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La Libye, retour sur un problème tunisien

Le 17 mars 2021, Kais Saied est le premier chef d’État à se rendre en Libye depuis la signature de l’accord de paix de février. Depuis 50 ans, la question libyenne a souvent impacté la vie publique tunisienne
Le président Ben Ali reçoit son homologue libyen Mouammar Kadhafi à Tunis, le 2 août 2000 pour « relancer l’Union du Maghreb arabe » (AFP)
Le président Ben Ali reçoit son homologue libyen Mouammar Kadhafi à Tunis, le 2 août 2000, pour « relancer l’Union du Maghreb arabe » (AFP)

L’ancien président de la République Béji Caïd Essebsi avait coutume de dire que le dossier libyen était un sujet de politique intérieure tunisienne. En effet, même si les relations avec la « grande sœur » algérienne sont primordiales, la situation du voisin oriental a toujours eu des conséquences sur la vie publique tunisienne, aussi bien sous le régime de Kadhafi qu’après sa chute.

Retour en 1972 : le président Bourguiba rejette le projet kadhafiste d’une union des pays arabes. Le coup d’État du 1er septembre 1969 – Mouammar Kadhafi, à la tête d’un groupe d’officiers, renverse le roi Idris Ier – survient à un moment charnière du régime bourguibien : le président s’apprêtait à limoger son « super ministre » Ahmed Ben Salah et à tourner la page de l’expérience collectiviste, alors que la guerre des Six Jours avait douché les espoirs panarabistes.

Kadhafi revient à la charge un an après. Profitant de l’absence de la très influente première dame, Wassila Bourguiba, et du Premier ministre Hédi Nouira, tous deux hostiles à un quelconque projet d’union, le leader libyen réussit à convaincre son homologue tunisien d’un projet de fusion des deux pays dans une République arabe islamique.

Habib Bourguiba (à gauche) et le jeune Mouammar Kadhafi, le 26 janvier 1974 (AFP)
Habib Bourguiba (à gauche) et le jeune Mouammar Kadhafi, le 26 janvier 1974 (AFP)

Une déclaration conjointe est organisée à Djerba pour concrétiser les différents accords signés. Mais l’entourage du président tunisien, devenu virtuellement le président de la nouvelle République (l’accord n’a jamais été ratifié par le Parlement tunisien et donc la fusion n’a jamais été concrétisée), réussit à le faire changer d’avis et à annuler le projet.

Les relations se tendent alors entre Tunis et Tripoli, Kadhafi acceptant très mal la volte-face de son homologue. Le 27 janvier 1980, un commando de Tunisiens exilés en Libye parvient à prendre la ville tunisienne de Gafsa (sud-ouest) dans la perspective de mener un coup d’État contre Bourguiba. Les troupes loyalistes, aidées par la France et les États-Unis, parviennent à mettre fin à la tentative sécessionniste.

Les putschistes ayant été entraînés en Libye et Kadhafi ayant protesté contre la présence d’un front « impérialiste » en Tunisie, Bourguiba décide de rompre les liens diplomatiques avec Tripoli, directement accusé d’être à l’origine du « coup de Gafsa ».

Les relations entre les deux capitales ne s’apaiseront qu’après le coup d’État mené le 7 novembre 1987 par Zine el-Abidine Ben Ali. Le nouveau président, qui figurait sur la liste de l’éphémère gouvernement de la République arabe islamique, tend la main au leader libyen.

De la libre circulation aux murs de sable

Ainsi, après l’embargo d’avril 1992 qui frappe la Jamahiriya, la Tunisie reste l’un des rares pays offrant une-quasi liberté de circulation des marchandises et des biens en provenance de Libye.

Les produits libyens trouvent un débouché sur le marché informel tunisien et, partout sur le territoire, essaiment des souk libya (marchés libyens).

Le secteur médical privé tunisien profite alors largement d’une patientèle libyenne pâtissant de la faible offre de soins dans son pays. Par ailleurs, le modèle de développement régional très inégalitaire crée une dépendance du voisin libyen aux zones frontalières en favorisant, d’une part, le commerce parallèle et en offrant, d’autre part, des débouchés professionnels pour les jeunes au chômage.

Quand, en août 2010, les autorités tunisiennes ferment le point frontalier de Raj Jedir, des émeutes éclatent dans le sud-est du pays, à Ben Guerdane.

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Lors de son avant-dernier discours en tant que président, le 10 janvier 2011, Zine el-Abidine Ben Ali annonce que le guide de la révolution libyenne a décidé de faciliter la liberté de circulation des travailleurs et entrepreneurs tunisiens. La décision de Kadhafi vise-t-elle à sauver son voisin tunisien pris dans la tourmente de la révolution ? Probablement, quand on sait que le colonel regrettera publiquement la chute de Ben Ali.

Les révoltes de 2011 vont davantage faire de la question libyenne un enjeu politique et un point de clivage en Tunisie. La chute du régime de Kadhafi pousse un nombre important de Libyens en Tunisie, entre 200 000 et 400 000 en 2015 selon les sources, pour une population tunisienne de 11 millions.

L’instabilité politique due à la guerre civile va profiter aux milices islamistes extrémistes qui peuvent se déplacer plus facilement entre les deux pays, empruntant souvent les mêmes chemins que les contrebandiers.

Les candidats tunisiens pour le départ en Syrie, de plus en plus filtrés par les autorités aéroportuaires, se déportent alors sur le voisin oriental afin de continuer leur périple pour rejoindre le groupe État islamique (EI).

Face à la porosité de la frontière, le gouvernement de Habib Essid décide de construire un mur de sable longeant 168 des 450 kilomètres qui séparent les deux États. Une décision qui provoque la colère d’une partie de la classe politique, à l’instar du député Imed Daïmi, ancien conseiller du président Marzouki et proche des partis islamistes.

Après la prise de Ben Guerdane le 7 mars 2016 par des membres de l’EI venus de Libye, plus aucune voix n’ose contester ce choix.

Les forces de sécurité tunisiennes lors des affrontements avec les combattants de l’EI à Ben Guerdan, le 7 mars 2016 (AFP)
Les forces de sécurité tunisiennes lors des affrontements avec les combattants de l’EI à Ben Guerdan, le 7 mars 2016 (AFP)

La question libyenne clive la classe politique tunisienne. Après les élections de 2011, le nouveau président, Moncef Marzouki, choisit la Libye pour effectuer sa première visite. Celui qui a ardemment soutenu la chute de Kadhafi déroge ainsi à la règle tacite qui veut que les hauts responsables tunisiens réservent leur premier déplacement à la « grande sœur » algérienne.

La Libye sera l’occasion des premières tensions au sein de la troïka – la coalition gouvernementale formée par les islamistes d’Ennahdha, le Congrès pour la République (CPR) de Marzouki et les sociaux-démocrates d’Ettakattol –, lorsque le dernier chef de gouvernement de l’ère Kadhafi, Baghdadi Mahmoudi, se réfugie en Tunisie au moment de la chute du régime libyen.

La justice tunisienne l’arrête et prononce son extradition le 8 novembre 2011. Les nouvelles autorités de transition en Libye, proches des islamistes d’Ennahdha, exigent de le récupérer mais le président Marzouki, seul habilité à autoriser son transfert, estime que les garanties nécessaires pour un procès équitable ne sont pas réunies en Libye.

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Néanmoins, le chef du gouvernement ennahdhaoui, Hamadi Jebali, profite d’un déplacement de Marzouki pour autoriser l’extradition du prisonnier. Furieux, le président tunisien menace de démissionner mais y renonce. Cet épisode nuira à l’image du locataire de Carthage et à son autorité.

Quand éclate la deuxième guerre civile libyenne, à partir de 2014, plusieurs partis politiques tunisiens s’alignent sur les positions de l’un ou l’autre des belligérants : tandis qu’Ennahdha soutient le gouvernement de Tripoli, dirigé par Fayez al-Sarraj et reconnu par l’ONU, les partis anti-islamistes tunisiens, proches des Émirats arabes unis, se rangent derrière le maréchal Haftar, commandant de l’autoproclamée Armée nationale libyenne qui soutient le gouvernement rival de la Chambre des représentants.

Malgré les pressions de son entourage, le président Béji Caïd Essebsi s’attache à la légitimité onusienne et reconnaît le gouvernement Sarraj.

Au lendemain des élections de 2019, le gouvernement tunisien demande l’appui de la Turquie dans sa lutte contre Haftar. Le président Recep Tayyip Erdoğan, qui vient d’obtenir de son Parlement l’envoi de militaires sur le territoire libyen, fait une visite surprise en Tunisie, le 25 décembre 2019.

Lors de sa visite en Tunisie en décembre 2019, Erdoğan aurait essayé d’obtenir de son homologue que les combattants turcs passent par le territoire tunisien (AFP)
Lors de sa visite en Tunisie en décembre 2019, Erdoğan aurait essayé d’obtenir de son homologue que les combattants turcs passent par le territoire tunisien (AFP)

Si l’entretien porte officiellement sur les relations économiques entre les deux pays, des rumeurs laissent entendre que le chef de l’AKP a essayé d’obtenir de son homologue que les combattants turcs passent par le territoire tunisien. Le président Essebsi dément formellement ces allégations et réaffirme la neutralité de la Tunisie et son attachement à la légitimité internationale, se plaçant dans la continuité de son défunt prédécesseur.

Une position que ne partagent pas les islamistes d’Ennahdha, dont le chef Rached Ghannouchi est devenu le président du Parlement. Quand, en mai 2020, les troupes de Tripoli, aidées par les Turcs, remportent la bataille décisive d’al-Watiya contre les troupes de Haftar, Ghannouchi félicite Fayez al-Sarraj.

Cette déclaration, qui implique une institution officielle tunisienne, empiète sur les prérogatives du président de la République, premier responsable de la diplomatie du pays.

Abir Moussi, députée et présidente du Parti destourien libre (PDL), qui bénéficie du soutien de l’axe émirati, propose alors au gouvernement de voter une résolution condamnant les ingérences étrangères, mais le texte est rejeté.

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Alors qu’à partir des accords de Skhirat (acccords de paix signés en 2015 prévoyant notamment la formation d’un gouvernement), la Tunisie a été marginalisée par les acteurs régionaux et internationaux sur le dossier libyen, allant même jusqu’à être écartée de la conférence internationale de Berlin (avant d’être invitée à la dernière minute), Kais Saied tente de manière maladroite d’obtenir un accord entre des représentants de tribus libyennes. Mais méconnaissant les rapports de force en place, l’initiative se conclura par un échec cuisant. La donne change dès novembre 2020.

Les belligérants se retrouvent en effet à Tunis pour entamer une série de pourparlers et amorcer le Forum de dialogue politique libyen sous les auspices de l’ONU à Genève, qui aboutira en février à la désignation de Mohammed el-Menfi à la tête du Conseil présidentiel libyen et chargera Abdel Hamid Dbeibah de former un gouvernement.

Le 17 mars 2021, Kais Saied devient le premier chef d’État à se rendre en Libye depuis la signature de l’accord de paix de février, où il rencontre le nouveau couple exécutif. Un geste qui rappelle les relations étroites entre les deux pays et qui récompense la neutralité de la Tunisie dans la guerre fratricide qui a ébranlé le pays pendant une décennie.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Hatem Nafti
Hatem Nafti est un essayiste franco-tunisien. Dans son dernier livre, De la révolution à la restauration, où va la Tunisie ? (Riveneuve 2019), il revient sur le bilan du seul pays des Printemps arabes à s’être durablement engagé sur la voie de la démocratie. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @HatemNafti