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Les pourparlers de Genève III ont été bâtis dès le départ sur de faux postulats

La motivation principale derrière les pourparlers de Genève III était d’obtenir un accord, qu’il fût juste et durable ou non

Sans surprise, les pourparlers de Genève III ont été suspendus. Le secrétaire d’État américain John Kerry a attribué la responsabilité de la suspension des pourparlers à l’opposition.

Kerry semble croire que la campagne militaire des Russes et du régime, qui était en cours lors des pourparlers éphémères et qui n’a fait que s’intensifier depuis, tuant des dizaines de personnes et poussant des dizaines de milliers d’habitants à fuir de chez eux pour chercher refuge en Turquie, était un résultat prévisible de cette suspension qui « décimerait » l’opposition. Si ces déclarations ne sont pas creuses sur le plan moral, elles forment au mieux une tentative visant à se soustraire à ses responsabilités quant au carnage qui touche la Syrie.

Ce n’est pas en raison de l’intransigeance de l’opposition que les pourparlers de Genève III n’ont pas avancé. Des facteurs structurels ont fait obstacle aux négociations dès le départ. En outre, la période qui a précédé les pourparlers a permis de révéler la vraie nature de la crise syrienne et la réponse apportée à celle-ci par la communauté internationale.

La motivation principale derrière Genève III était d’obtenir un accord, qu’il fût juste et durable ou non. Hypothétiquement, les grandes puissances internationales et régionales peuvent exercer des pressions, en particulier sur l’opposition, qui est le camp le plus faible, pour la forcer à accepter un accord « politique ».

Cette logique néglige le fait qu’un accord politique ne peut être viable que s’il est soutenu également sur le plan sociologique. Il est relativement facile d’obtenir un accord politique à l’échelle des élites. Mais il est bien plus difficile de recueillir l’approbation au niveau sociologique. La clé pour transformer une solution politique en une solution également sociologique est la légitimité.

L’étendue de la légitimité de cet accord aux yeux des citoyens ordinaires permettra de déterminer la viabilité d’un accord politique. C’est exactement là que la communauté internationale, consciemment ou par inadvertance, a perdu de vue la question dans le dernier théâtre des pourparlers de Genève.

En forçant le camp le plus faible, c’est-à-dire l’opposition, à renoncer à ses conditions et à revoir ses attentes à la baisse, la communauté internationale a cru pouvoir obtenir un accord. Cependant, cette approche aura en réalité un effet inverse. Cette approche volera à l’opposition toute la légitimité dont elle jouit aux yeux du peuple, étant donné qu’elle ne sera pas parvenue à représenter les aspirations et les exigences de celui-ci.

On comprend facilement pourquoi le régime pourrait souhaiter provoquer une telle éventualité. Au final, le régime d’Assad n’a jamais été un régime qui a gouverné par consensus. C’est plutôt un régime qui gouverne par la force brutale. Ce régime s’efforce de « dompter » les revendications politiques de son peuple en rehaussant le niveau de tragédie et de brutalité qu’il lui inflige.

Le fait que le régime et la Russie aient intensifié leur campagne militaire, tout en se rendant à Genève pour rechercher prétendument une solution politique, prouve que ces derniers essayaient d’affaiblir la légitimité de l’opposition aux yeux du peuple syrien en créant des frictions au sein du bloc d’opposition, mais aussi de faire apparaître que l’opposition aurait même échoué à obtenir les conditions préalables minimales à la tenue de pourparlers. Par conséquent, avec la campagne militaire, le régime cible essentiellement la légitimité et l’uniformité de l’opposition.

Une solution à tout prix pour les États-Unis

Cette approche et cette mentalité constituent les causes profondes de la crise syrienne et devraient en tant que telles être rejetées par la communauté internationale. Toute solution durable en Syrie nécessite une opposition avec un haut niveau de légitimité et de pouvoir de représentation. Par conséquent, la communauté internationale doit s’efforcer d’aider l’opposition à maintenir sa légitimité et à protéger son unisson. Seule une opposition de ce type aura le pouvoir de conclure un accord et de le mettre à exécution.

Depuis Genève I, deux tendances ont pu être observées. D’une part, la distance entre les principaux acteurs internationaux du conflit, à savoir les États-Unis et la Russie, a diminué. Les États-Unis se sont tournés vers la formule russe. Cette posture donne l’impression que les Américains donnent la priorité au processus plutôt qu’au résultat et recherchent une solution à tout prix. La Russie, en revanche, a ses propres politiques et ses propres priorités et est prête à engager des ressources et à employer la force pour les protéger. Ceci explique en partie le rapprochement des Américains vis-à-vis de la position russe.

D’autre part, la divergence entre les acteurs régionaux du conflit (l’Iran, le Hezbollah, la Turquie, l’Arabie saoudite et le Qatar) est allée croissant. Cette situation rend ce conflit extrêmement périlleux. Les partis régionaux pro-opposition, estimant avoir été livrés à eux-mêmes, pourraient choisir de suivre une voie dangereuse. Les États-Unis doivent notamment tenir compte de l’état de désillusion et du sentiment de frustration de leurs alliés. Autrement, ce fossé qui sépare les pays de la région quant à la résolution de la crise constituera un obstacle majeur à l’aboutissement des pourparlers.

L’écart entre la psychologie politique du régime et celle de l’opposition représente un autre obstacle majeur dans ce processus. Pressée et menacée par ses soutiens régionaux et internationaux pour qu’elle assiste à la conférence, étreinte et bombardée par la Russie et le régime sur le terrain, l’opposition est allée à Genève avec une psychologie politique considérablement affaiblie. De son côté, soutenu par la campagne militaire de l’Iran, du Hezbollah et de la Russie et fort d’une légitimité internationale accrue, le régime s’est rendu aux pourparlers le sourire aux lèvres.

Ce fossé en matière de psychologie politique réduit l’appétit du régime à consentir à des concessions et affaiblit la croyance de l’opposition en un règlement politique. Cette problématique doit être abordée, dans la mesure où tout processus politique doit commencer par l’établissement d’une sorte d’équilibre en matière de psychologie politique. Cela exige une position ferme de la part des soutiens régionaux et internationaux de l’opposition, consistant à aider l’opposition en faisant pression sur le régime et la Russie afin que les attaques militaires cessent pendant que les pourparlers sont prévus et en cours.

Ainsi, les pourparlers de Genève III ont échoué non pas parce que ses participants, en particulier l’opposition, souhaitaient que ceux-ci échouent, mais parce qu’ils ont été bâtis sur des postulats erronés et des hypothèses faillibles.

- Galip Dalay est directeur de recherche au al-Sharq Forum et chargé de recherche sur la Turquie et les affaires kurdes au Centre d’études d’Al-Jazeera.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : Salem al-Meslet, porte-parole du Haut Comité des négociations (HCN) et de l’opposition syrienne, embrasse une fresque montrant des photos d’enfants tués pendant la guerre en Syrie, devant l’Office des Nations unies à Genève, sur la place des Nations, le 2 février 2016 (AFP).

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.