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Même s’il devient roi, Mohammed ben Salmane sera probablement le dernier

Devenue une marionnette d’Abou Dabi, la famille royale saoudienne s’est jetée dans les conflits sans stratégie claire – et pourrait ne jamais s’en remettre
Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane est reçu par le prince héritier d’Abou Dabi, Mohammed ben Zayed, en novembre 2018 (Bandar al-Jaloud/Palais royal saoudien/AFP)

Entourée d’ennemis tenaces qu’elle s’est elle-même créés et acclamée par des alliés opportunistes déterminés à sucer son sang jusqu’à la dernière goutte, l’Arabie saoudite semble s’être mise dans une impasse sans précédent.

Jamais, probablement, son extraordinaire richesse n’a semblé si inutile. Aujourd’hui, le président américain Donald Trump, agissant en public davantage comme un entrepreneur que comme le dirigeant d’une superpuissance, dit à ses amis et alliés saoudiens – comme il l’a déjà fait à plusieurs reprises – qu’ils devront se montrer généreux s’ils attendent de lui qu’il intervienne et les défende.

Et ce malgré le fait que, comme on peut le déduire de ses récentes déclarations, Trump préférerait ne pas entrer en guerre avec l’Iran – un pays qui, pense-t-il, finira par venir à la table des négociations, une éventualité à laquelle il aspire depuis longtemps.

Irréparablement endommagé

Il semble désormais plus réaliste que jamais d’affirmer que si jamais le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane (MBS) venait à être couronné roi, il serait le dernier monarque de la dynastie saoudienne.

Qui se réjouit le plus d’une telle perspective ?

Ne tirez pas de conclusions hâtives : ce ne sont ni les Iraniens ni les Qataris, mais plutôt ses alliés supposément les plus proches dans la région, à savoir les Émiratis. Il s’agit en particulier du prince héritier d’Abou Dabi, souverain de facto des Émirats arabes unis (EAU), Mohammed ben Zayed (MBZ).

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Le rôle de dirigeant du monde musulman autrefois tenu par les Saoudiens a été irrémédiablement endommagé, et ce grâce aux intrigues et aux efforts de MBZ.

Celui-ci a non seulement poussé le royaume à devenir le fer de lance du combat contre les aspirations à la liberté et la démocratie des peuples arabes du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, mais n’a eu en outre de cesse de murmurer à l’oreille de l’imprévisible MBS qu’il ne pourrait devenir roi qu’à condition de tenir compte de ses conseils.

Les recommandations de MBZ ont conduit l’Arabie saoudite au désastre. Le conflit au Yémen s’est transformé en guerre d’usure pour le royaume saoudien et en opportunité historique pour les EAU.

Alors que l’Arabie saoudite continue de saigner abondamment, les Émirats se sont lancés dans une campagne visant à diviser encore une fois le Yémen en deux entités, sinon plus, tout en prenant le contrôle des ports les plus stratégiques du pays, le long de la mer Rouge et au large des côtes.

La guerre au Yémen aurait été, à l’origine, une idée de MBZ. Le plan consistait à utiliser les Houthis pro-Iran – qui étaient alors confinés dans l’enclave septentrionale de Saada, laquelle borde la province la plus méridionale de l’Arabie saoudite – comme un moyen de détruire la filiale yéménite des Frères musulmans, le parti al-Islah, lequel semblait destiné à gagner le pouvoir par les urnes si une chance de réussite était donnée à la démocratie yéménite.

Le plan a mal tourné car voyant le piège tendu devant eux, les dirigeants d’al-Islah ont décidé de ne pas engager le combat avec les Houthis, qui à l’époque étaient alliés aux troupes commandées par le défunt président yéménite Ali Abdallah Saleh. L’autocrate yéménite de longue date a toujours été de mèche avec les Émiratis et les Saoudiens.

Aucun gagnant au Yémen

Les Houthis n’ont pas été entravés dans leur conquête du Yémen et une grande partie du pays est rapidement passée sous leur contrôle.

Bien entendu, les Saoudiens et leurs maîtres émiratis savaient que les Houthis étaient un groupe par procuration de l’Iran, mais ils estimaient qu’ils étaient plus intelligents que les Iraniens et les Yéménites, pensant qu’ils pourraient entraîner les Houthis et al-Islah dans un conflit autodestructeur au profit de leur propre allié, Ali Abdallah Saleh.

Aujourd’hui, il n’y a aucun gagnant au Yémen en dehors de MBZ. Le pays a été dévasté, divisé et est véritablement revenu à l’âge de pierre. Des avions de chasse saoudiens massacrent jour et nuit des civils sans défense à travers le pays, tandis qu’une sortie hors de ce marécage semble hors de d’atteinte.

De la fumée se propage suite à une frappe aérienne de la coalition dirigée par les Saoudiens à Sanaa, capitale du Yémen, en avril 2018 (AFP)
De la fumée se propage suite à une frappe aérienne de la coalition dirigée par les Saoudiens à Sanaa, capitale du Yémen, en avril 2018 (AFP)

Dans l’intervalle, l’implication de l’Iran au Yémen n’a cessé de s’approfondir. D’une part, l’Iran apporte soutien et protection à son relais sur le terrain, et d’autre part, ce conflit est un cadeau du ciel pour Téhéran, qui a toujours cherché à se développer dans la région.

Les recommandations de MBZ ont conduit l’Arabie saoudite au désastre. Le conflit au Yémen s’est transformé en guerre d’usure pour le royaume saoudien et en opportunité historique pour les EAU

Comme certains fanatiques s’en sont vantés, l’Iran occupe maintenant quatre pays arabes : le Yémen, l’Irak, la Syrie et le Liban. Tout cela grâce au manque de vision et de sagesse de l’Arabie saoudite.

Or, tout en prétendant combattre l’Iran et ses relais, les Saoudiens et leurs alliés émiratis se sont en fait battus contre les groupes sunnites les plus importants et les plus populaires du monde arabe, tels que les Frères musulmans et leurs affiliés, notamment le Hamas, qui auraient pu, s’ils avaient été impliqués, contribuer à atténuer l’influence croissante de l’Iran dans la région.

Le blocus du Qatar

C’est également sur les recommandations personnelles de MBZ que MBS s’est attaqué à un État membre fondateur du Conseil de coopération du Golfe, le Qatar, déclenchant le déclin rapide de l’unique organisme-cadre relativement efficace du monde arabe. Un blocus aérien, maritime et terrestre a été imposé au Qatar en juin 2017.

Il s’est avéré que le blocus a été annoncé après l’abandon de plans visant à envahir ce petit État riche en gaz et à renverser son gouvernement, sous la pression des États-Unis et en raison de puissants et immédiats gestes de soutien turcs et iraniens en faveur de Doha.

La justification initiale de l’hostilité envers le Qatar était sa relation avec l’Iran, relation qui n’a été que renforcée à plusieurs niveaux suite au blocus. À l’image de plusieurs groupes sunnites de premier plan inscrits sur la liste noire des Saoudiens et des Émiratis, les Qataris furent en fait poussés à nouer des relations de travail avec l’Iran. Puis vint une longue liste d’accusations et de requêtes qui ne firent que donner aux Saoudiens un air sottement absurde et incohérent.

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La situation désespérée de l’Arabie saoudite s’aggrave d’heure en heure – et l’Irak semble maintenant avoir rejoint le terrain de jeu.

Selon des informations exclusives obtenues par MEE, les attaques récentes qui ont paralysé l’industrie pétrolière saoudienne ont été perpétrées par des drones iraniens lancés depuis les bases des Hachd al-Chaabi (Unités de mobilisation populaire) dans le sud de l’Irak, en représailles de frappes de drones israéliennes sur les bases et convois des Hachd, attaques qui ont été coordonnées et financées par les Saoudiens.

Manque de vision

Selon MEE, une source irakienne du renseignement a déclaré que « deux raisons expliqu[aient] cette dernière attaque : c’est un autre message de l’Iran aux États-Unis et à leurs alliés – à savoir que tant que le blocus contre l’Iran sera maintenu, il n’y aura de stabilité pour personne dans la région. La seconde raison, plus directe, est qu’il s’agit d’une revanche forte de l’Iran après les récentes attaques israéliennes par drones lancées depuis des zones contrôlées par la milice des Forces démocratiques syriennes (FDS) en Syrie contre les bases pro-iraniennes du Hachd al-Chaabi. »

Pourquoi les Saoudiens financeraient-ils et coordonneraient-ils des attaques israéliennes dans le monde arabe, sans parler de l’Irak ? S’agit-il d’une tentative de gagner le cœur du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou et l’esprit de Trump ? Il n’y a aucun signe de succès à cet égard.

Serait-ce un manque de vision ? Un manque de sagesse ? Un manque de tout sens de l’orientation ? Voire tout cela et plus encore ? À vous de juger !

- Azzam Tamimi est un universitaire palestino-britannique et le président de la chaîne de télévision Alhiwar.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original).

Azzam Tamimi
Azzam Tamimi is a British Palestinian academic and political activist. He is currently the Chairman of Alhiwar TV Channel and is its Editor in Chief.