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L’empire anglo-américain se prépare pour une guerre de ressources

Le contrôle des ressources demeure un facteur essentiel dans les considérations américaines pour préserver leur hégémonie face à l’influence géopolitique grandissante de leurs principaux rivaux

La semaine dernière, les chefs d’état-major interarmées ont publié la nouvelle stratégie militaire des Etats-Unis pour 2015.

Le principal thème du rapport est que la « mondialisation » et la « démographie » font progresser des tendances qui ébranlent la supériorité militaire des Etats-Unis, y compris leur capacité à maintenir l’« ordre international ». Il expose la manière dont l’armée américaine a l’intention de garder une longueur d’avance par rapport à ces tendances.

Même si le document est rempli d’un langage technocratique fleuri, lorsqu’on le lit attentivement dans le contexte historique récent, il s’agit en fin de compte d’un projet visant à consolider un empire mourant, et il en dit long sur l’idéologie régnante de la suprématie militaire américaine.

Défis

« Les Etats-Unis sont la nation la plus puissante du monde, jouissant d’avantages uniques en termes de technologie, d’énergie, d’alliances et de partenariats, ainsi qu’en termes de démographie », constate le document. « Cependant, ces avantages sont actuellement mis au défi. »

Le rapport indique que la mondialisation sert de catalyseur au « développement économique », tout en « augmentant les tensions sociales, la concurrence pour les ressources et l’instabilité politique ».

Evidemment, le document stratégique ne parle pas du fait que depuis 1980, sous le règne de la mondialisation néolibérale, même si le PIB par habitant a augmenté, la « grande majorité des pays » a connu une « forte augmentation en termes d’inégalité des revenus », comme indiqué dans un rapport phare de 2014 de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

A l’aube d’une nouvelle ère de faible croissance et d’austérité brutale inaugurée après l’effondrement du système bancaire mondial en 2008, le risque d’un climat économique désespéré qui déclenche des troubles civils et politiques augmente. Mais ce que le document ne prend pas non plus en compte, c’est que ce risque croissant est lui-même un symptôme du « développement économique » inégal qui constitue la « croissance » du PIB.

Le document des chefs d’état-major interarmées continue en soulignant le danger des « mutations démographiques ». Au Moyen-Orient et en Afrique, le document met en garde contre le fait que « le nombre de jeunes augmente rapidement » dans un environnement de « pénuries en termes de ressources, d’économies en difficulté et de profondes fractures sociales ».

En Europe et dans le nord de l’Asie, la difficulté démographique se présente sous la forme de populations vieillissantes face à des populations actives en déclin que certains voient comme une potentielle bombe à retardement économique.

De manière plus générale, le document signale le risque général lié à l’immigration des zones rurales vers les zones urbaines et « au-delà des frontières et des mers », qui est en train d’alimenter « les différences culturelles, l’aliénation et la maladie » tout en « pesant sur les nations qui les reçoivent ».

Sans surprise, le document ne parvient pas à saisir que la majorité de ces problèmes sont entièrement symptomatiques de la structure actuelle du capitalisme mondial, dominée par une minuscule minorité de banques et d’entreprises transnationales qui dépendent de combustibles fossiles pour soutenir la création de dettes en tant qu’instrument de spéculation pour quelques-uns.

De manière connexe, tout en admettant la persistance des « pénuries en termes de ressources » et de la « concurrence pour les ressources », le document ne reconnaît pas une seule fois le rôle du changement climatique dans l’accélération de ces problèmes.

Dans une certaine mesure, il fallait s’y attendre étant donné qu’il s’agit d’un document de stratégie militaire, mais il met en avant le problème lié à l’application de la pensée militaire pour aborder des difficultés qui ne sont en réalité pas d’origine militaire.

Valeurs universelles

L’ère impériale n’est pas morte au moment de la chute de l’ancien ordre colonial, mais elle s’est poursuivie sous une nouvelle forme. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, les nations les plus puissantes ont utilisé leur supériorité militaire et économique écrasante contre d’anciennes colonies pour les absorber de force dans l’orbite d’un ordre économique dominé par les Etats-Unis.

Une indication des contours impériaux du document apparait dans la référence faite dans ce dernier aux intérêts nationaux américains définis comme suit :

« [...] la sécurité des Etats-Unis, de leurs citoyens, de leurs alliés et de leurs partenaires ; une économie américaine forte, innovante et grandissante dans un système économique international ouvert favorable aux opportunités et à la prospérité ; le respect des valeurs universelles chez nous et à travers le monde ; et un ordre international basé sur des règles, avancé par les dirigeants américains afin de promouvoir la paix, la sécurité et les opportunités grâce à une coopération plus forte afin de répondre aux défis mondiaux ».

Au premier regard, cela semble formidable, jusqu’à ce que nous ayons un aperçu de la nature du « système économique international ouvert » que les Etats-Unis cherchent à protéger et aux « alliés et [...] partenaires » qui font partie intégrante de cet « ordre international basé sur des règles » subordonné aux « dirigeants américains ».

Au Moyen-Orient, en Afrique et en Amérique latine, les alliés et les partenaires des Etats-Unis se composent presque entièrement de dictatures brutales, de monarchies et de régimes corrompus engagés dans des violations systématiques des droits de l’homme contre leurs propres populations.

« Au Moyen-Orient, nous maintenons notre ferme engagement en faveur de la sécurité d’Israël et de sa supériorité militaire. Nous aidons également d’autres partenaires cruciaux dans cette région à améliorer leurs défenses, y compris la Jordanie, l’Arabie saoudite, le Koweït, le Qatar, le Bahreïn, les Emirats arabes unis, l’Egypte et le Pakistan. »

En d’autres termes, les Etats-Unis sont déterminés à soutenir l’occupation illégale par Israël des territoires palestiniens en violation de la loi internationale et d’un nombre incalculable de résolutions des Nations unies — comme la dernière résolution du Conseil des droits de l’homme des Nations unies condamnant les crimes de guerre israéliens contre des civils innocents lors de l’opération Bordure protectrice à Gaza — ce qui explique peut-être pourquoi quarante-et-une nations ont soutenu la résolution et que seuls les Etats-Unis l'ont rejetée.

« Le manque de soutien de la part des Etats-Unis — le seul Etat à voter contre montre une réticence décevante à remettre en cause l’impunité pour des crimes graves lors du conflit de Gaza et à défendre les victimes de crimes de guerre  pendant ce conflit », a noté Human Rights Watch.

Comme dans le cas de la Jordanie, de l’Arabie saoudite, du Koweït, du Qatar, des Emirats arabes unis et du Pakistan, les hauts responsables de l’armée et du gouvernement américains concèdent que ces Etats sont complices du financement de ces mêmes « organisations extrémistes violentes » que les Etats-Unis affirment désormais être déterminés à détruire.

L’Egypte et le Bahreïn sont également engagés dans des exactions atroces contre leurs propres peuples, tout cela au nom de la lutte contre le « terrorisme ».

Pourtant, ces actions sont présentées comme soutenant le « respect de valeurs universelles chez nous et à travers le monde ».

Dans ce contexte, les normes internationales sont utilisées pour assommer les autres — et non pour régir la conduite des Etats-Unis eux-mêmes ou de leurs alliés.

Un empire de réseaux

La puissance militaire est considérée tout au long du document comme étant inhérente au leadership des Etats-Unis par rapport à l’ordre international, édulcorée par l’affirmation que leur objectif consiste à maintenir « la sécurité et la stabilité internationales » — ce qui doit être interprété comme la sécurité et la stabilité pour le capitalisme financier mondial rapace, dominé par les Etats-Unis.

« Nous préserverons nos alliances, nous développerons des partenariats, nous préserverons une présence stabilisatrice mondiale, et nous assurerons des entraînements, des exercices, des activités de coopération pour la sécurité, ainsi qu’un engagement militaire-à-militaire », promettent les chefs d’état-major américains. « La présence des forces militaires américaines sur des sites clés du monde entier soutient l’ordre international et offre des opportunités de s’engager avec d’autres pays tout en déployant leurs effectifs militaires pour intervenir face aux crises. »

Il y a un dérivé à cette stratégie non mentionné dans le document, mais évident néanmoins à partir d’exemples comme l’Egypte — les révolutions populaires qui renversent les régimes alliés aux Etats-Unis, peu importe à quel point ils sont dictatoriaux ou violents, sont largement considérées comme une menace à l’ordre dominé par les Etats-Unis.

Ainsi, l’objectif global consistant à maintenir ce réseau d’alliés et de partenaires soutenu par des forces militaires américaines est mis en place non pour protéger les « valeurs universelles » de la démocratie et des droits de l’homme, mais très simplement pour protéger les flux transnationaux du capital mondial :

« La présence des forces militaires américaines sur des sites clés du monde entier soutient la sécurité de nos alliés et de nos partenaires, offre une stabilité pour améliorer la croissance économique et l’intégration régionale, et positionne les forces interarmées pour effectuer des actions d’urgence en réponse à une crise. »

Risque de guerre entre Etats

Le risque d’une guerre entre les Etats-Unis et un autre Etat est faible, mais « croissant ». Le document considère quatre grands pays comme des menaces à la domination de l’ordre international par les Etats-Unis : la Russie, l’Iran, la Corée du Nord et la Chine.

La Russie est accusée de mener une « guerre par procuration » en Ukraine, même si le rôle des Etats-Unis interférant dans la politique ukrainienne, épaulant l’Etat dissident et encourageant la montée des milices néo-nazies est judicieusement passé sous silence. Tout comme les efforts américains déployés depuis longtemps pour amener l’Ukraine, un itinéraire majeur pour le transbordement du gaz, dans l’orbite de la puissance euro-américaine et pour accéder à des ressources régionales pétrolières et gazières inexploitées.

L’Iran est accusé de rechercher la technologie des armes nucléaires, contrairement aux conclusions répétées des services de renseignements américains, et de sponsoriser le « terrorisme » en « Israël, au Liban, en Irak, en Syrie et au Yémen ». Par contre, les crimes de guerre israéliens à Gaza et au Liban, l’invasion américaine de l’Irak, la guerre par procuration en Syrie soutenue par les Etats-Unis impliquant le soutien des rebelles islamistes qui ont donné naissance à l’« Etat islamique » et la campagne de bombardements de l’Arabie Saoudite au Yémen également soutenue par les Etats-Unis ne constituent pas des actes de terrorisme, mais font partie des efforts recevant l’appui des Etats-Unis en vue de promouvoir les « valeurs universelles ».

La quête d’armes nucléaires de la Corée du Nord est condamnée, mais la toile de fond qui a engendré la paranoïa de cette dernière est ignorée. Au cours de la Guerre de Corée (1950-1953), les bombardements américains ont tué jusqu’à un tiers de la population nord-coréenne (environ 3 millions de personnes). Pendant la guerre, les Etats-Unis furent également les premiers à installer des armes nucléaires sur la péninsule coréenne. La présence militaire américaine constante dans la région, y compris des sous-marins nucléaires, et les exercices militaires réguliers simulant une invasion de la Corée du Nord ne font rien pour aider à améliorer les tensions.

« Les actions de la Chine ajoutent également des tensions dans la région Asie-Pacifique », selon le document de stratégie américain faisant référence aux « efforts agressifs [chinois] de récupération du sol qui permettent [à la Chine] de positionner des forces militaires à cheval sur des voies maritimes internationales vitales ».

La mer de Chine méridionale, qui recèle des ressources pétrolières et gazières inexploitées et qui joue également un rôle majeur pour la pêche, est l’itinéraire annuel pour 5 billions de dollars de transports maritimes. Au total, la mer contient 11 milliards de barils de pétrole et 190 billions de pieds cubes de gaz naturel dans des réserves avérées ou probables. Le US Geological Survey (USGS) a estimé qu’un plus grand nombre de ressources non découvertes pouvait exister, y compris 12 milliards de barils de pétrole et 160 billions de pieds cubes de gaz naturel — dont environ un cinquième pouvant se trouver dans les zones contestées.

Les revendications territoriales de la Chine sont contestées par plusieurs alliés américains en Asie de l’Est, et plus précisément aux Philippines, au Vietnam, en Malaisie, à Brunei et à Taïwan, tous identifiés dans le document comme faisant partie de l’« ordre » soutenu par les Etats-Unis. Comme d’habitude, les intérêts américains ne portent pas sur la paix et la démocratie, mais sur le fait de faire reculer la sphère d’influence de la Chine et de maximiser l’accès aux ressources de la mer de Chine méridionale pour les Etats-Unis et leurs alliés.

Pétrole, nourriture et eau

Sous couvert de promouvoir la paix et la stabilité, la nouvelle stratégie militaire est en fait simplement un plan pour préserver l’hégémonie mondiale des Etats-Unis face à l’influence géopolitique grandissante de leurs principaux rivaux. Le contrôle des ressources reste un facteur essentiel dans les éléments pris en compte ici.

Le rôle des ressources est également identifié dans le rapport sur les tendances stratégiques mondiales publié l’été dernier par le Defence Concepts and Doctrines Centre (DCDC) du ministère de la Défense britannique (MoD).

Le rapport, qui apparait dans la Strategic Defence and Security Review du Royaume-Uni, met en garde sur le fait qu’« Il est probable que la demande pour des ressources de toutes sortes augmente jusqu’en 2045, car la population mondiale augmentera pour atteindre environ 9 milliards d’habitants. » De manière spécifique, même si la demande croissante pour « plus de nourriture et d’eau » augmentera la pression sur l’environnement, « certains pays connaîtront probablement des déclins significatifs en termes de productivité agricole ».

Le document ajoutait également que : « Des pénuries d’eau seront particulièrement sévères dans de nombreuses régions, exacerbées par la demande croissante et les changements climatiques ».

Le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord continuent de jouer un rôle crucial par rapport à ces préoccupations. Le rapport notait qu’ : « Il est peu probable que l’implication américaine au Moyen-Orient change de manière significative, car il est plus que certain que la région continuera à avoir une grande incidence sur la stabilité et la sécurité mondiales ».

En dehors du fait de maintenir des engagements de longue date envers des alliés régionaux « dont Israël n’est pas des moindres », le rapport soulignait la position centrale de la région dans la stabilisation des prix mondiaux du pétrole : « Le prix du pétrole au Moyen-Orient affecte le prix du pétrole produit aux Etats-Unis, ce qui signifie que toute grave perturbation affectant le premier pourrait avoir des répercussions sur l’économie mondiale. »

Les changements climatiques prenant la forme de sécheresses et de vagues de chaleur en augmentation exacerberont des « facteurs socio-économiques bien établis, y compris une disparité en matière de richesses, une inégalité entre les sexes et une mauvaise éducation » qui sont « les causes sous-jacentes de la plupart des troubles et des conflits parfois violents avec la région MENA ».

Pourtant, ni les stratégies américaines ni les stratégies britanniques n’accordent d’intérêt ou de reconnaissance au besoin de gérer ces « causes sous-jacentes » qui sont enracinées dans les structures mêmes de l’« ordre international » que les Etats-Unis et la Grande-Bretagne se sont engagés à protéger à tout prix.

— Le Docteur Nafeez Ahmed est un journaliste d’investigation, expert en sécurité internationale et auteur à succès qui traque ce qu’il appelle la « crise de civilisation ».   Il est lauréat du Project Censored Award for Outstanding Investigative Journalism, pour son reportage publié dans The Guardian sur l’intersection des crises écologiques, énergétiques et économiques mondiales avec la géopolitique et les conflits régionaux. Il a également écrit pour The Independent, le Sydney Morning Herald, The Age, The Scotsman, Foreign Policy, The Atlantic, Quartz, Prospect, le New Statesman, Le Monde diplomatique, le New Internationalist. Son travail sur les causes profondes et les opérations clandestines liées au terrorisme international a officiellement contribué à la Commission du 11 septembre et à l’Enquête du coroner du 7 juillet.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : Un enfant réfugié irakien qui a fui la province d’Anbar dans un camp de fortune pour les personnes déplacées internes à Ameriyat al-Fallujah, à trente kilomètres au sud de Fallujah, le 25 mai (AFP). 

Traduction de l'anglais (original) par Green Translations.