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Les meurtres de Chapel Hill : la bête du nouvel athéisme ?

S’il s’avère, comme cela semble être le cas, que le meurtrier a été inspiré par sa haine des religions, alors il est temps pour les athées de dénoncer les extrémistes parmi eux

Mardi soir, trois musulmans américains ont été assassinés dans un appartement près du campus de Chapel Hill de l'université de Caroline du Nord. Chacun tué d’une balle dans la tête, « à la manière d'une exécution ».

Mercredi matin, quand l'attaque a été annoncée, j’ai immédiatement pensé que le tireur, Craig Stephen Hicks, était un activiste d’extrême droite ; un homme de l'acabit d’Anders Breivik avec de possibles penchants pour le Ku Klux Klan (KKK). Je fus choqué lorsque CNN a identifié le tueur comme un « athée ».

Un athée ? Je suis moi-même un athée. La seule idée qu’un crime de haine soit motivé par l’athéisme est pour moi une aberration. L'athéisme est une affirmation non-positive qui  signifie uniquement non-croyance. Il ne s’agit pas d’être anti-quelque chose ou anti-quelqu'un. J’en concluais donc qu'il devait y avoir chez le tueur des motivations autres que l'athéisme ou qu’un « différend concernant une place de stationnement ».

Une visite de la page Facebook de Craig Stephen Hicks laisse soupçonner quelque chose d'un peu plus sinistre. Hicks est un antithéiste (nouvel athée), et il est important de faire la distinction avec l'athéisme, car l’antithéisme est à l'athéisme ce que l’Etat islamique est à l'islam. Si cette analogie vous semble tirée par les cheveux, c’est que vous avez vraiment besoin de lire davantage sur les génocides antireligieux du XXe siècle.

La bannière Facebook personnalisée de Craig Stephen Hicks est ainsi libellée :

« Antithéisme : bien sûr, je veux que la religion disparaisse. Je ne nie pas votre droit de croire en ce que vous voulez ; mais j’ai le droit de dire que c’est stupide et dangereux, et ce aussi longtemps que vos superstitions dénuées de fondements continuent de tuer. »

Un récent post de Craig Stephen Hicks fait froid dans le dos : « S’agissant des propos injurieux, c’est bien votre religion qui a commencé, pas moi. Si votre religion avait maintenu sa grande gueule fermée, j’en aurais fait autant ».

La page Facebook d’Hicks est un sanctuaire du nouvel athéisme (antithéisme). Il y cite le livre de Richard Dawkins, God Delusion (« Illusion divine »), comme l'un de ses ouvrages préférés, et sa timeline est jonchée de dizaines de photo illustrées funestes et antireligieuses. Le 20 janvier 2015, Hicks avait posté une photo d'un revolver en y ajoutant le commentaire suivant : « Oui, c’est bien mon revolver calibre 38 de 600 grammes chargé, son étui et cinq balles supplémentaires dans un chargeur rapide ».

Craig Stephen Hicks est un Américain blanc, donc on pouvait s’attendre à ce que les médias ne se précipitent pas pour décrire son acte odieux comme un crime de haine ou une attaque terroriste. En Amérique, le mot terrorisme est exclusivement réservé aux actes de violence politique menés par des musulmans. Initialement, les médias ont présenté le meurtre comme « un différend concernant une place de stationnement ». L’emploi de ce type d’euphémisme est courant dans les médias américains pour minimiser le crime de l’homme blanc et rejeter la faute sur la victime musulmane. Autrement dit, si un musulman avait tué trois personnes blanches à leur domicile « à la manière d'une exécution », les médias n’auraient pas parlé de « différend concernant une place de stationnement ».

« Quand l'auteur présumé d'un crime est identifié comme musulman, il en faut beaucoup moins pour que les médias commencent à spéculer sur d’éventuels motifs ‘’terroristes’’ », écrit Ali Abunimah, co-fondateur du blog Electronic Intifada.

Mohammad Abu Salha, le père de l’une des victimes, a vigoureusement réfuté la version véhiculée par les médias réduisant le meurtre à un « différend concernant une place de stationnement ». Il connaissait le tueur et il affirme que celui-ci connaissait ses victimes musulmanes. « C’était bien une exécution, chaque victime a été tuée d’une balle dans la tête. Il ne s’agissait pas d’un différend pour une place de parking, il s’agissait bien d’un crime de haine. L'homme s’en était pris à ma fille et à son mari à plusieurs reprises auparavant, avec son arme à la ceinture. Ils se sentaient mal à l’aise avec lui mais ils ne savaient pas qu'il irait aussi loin », a déclaré Abu Salha aux journalistes.

Mohammad Abu Salha indique que sa fille portait un « foulard » et qu’elle avait prévenu de la présence d’un « voisin haineux ». Elle lui avait dit : « Je jure devant Dieu, il nous hait pour ce que nous sommes et pour notre apparence ».

S’il s’avère, comme cela semble être le cas, que Craig Stephen Hicks a été inspiré par sa haine des religions pour commettre son crime, alors il est temps pour les athées de dénoncer les extrémistes parmi eux. Ces extrémistes, ce sont les antithéistes (nouveaux athées) déguisés en athées. Je peux le dire sans ambages car j’ai moi-même été un nouvel athée.

Le fait d’avoir été témoin d'un attentat-suicide d'al-Qaïda en 2005 a déclenché en moi une aversion à la religion de Mohammed. J’avais alors fait porter la responsabilité de cet attentat à la religion, en particulier l'islam, et ce avec la même virulence que les écrivains néo-athées. Je hais désormais cet ancien moi, et j’ai beaucoup écrit sur mon abandon du nouvel athéisme et ma reconversion à un athéisme ringard et gentillet.

J’ai pu observer de près la haine de la bête néo-athée à l’encontre des musulmans. Je me suis exprimé dans des conférences, j’ai écouté les podcasts, et je peux vous assurer que les nouveaux athées, avec leur virulence venimeuse, s’expriment avec la même hostilité que les fondamentalistes religieux et les fanatiques qu'ils attaquent.

Ces nouveaux athées parlent à coups de slogans et de clichés. Ils réduisent les 1,6 milliard de musulmans à la brutalité de l’Etat islamique. « L'islam, c’est l’Etat islamique », tweete régulièrement l’écrivain néo-athée Michael Sherlock. Il s’agit là du grommellement d'un analphabète géopolitique et culturel. « Le seul avenir que les musulmans pieux puissent envisager – en tant que musulmans – est un avenir dans lequel tous les infidèles auraient été convertis à l'islam, asservis politiquement ou tués », écrit Sam Harris dans Letters to a Christian Nation (« Lettres à une nation chrétienne »). « De nombreux musulmans sont rendus complètement fous par leur foi », répète Harris. Ce sont les marmonnements d'un déséquilibré mental. L’auteur et journaliste Glenn Greenwald a qualifié l'affirmation d’Harris d’« ordure absolue, et dangereuse de surcroît ».

Il ne semble pas non plus importer aux dévots du nouvel athéisme que Sam Harris ait un jour affirmé que la guerre en ex-Yougoslavie avait été causée par la religion. Elle ne l’était pas ! Mais comme pour tous les fondamentalistes, les faits passent après les affirmations. L’affirmation étant : « la religion (en particulier l'islam) empoisonne tout ».

La guerre contre le terrorisme et la récente renommée d’auteurs tels que Christopher Hitchens, Richard Dawkins et Sam Harris ont permis aux anti-théistes, trop souvent caractérisés par leur intolérance envers l’islam, de dénaturer l'athéisme. Les médias qualifient ces individus d’athées et les décrivent comme des voix de la raison progressiste. Ils ne sont ni l’un ni l’autre.

« Jusqu'aux attentats du 11 septembre, l'islam n'apparaissait pas de façon marquante dans les attaques des nouveaux athées... Les néo-athées sont devenus les nouveaux islamophobes, leurs invectives contre les musulmans s’apparentent davantage aux divagations tumultueuses et ignorantes de racistes arriérés qu’à des estimations fondées  sur l'intellect, la rationalité et la raison », écrit Nathan Lean, auteur de The Islamophobia Industry: How the Right Manufactures Fear of Muslims (« L'Industrie de l’islamophobie : comment la droite fabrique la peur des musulmans »).

Noam Chomsky, lui-même athée, a qualifié les nouveaux athées de « fanatiques religieux ». Le journaliste Chris Hedges indique qu'ils sont la version laïque de la droite religieuse. « Ils font un mauvais usage des enseignements de Charles Darwin et de la biologie évolutive, tout comme les fondamentalistes chrétiens font un mauvais usage de la Bible. Ils sont anti-intellectuels. Ils ne voient qu'une seule vérité : la leur ».

A l’instar des autres fondamentalistes, les nouveaux athées ont divisé le monde en deux : les bons et les méchants. Ceux qui défendent la science et décrient la religion sont les bons. Ceux qui ne le font pas doivent être ignorés et rejetés comme probablement méchants. Ils partagent la même vision binaire du monde que l’Etat islamique, et c’est ce qui les rend dangereux.

Si les génocides antithéistes du XXe siècle nous ont appris une chose, c’est bien qu’il n’y a qu’un pas entre vouloir éradiquer une croyance et vouloir éradiquer la personne qui nourrit cette croyance. Les Soviétiques qualifiaient la religion de « virus ». Lorsque leur propagande antireligieuse n'a pas réussi à influencer la majorité, ils ont eu recours à la violence. Richard Dawkins voit la religion comme un virus, similaire à la variole, qui doit être éradiqué, et il considère l'islam comme « l'un des grands maux de ce monde ». Sam Harris, pour sa part, soutient que « l'islam, plus que toute autre religion conçue par les êtres humains, contient tous les ingrédients d'un véritable culte de la mort ».

Ces généralisations dangereuses et infondées ne constituent qu’un petit échantillon du bruit blanc de la caisse de résonance des nouveaux athées. Sam Harris, sans faits substantifs ni statistiques pour appuyer ses dires, a annoncé une « marée musulmane » en Europe. En 2005, il avait prévu qu’en 2025 plus de 25 % de la population française serait musulmane. Le Pew Research Center prévoit que celle-ci sera de 10 % d'ici 2030. C’est cette vision d'un « cauchemar eurabien » qui a poussé Anders Breivik à abattre soixante-dix-sept étudiants en Norvège.

Voilà les cris stridents de ceux qui colportent la peur de l'Autre. Voilà les échos de ceux qui en fait souhaitent le conflit. « Je pense que les ennemis de la civilisation doivent être battus, tués et défaits, et je ne vais pas m'excuser pour cela », avait tonné Christopher Hitchens lors d'un débat télévisé. Pas étonnant que ce même Hitchens ait défendu avec autant d’enthousiasme l'invasion immorale et illégale de l'Irak.

S’il est prouvé qu’il s’est bien agi d’un crime de haine, Hicks n’est pas le premier meurtrier à être inspiré par de similaires croyances antithéistes, ni ne sera le dernier à commettre des actes de violence en raison d’un fanatisme antimusulman manifeste.

Les nouveaux athées aiment affirmer que les croyances conduisent aux actes. Eh bien, leur affirmation semble validée maintenant qu'il apparaît que Craig Stephen Hicks a commis son meurtre au nom de ses convictions antithéistes. Le discours de haine conduit à de dangereuses croyances, qui finissent par conduire à des actions violentes.

« Certaines propositions sont si dangereuses qu'il peut même être éthique de tuer des gens qui y croient », écrit Sam Harris. Si Harris se réfère spécifiquement à des croyances comme le martyre et le djihad, il soutient également que les « kamikazes et les terroristes ne sont pas des aberrations » dans l'islam. « Ils sont la norme. Ils n’ont pas dénaturé leur foi en l’interprétant erronément. Ils ont vécu leur foi en la comprenant justement ».

Sam Harris a un doctorat en neurosciences. Ce n’est pas le cas de Craig Stephen Hicks, ni d’une majorité d'antithéistes ! Alors qu’Harris peut comprendre la nuance de ses « expérimentations intellectuelles », il est peu probable que Craig Stephen Hicks ait cette capacité. Il n’est donc pas déraisonnable de suggérer que les antithéistes comme Hicks pourraient tirer hors de son contexte la phrase d’Harris « il peut même être éthique de tuer des gens qui y croient », de la même manière que des djihadistes considèrent le verset coranique « Tuez les infidèles » hors de son interprétation et contexte historiques.

« [Les nouveaux athées] décrivent le monde musulman, où j’ai vécu pendant sept ans, dont une grande partie en tant que chef du bureau Moyen-Orient du New York Times, dans des termes aussi racistes, grossiers et intolérants que ceux employés par Pat Robertson ou Jerry Falwell », écrit Chris Hedges. « Harris, Hitchens, Dawkins et Dennett ne savent rien du Moyen-Orient. Ils ne parlent pas arabe. Ils n’ont jamais étudié l'islam. Cette ignorance ne les empêche pas, cependant, de dénoncer l'islam et le danger posé par le monde musulman. Ils déguisent  leur peur et leur désir de vengeance en une guerre d'idées, un « choc des civilisations », une noble « croisade » contre la force pernicieuse de la religion. Et dans ce choc, un seul système de croyance est valide – le leur ».

Malheureusement, alors que l’animosité antimusulmane aux Etats-Unis va en s’accroissant – aujourd'hui, les crimes de haine contre des musulmans ont cinq fois plus de chance de se produire qu'avant les attentats du 11 septembre 2001 – il est probable qu’il y ait beaucoup plus de nouveaux athées prêts, à l’image de Craig Stephen Hicks, à s’engager dans cette « noble croisade ».

J’espère qu’Hicks est un cas isolé de nouvel athée traduisant sa haine de la religion en un acte insensé de violence, mais il y a peu de raisons d'être optimiste. Dans leur esprit, et à l'intérieur de leur propre caisse de résonance – les nouveaux athées lisent les mêmes livres, écoutent les mêmes podcasts, fréquentent les mêmes congrès – la religion est malfaisante, et donc les actes malfaisants sont motivés par la religion. Dans les heures qui ont suivi les attentats de Paris, Richard Dawkins avait tweeté : « Les musulmans ne sont pas tous des terroristes, mais je n’ai pas besoin de vous dire quelle est la religion des terroristes ».

Il semble désormais qu’il le doive !


- CJ Werleman est chroniqueur pour Salon et Alternet, et auteur des livres Crucifying America et God Hates You. Hate Him Back. Vous pouvez le suivre sur Twitter : cjwerleman.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles à l'auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale du Middle East Eye.

Légende photo : portrait de Craig Stephen Hicks fourni par le bureau du shérif du comté de Durham à Chapel Hill, Caroline du Nord (AFP).

Traduction de l’anglais (original).