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Les Iraniens craignent que l'argent du hadj serve aux Saoudiens pour financer la guerre au Yémen

Depuis des décennies, le hadj est un foyer de tensions sporadiques entre Iran et Arabie saoudite où se déroule le pèlerinage

TÉHÉRAN – Chaque année, Shamsedin Akhlaghi organise le voyage de groupes de pèlerins iraniens se rendant en Arabie saoudite pour le hadj, grand pèlerinage et le cinquième pilier de l’islam.

Ce qui ne va pas sans complications : il faut notamment régler les questions de papiers, de conduire les pèlerins à La Mecque et à Médine et de garder un œil sur leurs objets de valeur – car pour beaucoup, ils sont âgés.

« Les sommes d'argent que nous apportons à La Mecque et à Médine ne représentent rien en comparaison des dépenses de guerre saoudiennes »

- Shamsedin Akhlaghi, organisateur de caravanes pour le hadj

Or, pour le pèlerinage de cette année, qui commence le 19 août, un nouvel ingrédient a été ajouté à ce mélange volatil : le gouvernement iranien prévoit d’offrir une subvention de 200 dollars (170 euros) à chaque pèlerin.

Les détracteurs prétendent que l’argent fourni par l’État finira par alimenter la guerre que Riyad mène contre les forces rebelles au Yémen – guerre dans laquelle Téhéran soutient les Houthis, groupe opposé à la coalition saoudienne.

C’est un ressentiment qui s’exprime si vigoureusement sur les médias sociaux iraniens qu’un exploit quasi impossible a été rendu réalisable : réunir l’opinion entre les blocs rivaux traditionnels des partisans de la ligne dure et des réformistes.

« Nous avons certes de nombreux problèmes avec les Saoudiens, mais des fidèles du monde entier vont à La Mecque pour faire le hadj », explique Shamsedin. « Notre présence dans un tel climat peut contribuer à neutraliser la propagande contre nous. Les Saoudiens attaquent verbalement l’Iran plus qu'Israël ».

« Je ne pense pas que l’argent des pèlerins iraniens du hadj profitera à l’Arabie saoudite et participera à la guerre contre le peuple yéménite. L’argent que nous apportons à La Mecque et à Médine n’est qu'une goutte d’eau dans l’océan des dépenses de guerre saoudiennes ».

Or, cet avis ne fait pas l’unanimité en Iran.

Le hadj en toile de fond des tensions 

Depuis des décennies, le hadj est sporadiquement un foyer de tensions entre Iran et Arabie saoudite où se déroule le pèlerinage à La Mecque.

Premièrement, il convient de rappeler les différences inhérentes entre la république et le royaume : la majorité des Iraniens se déclarent chiites, tandis que la plupart des Saoudiens se disent sunnites.

Ahmad-Reza Tondgouyan, professeur d’histoire à l’Université islamique Azad, explique à Middle East Eye que les tensions reflètent l’importance du pèlerinage.

« À l’heure actuelle, les représentants des deux pays tiennent des négociations annuelles sur le hadj », relève-t-il. « Cela reste pour ces communautés une occasion de se rapprocher l’une de l’autre, même si les autres relations entre les deux pays sont rompues depuis 2016 ».

Les relations ont été rompues en 1979, lors de la révolution iranienne qui a débouché sur la déclaration d’une République islamique. Craignant un soulèvement similaire chez eux, les Saoudiens se sont opposés à la nouvelle administration iranienne et ralliés au leader irakien Saddam Hussein pendant la guerre de huit ans (dans les années 1980) contre Téhéran.

En juillet 1987, la police saoudienne affronta des pèlerins iraniens qui protestaient contre les États-Unis et Israël à La Mecque. Répression qui vira à la violence et où périrent plus de 400 personnes, dont au moins 275 Iraniens.

Les Yéménites évaluent les dégâts après une attaque aérienne présumée saoudienne à Sanaa, en mars 2018 (AFP)

L’ayatollah Rouhollah Khomeini avait coutume de dire que même si son pays pouvait pardonner Saddam Hussein et les Américains, il garderait une rancune éternelle envers la Maison des Saoud.

Akbar Hashémi Rafsandjani, président iranien entre 1989 et 1997, avait réussi à resserrer les liens entre les deux États, succès consolidé par son successeur, Mohammed Khatami, président de 1997 à 2005. Cependant, en 2015, plus de 450 pèlerins iraniens perdirent la vie au cours d’un mouvement de panique dans la foule, ce qui entraîna une suspension de deux ans des pèlerinages.

Les pèlerins iraniens sont revenus en 2017 sur fond de rapports faisant état d’une décrispation des rivalités entre les deux pays. En revanche, les tensions entre Riyad et Téhéran restent élevées car ils continuent de se livrer une guerre froide au Moyen-Orient en Syrie, au Yémen, au Liban et même ailleurs.

La crise économique attise la colère

Le nombre autorisé de pèlerins chaque année dépend de quotas fixés par l'Arabie saoudite, pays par pays. Cette année, pas moins de 90 000 Iraniens ont ainsi pu faire le pèlerinage.

Le 29 juin, les responsables du hadj en Iran ont déclaré qu’ils subventionneraient les pèlerins, ce qui en soi n’a rien d'inhabituel en Iran : le gouvernement vend souvent aux pèlerins des dollars subventionnés par l’intermédiaire des banques publiques.

Pourtant, ce qui a heurté les gens cette année, c’est le taux de change : 39 000 rials (environ 9 euros) pour un dollar américain – alors même que le dollar s’échange sur le marché secondaire du Forex à environ 85 000 rials (19 euros).

Téhéran, octobre 2015 : une garde d’honneur iranienne porte les cercueils des pèlerins tués au hadj (AFP)

Mais la subvention a irrité de nombreux Iraniens, dont l’économie fut ébranlée par le retrait des États-Unis de l’accord nucléaire en mai de 2015 (JCPOA), et qui pâtissent également du niveau historiquement bas du rial contre le dollar américain.

En janvier 2017, un dollar américain valait 32 400 rials (7 euros). Un an plus tard, ce chiffre était passé à 36 000 rials (8 euros) : au moment de la rédaction de cet article, le taux officiel est passé à 43 500 rials (presque 10 euros).

En début d’année, des troubles ont éclaté lorsque des manifestants ont protesté contre la corruption et l’état de l’économie. Certains réclament maintenant l’interdiction pure et simple du hadj, considérant que les subventions – et l'organisation même de pèlerinages – sont autant de distractions que le pays ne peut guère se permettre à l’heure actuelle.

« Les Iraniens réprouvent les dépenses des pèlerins en Arabie saoudite qui profitent à ses dirigeants »

- Masood Pouya, journaliste

Les opposants affirment également que si tout musulman est censé effectuer le pèlerinage à un moment ou à un autre de sa vie, c’est uniquement dans la mesure où il en a les moyens financiers.

Masood Pouya, journaliste politique, affirme à Middle East Eye que le hadj a encore de beaux jours devant lui, étant donné qu’une grande partie de la société iranienne est pratiquante, mais que, pour sa part, il s’y oppose.

« Les Iraniens réprouvent les dépenses des pèlerins en Arabie saoudite, qui profitent à ses dirigeants », souligne-t-il. « Cette tradition perdure alors qu’un grand nombre d’étudiants iraniens à l’étranger se heurtent à des difficultés pour recevoir des dollars sous-évalués et que les efforts consentis pour acheter un certain nombre de médicaments deviennent prohibitifs ».

L'opposition au hadj est palpable sur les réseaux sociaux. Un utilisateur a écrit que dépenser tout cet argent en Arabie saoudite se faisait aux dépens des pauvres :

Traduction : « Devant la flambée des cours du dollar [qui atteignent] 90 000 [rials] et la conjoncture économique délicate, pourquoi l’État et le peuple ne pourraient-ils pas boycotter l'Arabie saoudite et le hadj ? Dépenser 39 000 dollars en Arabie saoudite, c’est opprimer le peuple iranien qui en a besoin »

D’autres ont rappelé que les Saoudiens avaient fait pression pour obtenir des sanctions contre l’Iran :

Traduction : « L'histoire retiendra que l’Arabie Saoudite a fait pression pour imposer des sanctions contre l’Iran et pour contraindre l’Iran à accepter la clause "pétrole contre nourriture" par le biais des dollars perçus [par le gouvernement saoudien] à l'occasion du pèlerinage à La Mecque des Iraniens »

En Tunisie, Fadhel Ashour, haut fonctionnaire de l’Union tunisienne des imams, a déclaré en juin que le grand imam du pays se devait de publier un édit pour boycotter le hadj car on soupçonne l’Arabie saoudite de dépenser cet argent pour « tuer » des Yéménites.

Ces commentaires ont fait mouche auprès d’un bon nombre d’Iraniens. Le site d'informations Entekhab, pourtant modéré, a écrit le 2 juillet : « Au moins, prenez exemple sur la Tunisie : elle se refuse à voir la présence de sa nation aux [cérémonies] du hadj ravager davantage le Yémen ».

De plus, Mohammad-Ali Abtahi, clerc réformiste de premier plan, a publié un tweet le 1er juillet :


Traduction : « Rien ne justifie, ni juridiquement, ni religieusement, l’octroi d’une aide financière aux pèlerins du hadj. Selon la loi religieuse, quand une personne en a la capacité financière, elle doit faire le hadj. Un État islamique n’a en aucune façon obligation de fournir une quelconque assistance financière. Ceux qui n'en ont pas les moyens financiers ne sont pas obligés d'aller au hadj »

Entre-temps, le député ultraconservateur Ahmad Amirabadi Farahani, membre du Front de stabilité de la révolution islamique, a déclaré le 5 juillet qu’il n’était pas approprié de subventionner les pèlerins du hadj alors qu’aucune subvention en dollars n’était prévue pour l'achat de médicaments.

L’ayatollah soutient le projet

Cela dit, les partisans du hadj sont également bien représentés, notamment au sein de l’establishment iranien.

L’ayatollah Ali Khamenei a déclaré le 16 juillet que d’éloigner ainsi les pèlerins de La Mecque les empêchait de bénéficier du hadj et, par extension, de prier Dieu.

« Ceux qui se rendent coupables d’une telle initiative – gouvernement et administration responsables d’une aussi grave erreur – empêchent les hommes de suivre la voie de Dieu. Les concepts du hadj doivent être compris et mis en pratique ».

« Le hadj est une obligation intangible de notre religion et tout musulman devrait le faire. Tous les musulmans d’Iran aspirent à se rendre à La Mecque »

- Masoume Rezai, pèlerin

Ali Ghazi-Askar, représentant du chef suprême pour les affaires du hadj, a déclaré le 6 juillet que le pèlerinage ne pouvait pas et ne serait pas suspendu.

Ghazi-Askar a fait remarquer que personne ne s’était plaint quand 750 000 pèlerins iraniens s’étaient rendus en Turquie cette année, et ajouté « mais quand il s’agit des quelques 85 000 pèlerins du hadj, voilà que certains [se manifestent] pour émettre leurs inopportunes objections ». Les détracteurs ont rappelé que le taux de change du dollar utilisé à l’époque était de 42 000 rials (9,5 euros) pour un dollar.

Masoume Rezai, 54 ans, qui a fait le hadj il y a deux ans, raconte que lorsqu’elle y était allée, elle n’avait pas pris plus d’argent que nécessaire, mais qu’effectivement beaucoup de pèlerins avaient prévu plus pour faire leur shopping dans les bazars saoudiens.

« Le hadj est une obligation intangible de notre religion et tout musulman devrait le faire. Tous les musulmans d’Iran aspirent à se rendre à La Mecque. » 

Traduit de l’anglais (original) par Dominique Macabies.