu en Libye. Cependant, elle doit soutenir une alternative politique cohérente et viable aux appuis solides sur le terrain et capable d’apporter la stabilité que les Libyens appellent de leurs vœux après cinq ans de guerre.

Plus important encore, pour éviter de rendre par inadvertance encore plus chaotique cette situation, la communauté internationale doit veiller à ce que cette solution politique soit bien installée avant de s’engager plus avant sur le plan militaire en Libye.

Cela ne signifie pas céder aux exigences d’Haftar, ni apporter un soutien inconditionnel et jusqu’au-boutiste au GNA ou au processus onusien actuellement en cours. Une telle posture comporterait un risque sérieux : tandis que l’équilibre du pouvoir et de l’opinion publique sur le terrain se détourne de la GNA, l’ONU et les autres pays occidentaux pourraient se retrouver à soutenir une entité qui n’a d’un gouvernement que le nom.

- Jason Pack est le fondateur de EyeOnISISinLibya.com, président de Libya-Analysis, et analyste pour l’Afrique du Nord chez Risk Intelligence.

- Rhiannon Smith est directrice adjointe chez EyeOnISISinLibya.com et responsable de programme pour le Moyen-Orient à la Judge Business School de l’université de Cambridge. Elle a vécu à Tripoli d’octobre 2011 à janvier 2014.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : sur une place publique à Benghazi au soir du 19 octobre 2015, un garçon libyen tient dans ses mains un portrait du major-général Khalifa Haftar, tandis qu’autour de lui, les gens fêtent la décision de leur parlement de rejeter les propositions de l'ONU en faveur d’un Gouvernement d'unité nationale (AFP)

Traduction de l'anglais (original) par [email protected]