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L'étrange cas d'une chaîne d'informations arabe mort-née

La fermeture d'Alarab indique que rien n’a changé au Bahreïn et que le journalisme indépendant demeure illusoire dans le monde arabe

La fermeture par le Bahreïn de la chaîne d'informations Alarab ce mois-ci, quelques heures à peine après son lancement, est déconcertante non seulement en tant que telle, mais aussi parce que la station semblait sincèrement convaincue de pouvoir opérer librement dans le pays.

Cela est particulièrement surprenant compte tenu de l’expérience du propriétaire d'Alarab, le prince saoudien al-Walid ben Talal, un homme d’affaires aguerri décrit par Forbes comme « l'un des investisseurs les plus influents au monde ». Il n'est pas devenu l'une des personnes les plus riches de la planète en étant naïf, pourtant sa décision d'implanter la station au Bahreïn semble précisément l'être.

Jamal Khashoggi, directeur général d'Alarab, a indiqué que cette décision avait été motivée par le fait que les chaînes « indépendantes » sont interdites en Arabie saoudite. Cependant, il était évident bien avant que la chaîne n'annonce, en décembre 2011, qu'elle s’installerait au Bahreïn, qu'elle ne pourrait pas non plus y opérer de façon « indépendante ».

Plus tôt cette année, Manama a réprimé, avec le soutien militaire du Conseil de coopération du Golfe (CCG), un soulèvement populaire contre la monarchie qui réclamait des réformes, avant de se confronter à la réponse musclée des autorités. Bien avant cela, la monarchie s'était montrée totalement intolérante à toute forme de contestation. Il s'agissait donc d'un terrain peu propice à la réalisation de la promesse de Jamal Khashoggi selon laquelle Alarab serait libre de traiter n'importe quel sujet.

Fidèle à ses vœux d'indépendance et d'équité, la chaîne a commencé par l'interview d'un chef de l'opposition bahreïnie, suivie de celle du ministre de l'Information du pays. Le seul fait que la station ait reçu un détracteur de la monarchie semble avoir été suffisant pour décider de son sort.

Des excuses, encore des excuses

L'Autorité de l'information bahreïnie (IAA) a déclaré avoir « décidé d'interrompre les activités d'Alarab » car la chaîne n'avait « pas obtenu les autorisations nécessaires pour commencer à émettre ». Cette excuse est ridicule étant donné la longue période de préparation qui a précédé son lancement.

Il est également inconcevable qu'un homme d'affaires aussi accompli que le prince al-Walid ben Talal assume toutes les difficultés et les dépenses liées à la création d'une chaîne sans avoir obtenu les autorisations nécessaires. Quelques jours avant que la chaîne ne commence à émettre, le ministre de l'Information bahreïni avait salué le lancement à venir. Par conséquent, si Alarab n'avait à ce moment là pas accompli les démarches administratives requises, les autorités en auraient été pleinement conscientes.

L'excuse avancée par Alarab, des « raisons techniques et administratives », est tout aussi invraisemblable et constitue sans aucun doute une tentative de sauver la face. Les problèmes techniques et administratifs sont identifiés et résolus avant le lancement d'une grande chaîne d'informations, et non quelques heures après.

L'accusation de l'IAA, selon laquelle Alarab « ne serait également pas parvenue [...] à tenir compte des efforts visant à endiguer l'extrémisme et le terrorisme dans la région et le reste du monde » révèle la véritable raison qui a poussé les autorités à la fermer : toute forme d'opposition à la monarchie est considérée comme extrémiste ou terroriste.

Comble de l'ironie, l'IAA a déclaré que sa décision « n'a aucun impact sur le principe de liberté des médias et repose uniquement sur l'engagement du gouvernement à assurer la diversité et l'impartialité des médias du royaume ».

Liberté restreinte pour les médias

Si vous saisissez « Bahreïn » dans les moteurs de recherche de célèbres organisations de défense de la liberté de la presse, telles que Reporters sans frontières (RSF), le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) ou la Fédération internationale des journalistes (FIJ), il est évident que les concepts de « liberté des médias » et de « diversité et impartialité des médias » sont totalement inconnus au Bahreïn.

Ce mois-ci, quelques jours après la suspension d'Alarab, le CPJ a condamné le fait que le Bahreïn ait déchu certains journalistes de leur nationalité, précisant que « les journalistes bahreïnis qui osent adopter une attitude critique encourent déjà des risques importants, notamment des poursuites judiciaires et des peines d'emprisonnement. Le Bahreïn les sanctionne désormais en les privant de ce qui a le plus d'importance à leurs yeux ».

Le CPJ a appelé les autorités à « arrêter d'emprisonner, de harceler et d'intimider les journalistes et à garantir au peuple bahreïni son droit fondamental de recevoir, partager et débattre d'un large éventail d'informations ». Cela souligne l'absurdité de la déclaration du président de l'IAA selon laquelle « la liberté d'expression et d'opinion [...] prévalent dans le royaume ».

Une situation inextricable

La suspension d'Alarab est quelque peu embarrassante pour Manama, étant donné que le ministre de l'Information avait indiqué le mois dernier que son lancement permettrait de « renforcer le statut des médias au Bahreïn ». A moins qu'il n'ait voulu désigner par là son statut d'oppresseur des médias.

Toutefois, Alarab se trouve dans une situation bien plus délicate, voire sans issue. Compte tenu des antécédents désastreux de Bahreïn en matière de liberté de la presse et de l'absence de condamnation officielle de la fermeture de la station de la part de l'Arabie saoudite, principale alliée régionale de Bahreïn, rien ne porte à croire que Manama se ravisera et permettra à Alarab d'opérer de manière indépendante.

En l'état, si la chaîne recommençait à émettre depuis le Bahreïn, elle donnerait l'impression (ou plutôt l'assurance) de s'être pliée aux restrictions imposées par l'Etat. Cela aurait pour effet d'altérer son image et son audience dès le départ.

Cependant, si l'on considère le climat répressif à l'égard des médias qui règne dans le monde arabe, il serait très difficile pour cette chaîne panarabe d'y trouver un pays où opérer de manière indépendante. Aucun reportage ou commentaire critique à l'encontre des dirigeants du pays d'accueil, ou de ceux de ses alliés régionaux, ne serait toléré. S'il est théoriquement possible pour la chaîne de s'installer hors du monde arabe, une relocalisation à ce stade représenterait une entreprise fastidieuse, longue et coûteuse.

Malgré l'hypermédiatisation dont elle a fait l'objet avant son lancement, la fermeture prématurée d'Alarab indique que rien n’a changé au Bahreïn et que le journalisme indépendant demeure illusoire dans le monde arabe. On se demande à quoi le prince al-Walid pouvait bien penser.

Sharif Nashashibi est un journaliste primé spécialisé dans l'analyse des questions arabes. Il écrit régulièrement pour la chaîne d'information Al-Arabiya, Al-Jazeera anglais, le journal The National et le magazine The Middle East. En 2008, il a été récompensé par l’International Media Council (Conseil international des médias) « pour avoir réalisé et contribué à des reportages systématiquement objectifs » sur le Moyen-Orient.

L'opinion exprimée dans cet article est celle de l'auteur et ne reflète pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Légende photo : locaux de la chaîne d'informations Alarab dans la capitale de Bahreïn, Manama, le 15 décembre 2014 (AFP).

Traduction de l'anglais (original).