Aller au contenu principal

Pourquoi Banksy a-t-il traversé la route ?

Grâce au culte de la célébrité, l'artiste nous fait croire que c’est lui la vedette, alors qu’en réalité, c’est Gaza

Pour aller de l’autre côté... du mur, bien entendu. L’insaisissable artiste de rue, favori de tout un chacun, est revenu jeudi, avec ce style secret qui le caractérise, se glissant dans et hors de Gaza et laissant derrière lui un éventail d’esthétiques spirituelles. Banksy n’est pas étranger à la Palestine, lui qui a déjà visité la Cisjordanie à deux reprises. Quelle est donc la raison qui motive l’un des artistes les plus brillants au monde à quitter le confort du succès pour la plus grande prison à ciel ouvert de la planète ?

Bien avant que l’ancien agent de Banksy, l’astucieux Steve Lazarides, ne l’ait aidé à passer du froid de la rue à l’environnement chaud et luxueux de la maison d’enchères, avant les guerres d’enchères sur eBay et les bagarres pour les droits d’impression, avant Sotheby’s et l’adulation des célébrités du monde artistique, avant Brad Pitt et Angelina Jolie, avant que les agents de change ne deviennent des fans, avant les spectacles à guichet fermé de Los Angeles et le film nominé aux Oscars, avant tout cela, il y avait la rue – toile préférée de Banksy.

Pour Banksy, la rue est la galerie ultime : démocratique et accessible à tous. L’espace idéal pour propager l’espoir, le trouble et les idées de changement. Partager des histoires en dessinant sur les murs est vieux comme le monde. Vendre des modes de vie inaccessibles sur des panneaux d’affichage cloisonnés et aseptisés ne l’est pas. La priorité est de lutter contre la marchandisation de l’espace : Burberry en appelle à votre argent ; Banksy en appelle à votre esprit.

Au fil du temps, l’interaction de Banksy avec l’espace a évolué en une capacité passionnante de localiser l’art avec une grande intensité. L’environnement est devenu moins une toile qu’une gigantesque opportunité d’exploration. Chaque fissure, chaque crevasse, chaque tuyau, chaque gribouillis et chaque imperfection se sont épanouis en un matériel propice à l’adaptation. Dans la quête aux commentaires subversifs, l’environnement s’est retrouvé sur le devant de la scène.

L’humour spirituel de Banksy a aidé le public à avaler la pilule amère. La popularité de cet artiste du peuple a grandi et la valeur de son travail en a fait de même ; une certaine classe artistique aisée a tendu l’oreille, contribuant à monétiser la marque. La toile de Banksy, autrefois limitée à l’étroit paysage urbain de la ville anglaise de Bristol, s’est étendue jusqu’à englober le monde entier. De New York au Mali, Banksy a laissé sa marque. Le champion du peuple a été couronné roi du monde.

Banksy a lutté avec la contradiction d’être à la fois un rebelle prolétarien et une marchandise bourgeoise. En réponse à une exposition rétrospective non officielle qui s’est tenue chez la prestigieuse maison d’enchères Sotheby’s à Londres en 2014, Banksy a déclaré : « Quand j’étais petit, je rêvais de devenir un personnage de Robin des Bois. Je n’ai jamais réalisé que je finirais par jouer le rôle de l’une des pièces d’or. »

Pour Banksy, « un mur est une arme lourde. C’est l’une des pires choses avec laquelle vous pouvez frapper quelqu’un. » Banksy est un artiste au sens brechtien : son art est beaucoup plus qu’un simple miroir reflétant la réalité. La bombe de peinture devient un marteau qui permet de façonner et changer le monde, littéralement, en modifiant le paysage même qu’elle défigure. Banksy manipule une industrie de l’art obsédée par la valeur marchande en finançant des projets qui s’attaquent à des problèmes plus vastes. L’industrie contribue à financer le mouvement : un bon exemple de capitalisme qui se mord la queue. La question de savoir si oui ou non les outils du maître peuvent être utilisés pour brûler sa maison est laissée à plus tard.

En 2007, les impressions de Banksy étaient passées du statut de difficiles à vendre, au prix de 70 € sur POW (« Pictures On Walls », une boutique d’impression en ligne, dont il est copropriétaire), puis à des milliers d’euros sur eBay. En même temps, la valeur des pièces originales grimpait en flèche pour atteindre des centaines de milliers d’euros. L’argent a attiré de nouveaux adeptes : des banquiers, des professionnels, des collectionneurs, des investisseurs et des étudiants cherchant à se faire de l’argent facile. L’art commençait à jouer les seconds violons ; l’argent était roi.

Banksy avait un plan. Chaque Noël, POW tenait une exposition d’art alternatif appelée Santa’s Ghetto (« le ghetto du père Noël ») dans le centre de Londres. La valeur croissante des travaux exposés signifiait qu’il avait depuis longtemps perdu son attrait de niche. Banksy avait refusé d’augmenter les prix de ses impressions afin qu’elles soient abordables pour les fans. Les gens parcouraient des kilomètres et faisaient la queue pendant des heures pour avoir la chance d’en obtenir une et se faire un peu d'argent en la revendant.

Après un long suspense, POW avait surpris les fans de Banksy en annonçant que le Santa’s Ghetto 2007 se tiendrait cette année-là à Bethléem. Les seules personnes en mesure de réserver un vol à la dernière minute étaient les nantis et ceux prêts à tout pour s'enrichir. Mais c’était la cible visée par Bansky, en fin de compte. Par le biais de cette corruption, l'artiste a sorti les privilégiés de leur bulle de richesse et de confort et les a carrément laissés tomber dans une zone de guerre et d’apartheid. « West Banksy », le Banksy de Cisjordanie (West Bank en anglais) : le joueur de flûte de l’occupation, apportant la richesse dont l’économie touristique dégringolante de Bethléem a tant besoin, et exposant simultanément les fans et les collectionneurs aux dures réalités des checkpoints et des tours de béton oppressives. Ils ont afflué à Bethléem et en sont repartis avec bien plus que le morceau de papier pour lequel ils étaient venus. En cadeau avec chaque impression, ils ont vécu une expérience révélatrice qu’ils n’oublieront jamais. La Palestine vivra en eux pour le reste de leur vie, que cela leur plaise ou non.

Banksy a travaillé avec Tawiq Salsaa, un artiste local. Salsaa, décédé en 2012, était un artiste et maître charpentier de Beit Sahour qui s’était rendu célèbre en détournant la crèche de la Nativité en y insérant un mur qui séparait l’enfant Jésus et les Rois mages.

Pendant le couvre-feu israélien lors de l’opération Rempart en 2002, Tawiq Salsaa avait sculpté, de mémoire, un modèle de la vieille ville de Jérusalem. Banksy avait acheté la pièce et, avec la bénédiction de Tawiq Salsaa, y avait ajouté des miradors et des soldats armés jusqu’aux dents. Plus tard, l’œuvre a été donnée au musée de Bristol et Tawiq était présent pour le dévoilement. Tous les fonds recueillis grâce à l’exposition de Bethléem ont servi au financement de projets artistiques pour les enfants en Palestine.

Propagande et charité mises à part, la plus grande réussite de Banksy a été d’embobiner de riches individus avides de profit afin de leur faire éprouver, physiquement et mentalement, l’inconfort des murs imposants et des soldats hostiles. Ils ont rencontré et parlé avec de vrais Palestiniens et non des caricatures formées dans leur imagination à partir de bribes de mauvaises nouvelles.

Banksy n’est pas sans défaut. En Occident, il était peut-être connu mais, à ce moment-là, de nombreux Palestiniens n’avaient jamais entendu parler de lui. Même s’ils l’avaient, ils auraient été pardonnés s’ils avaient pris le rat qui est devenu sa marque de fabrique pour une forme d’insulte. La vérité était tout autre : le rat de Banksy est un symbole ironique de la résistance des Palestiniens. Comme il l’a déclaré : « Si vous vous sentez sale, insignifiant ou mal aimé, alors les rats sont un bon modèle. Ils existent sans permission, ils n’ont aucun respect pour la hiérarchie de la société. » Néanmoins, pour beaucoup, un rat reste un rat.

Banksy semble avoir retenu la leçon cette fois-ci ; à ma connaissance, aucun rat n’a été repéré dans la bande de Gaza. Ce qui manque également cette fois-ci, et qui était certainement plus perceptible dans ses précédents voyages en Palestine, c’est un sentiment d’espoir. Pas de regard vers un monde meilleur à travers les fissures ouvertes dans le mur, pas de ballons permettant à une petite fille de flotter vers la sécurité. Son impertinence habituelle est absente du ton de son film et de son œuvre ; elle est, je pense, beaucoup plus brutale politiquement. Un reflet peut-être de la dure réalité de la vie sur le terrain, qui laisse très peu de place au rire.

Banksy invite le public à visiter la bande assiégée dans une vidéo de deux minutes qui résume la triste situation et est devenue virale dans les réseaux sociaux. Banksy a un jour écrit : « L’art devrait conforter nos troubles et troubler notre confort. » Cette vidéo et cette exposition confortent nos troubles en troublant notre confort, si ce n’est en action, du moins en pensée. Elles montrent clairement que la neutralité placide face à une telle barbarie n’est rien de moins qu’un soutien tactique.

Les jeunes enfants palestiniens qui dansaient autour du chat au pochoir et le vieil homme qui en a interprété le sens, ce sont eux les vraies stars. L’art de Banksy est une façon d’engager le dialogue entre nous et le monde, peu importe la distance. Car dans un monde globalisé, nous sommes tous connectés. Banksy n’est pas à Gaza pour que vous le regardiez, mais pour que vous prêtiez attention à la réalité d’une catastrophe humanitaire d’origine humaine. Gaza est comme une peinture lugubre. Banksy rend cette idée limpide lorsqu’il décrit une conversation qu’il a eue avec un Gazaoui à propos du chaton géant dessiné au pochoir sur ce qu’il reste d’une maison bombardée : « Un habitant est venu me demander : "S’il vous plaît, qu’est-ce que cela signifie ?" Je lui ai expliqué que je voulais mettre en évidence la destruction de Gaza en publiant des photos sur mon site. "Mais sur internet, les gens ne regarderont que des photos de chatons". » Grâce au culte de la célébrité, Banksy nous fait croire que c’est lui la vedette, alors qu’en réalité, c’est Gaza.
 

- Charles B. Anthony est un écrivain, chercheur et éditorialiste spécialisé dans le commentaire social, politique et culturel.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Légende photo : un graffiti de Banksy sur une partie détruite de Beit Hanoun, une ville au nord de la bande de Gaza (www.banksy.co.uk).

Traduction de l’anglais (original).