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Le double discours du Maroc à propos de l’islam malikite

Alors qu'officiellement, le discours sur l’islam marocain repose sur le malikisme comme école juridique, la réalité est toute autre. Quand il s'agit d'islam diffusé dans le pays, via l’éducation notamment, le malikisme est absent

Il suffit de lire n’importe quelle communication officielle du Maroc concernant son islam pour se rendre compte de l’importance donnée au rite malikite, une des quatre principales écoles juridiques de l’islam sunnite. Le roi en premier, dans ses discours officiels, ne manque pas de souligner l’homogénéité de ce rite et sa particularité.

Dans un discours donné à l’occasion de la Fête du trône en 2014, le souverain marocain n’hésite pas à présenter le rite malikite comme la pierre angulaire de profondes réformes du champ religieux ayant donné lieu à un modèle original. 

Celui-ci serait « fondé sur la Commanderie des croyants qui en est la référence, et sur le rite malikite », lui permettant d’être le « produit de profondes réformes menées au cours des quinze dernières années, pour assurer la mise à niveau et l’encadrement du champ religieux », peut-on lire. 

À ce rite malikite, on accole bien souvent des qualificatifs« d’islam du juste milieu, de modération et de tolérance ». 

Le discours est encore renforcé en 2015, lors de l’inauguration en mars de l’institut Mohammed VI de formation des imams et mourchidates. Le ton est donné, le Maroc souhaite faire de cet établissement un centre névralgique de formation des imams, et pas seulement ceux du Royaume, mais également ceux d’autres pays, à commencer par la France, la Belgique mais aussi plusieurs pays d’Afrique subsaharienne. 

L’islam et le discours à propos du rite malikite deviennent un outil diplomatique, affermi et développé, afin de servir les desseins géopolitiques du Maroc

L’islam et le discours à propos du rite malikite deviennent ici un outil diplomatique, affermi et développé, afin de servir les desseins géopolitiques du Maroc, notamment le retour au sein de l’Union africaine (UA) et la garantie d’avoir à ses côtés ses alliés traditionnels, dans des dossiers comme celui du Sahara occidental. 

Au-delà de la monarchie, c’est tout l’establishment religieux qui tend à reprendre mot par mot l’apologie faite du rite malikite – le ministre des Affaires islamiques et des Habous, Ahmed Taoufiq, mais aussi les oulémas (théologiens) marocains officiels les plus en vue n’hésitant pas à encourager toute production littéraire et académique allant dans ce sens. 

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Si pour l’heure, on pourrait s’accorder sur l’importance donnée au rite malikite dans le discours officiel, faisant de lui une particularité nationale alors même qu’il est partagé par d’autres pays de la région, l’Algérie, la Tunisie et la Mauritanie pour ne citer qu’eux, plusieurs questions méritent d’être posées quant à la place donnée à cette école dans la réalité marocaine.

Le travail colossal à mener pourrait concerner plusieurs secteurs et domaines, la télévision officielle et ses chaînes, les radios et ses émissions, ou encore les productions littéraires citées ci-dessous. 

Le secteur du système éducatif est tout aussi concerné par la question religieuse, tant le contenu des manuels d’éducation islamique est directement supervisé par les ministères de l’Éducation nationale et celui des Affaires islamiques.

Diversité des courants absente, malikisme invisible

De l’analyse du contenu de ces manuels, enseignés de la première année de l’enseignement primaire jusqu’au baccalauréat, plusieurs remarques peuvent être émises. 

S’il est à concéder que l’intégralité du contenu et des préceptes religieux indiqués dans les manuels, leurs modalités d’exercice ainsi que de pratique sont régis par des dispositions qu’on retrouve dans le corpus du droit musulman (fiqh) afférent à l’école juridique malikite, d’autres éléments viennent mettre à mal l’importance de ce rite dans le discours religieux des manuels. 

À aucun moment, tout au long des manuels, il n’est fait mention du mot « malikite ». Et si le malikisme n’est pas cité, il en va de même pour les autres écoles juridiques. 

Pour les éditeurs des manuels scolaires religieux, l’élève marocain n’est pas en droit de connaître la diversité des courants au sein de l’islam, ni être au courant de l’existence d’un rite malikite régissant la pratique religieuse au Maroc

Pour les éditeurs des manuels scolaires religieux, l’élève marocain n’est pas en droit de connaître la diversité des courants au sein de l’islam, ni être au courant de l’existence d’un rite malikite régissant la pratique religieuse au Maroc. 

Ils semblent prendre pour acquis le fait, que pour l’apprenant, il ne peut exister qu’une seule et unique école juridique et une seule législation quant aux modalités de l’exercice des différents rituels cultuels, d’où sa non-mention. 

Cette absence et ce silence sur la multiplicité des écoles juridiques pourraient être expliqués tout d’abord par la volonté d’établir comme une orthopraxie marocaine, celle souhaitant unifier la pratique religieuse au Maroc.

Étudiantes marocaines en théologie à l’Institut Dar El Hadith El Hassania, à Rabat : elles feront partie des 50 femmes imams, connues sous le nom de mourchidates (AFP)

On pourrait expliquer cette volonté de non-mention du rite malikisme, alors même que les discours officiels n’hésitent pas à le faire, par la volonté d’unifier le rite. Cette unification souhaite passer sous silence la diversité des courants, en vue de se distancer des autres pays qui pourraient attirer l’élève et dont l’influence religieuse pourrait mettre à mal l’unité religieuse marocaine et donc la légitimité religieuse du système monarchique. 

L’idée d’avoir affaire à plusieurs courants et écoles juridiques au sein du pays ne pourrait que représenter une difficulté de plus pour le pouvoir en place dans son encadrement et son contrôle religieux des citoyens. 

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Ainsi, si au niveau du discours officiel, le mot « malikite » revient souvent, notamment à l’international pour vanter l’islam « du juste milieu »mentionné ci-dessus, il semblerait que les manuels d’éducation islamique souhaitent omettre cet élément important de ce que certains chercheurs présentent comme un triptyque du discours à propos de l’islam marocain. Les autres éléments ici sont le dogme acharite et le soufisme. 

Quant à l’apprenant, en éducation islamique, il est plus préférable selon les rédacteurs des manuels de le garder dans le flou concernant la diversité des interprétations des écoles juridiques, tout en distillant dans le contenu enseigné des éléments et des dispositions qui ne peuvent trouver essence et source et que dans les corpus juridiques des savants de l’école malikite. 

Le soufisme, la tolérance vis-à-vis des autres religions, l’ouverture vers le monde, vers la philosophie et les sciences modernes sont tout aussi concernées par cette incohérence du discours officiel

Il ne s’agirait pas ici d’un paradoxe lié à une supposée incompétence des pouvoirs en place, mais plutôt d’un jeu d’équilibre des autorités. 

Ce jeu souhaite à la fois se plier à l’influence grandissante du corps des enseignants, qui de par leur formation et leur sensibilité salafiste héritées des précédentes décennies, verraient mal toute mention des écoles juridiques, mais aussi au dictat des discours royaux, élaborés non pas par des religieux, mais plutôt par des communicants voyant d’un bon œil la mention d’un islam marocain du juste milieu, quelle qu’en soit la réalité dans les faits. 

Autant dire que pour ce qui concerne le discours officiel du Maroc, la réalité s’avère bien souvent différente. Il ne s’agirait pas que du malikisme, présenté officiellement et comme renié dans les faits. Le soufisme, la tolérance vis-à-vis des autres religions, l’ouverture vers le monde, vers la philosophie et les sciences modernes sont tout aussi concernées par cette incohérence du discours officiel. 

- Soufiane Sbiti est journaliste marocain. Il a notamment collaboré avec LeDesk.ma, TelQuel Media et d'autres médias marocains. Diplômé en droit et en islamologie, il est également chercheur à l'Université de Strasbourg. Il y est l'auteur d'une étude portant sur les manuels d'éducation islamique au Maroc, leur histoire et leur contenu. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @Soufianes_ 

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : Des enfants marchent à l’occasion d’une prière pour la pluie, à Rabat, le 25 février 2000, à la demande du ministre des Affaires religieuses de l’éqpoue, Abdelkebir M’Daghri Alaoui (AFP).