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Le « contrôle des dommages » de Netanyahou cause tout un tas de dommages

Bibi en personne a fait licencier un journaliste qui a publié sur Facebook une image virale représentant le Premier ministre en uniforme nazi

Un rédacteur du site d’information le plus populaire d’Israël, Ynet, a été récemment limogé suite à l’insistance du Premier ministre Benjamin Netanyahou en personne. C’est le dénouement d’une histoire étrange qui a retenu brièvement l’attention des médias en Israël. L’implication personnelle et très publique de Netanyahou est en soi assez étrange. Au cours des dernières années, il a consacré une attention aussi peu flatteuse à un seul autre journaliste, lequel s’était attiré ses foudres en publiant une série d’exposés préjudiciables à son égard. Le journaliste limogé cette semaine a en revanche publié sur sa page Facebook un photomontage de mauvaise qualité de Netanyahou qu’il a retiré presque aussitôt. Toutefois, l’histoire de son licenciement est motivée par un match de ping-pong subliminal qui met à contribution des courants bien plus profonds de la politique israélienne.

L’affaire a éclaté il y a environ trois semaines, lorsque Ynet a publié une photo peu flatteuse mais authentique du Premier ministre. Sur cette photo, prise lors d’une visite de Netanyahou à la frontière entre Israël et la bande de Gaza, le Premier ministre regarde en direction de la frontière avec une paire de jumelles de l’armée sans avoir retiré les caches. Pour le public international, l’image d’un dirigeant qui regarde à travers des jumelles encapuchonnées est une gaffe, insinuant de manière assez ambiguë la maladresse de l’homme et son manque d’aptitude pour le poste : c’est une caricature politique reproduite dans la vie réelle.

Pour le public israélien, la piqûre est plus profonde : une photo similaire d’Amir Peretz, alors leader travailliste et ministre de la Défense, a été prise au cours de la seconde guerre du Liban. Cette photo est peut-être devenue l’image la plus durable de tout ce qui a mal tourné dans cette guerre, et a contribué à faire de Peretz le bouc émissaire d’un échec militaire et politique dans lequel l’ensemble des dirigeants de l’époque avait une grande part de responsabilité. Elle a également contribué à mettre fin aux ambitions de leadership de Peretz : même une décennie après la guerre, il est peu probable qu’il se porte un jour candidat au poste de Premier ministre.

L’autre facteur important à prendre en compte ici est le fait que Ynet est la version en ligne de Yediot Aharonot, le deuxième plus grand journal d’Israël. Yediot Aharonot est détenu par Noni Mozes, un ennemi juré de Netanyahou qui avait fait tout son possible pour que ce dernier perde les dernières élections. Depuis les élections, remportées haut la main par le bloc de droite, Yediot s’est plié à l’état d’esprit de l’électorat et a pris un virage serré à droite, en proclamant même dans une publication une croisade privée contre le mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS). Toutefois, l’animosité entre Netanyahou et Mozes n’est pas retombée, et la photo de Netanyahou avec les jumelles a été l’une des nombreuses petites piques que le magnat réserve au Premier ministre.

Les conseillers de Netanyahou ont répondu en publiant sur sa page Facebook une photo du Premier ministre dans sa jeunesse, en jeune commando fringant tenant, comme vous l’aurez deviné, une paire de jumelles. Ils ont ajouté en son nom une légende arrogante à souhait : « Je tiens à rassurer Yediot et Ynet : j’ai beaucoup d’expérience avec les jumelles. »

Quelques jours plus tard, Netanyahou a lancé ses accusations désormais célèbres, selon lesquelles le Grand Mufti de Jérusalem, Haj Amin al-Husseini, aurait convaincu Hitler d’exterminer les juifs d’Europe au lieu de les expulser simplement, comme le Führer en aurait eu prétendument l’intention. Son affirmation étrange, condamnée à peu près unanimement, a été beaucoup plus tournée en ridicule (et dans un rayon beaucoup plus large) que tout ce que la photo des jumelles a pu inspirer.

C’est à ce moment-là que le rédacteur d’Ynet (qui est, en toute transparence, un vieil ami et un ancien camarade de classe) a publié sur son profil Facebook privé une photo de Netanyahou superposée sur un uniforme nazi, sur laquelle il demandait si Netanyahou allait déclarer sur sa page Facebook quelque chose comme « Je tiens à rassurer Yediot et Ynet : j’ai beaucoup d’expérience avec les solutions finales ».

Dans le style des méta-mèmes incisifs, celui-ci était un peu maladroit, comme en témoigne le fait qu’il a fallu pas moins de 500 mots pour l’expliquer. Si tant est qu’il soit pris au sérieux, ce photomontage était aussi de toute évidence très exagéré : malgré tous ses défauts, Netanyahou n’est pas Hitler. Toutefois, délibérément ou non, il s’agissait également d’un nouveau message subliminal. Cette semaine, Israël commémore les vingt ans de l’assassinat du Premier ministre Yitzhak Rabin, tué au plus fort des incitations venues de la droite contre son leadership dans les accords d’Oslo. L’un des symboles de cela a été une série de photomontages représentant Rabin en uniforme de SS nazi, brandis par des manifestants lors d’un rassemblement à Jérusalem où Netanyahou, alors chef de l’opposition, était l’un des principaux intervenants. Beaucoup d’encre a coulé sur la question de savoir si Netanyahou pouvait voir les affiches depuis son point de vue sur le balcon surplombant la place de Sion. Si personne ne pourra jamais le prouver avec certitude, l’image est cependant restée. Malgré cela, et peut-être à cause de sa victoire électorale un an plus tard, Netanyahou a été considéré par beaucoup comme l’homme qui a attisé les flammes de l’incitation à la haine et qui a ensuite capitalisé sur l’assassinat que celle-ci a causé. « N’as-tu pas tué, et n’as-tu pas même pris possession ? », pouvait-on lire sur des autocollants visibles sur de nombreuses voitures de sympathisants de gauche au début de son premier mandat.

Revenons en 2015. Le journaliste a supprimé sa photo postée sur Facebook presque aussitôt, que ce soit en raison de son humour maladroit ou du risque d’être mal compris. Toutefois, bien que ce profil Facebook soit un profil privé avec moins de 1 000 amis, quelqu’un avait déjà fait une capture d’écran de l’image et l’avait relayée. En quelques heures, la page de Netanyahou a republié l’image en nommant le journaliste et son employeur, et en demandant pourquoi les médias sont toujours choqués par l’incitation à la haine venue de droite contre les sympathisants de gauche, mais pas dans l’autre sens.

Un site de médias israélien a rapporté plus tard que c’est exceptionnellement Netanyahou qui a écrit la publication sur Facebook, au lieu de déléguer cette tâche aux conseillers qui assurent sa présence sur les réseaux sociaux. Le bureau du Premier ministre a également déposé une plainte auprès des services de police, qui ont dûment convoqué le journaliste pour interrogatoire et passé plus d’une heure à essayer de déterminer s’ils avaient un dossier plus solide pour un cas d’incitation à la haine ou pour une plaisanterie (pour le moment, il semblerait qu’ils aient décidé que ce n’était aucun des deux, et il ne devrait pas y avoir d’inculpation). Le lendemain, le journaliste a été convoqué à une audition, et quelques heures plus tard encore, il était congédié.

À un certain niveau, l’histoire est ridicule : l’image, que le journaliste n’a même pas créée lui-même, n’allait pas être réellement néfaste, certainement pas sur un profil Facebook privé, et certainement pas alors que le journaliste l’avait lui-même supprimée avant qu’elle ne fût partagée par quelqu’un d’autre. À l’inverse, la publication de Netanyahou a été partagée plus de 1 500 fois. Voilà pour le « contrôle des dommages ». Mais il semble on ne peut plus clair que la sortie de Netanyahou était destinée à causer des dommages plutôt qu’à les contrôler : le but était de causer des dommages à un rival acariâtre et magnat de la presse, et de causer des dommages à la gauche en prétendant que l’incitation à la haine venant de la gauche était aussi dangereuse que celle venue de la droite (un argument bancal, dans la mesure où, mis à part quelques échauffourées lors de manifestations, aucun acte de violence grave n’a été perpétré par un sympathisant de gauche depuis la fin de la guerre de 1948).

De manière plus directe et efficace, toutefois, Netanyahou est venu aboyer pour réclamer la tête d’un journaliste qui a fait à ses dépens une mauvaise blague à un cercle d’amis. Et lorsque l’on se remémore que Netanyahou effectue son quatrième mandat de Premier ministre, qu’il est l’objet de l’adulation du plus grand journal du pays et qu’il est en plus ministre des Communications, tout cela n’est que très peu drôle, en effet.

- Dimi Reider, journaliste et blogueur israélien, est le cofondateur de +972 Magazine. Ses travaux ont été diffusés par The New York Review of Books, The New York Times, The Guardian, Foreign Policy, Haaretz, The Daily Beast, Al-Jazeera et The Jerusalem Post. Il est également chercheur associé en politique au Conseil européen des relations étrangères (ECFR).

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou assiste à une cérémonie de commémoration à l’occasion du 20e anniversaire de l’assassinat de l’ancien Premier ministre Yitzhak Rabin au cimetière du Mont Herzl de Jérusalem, le 26 octobre 2015 (AFP).

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.