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Qatar-Arabie saoudite : détente en vue dans la guerre froide du Golfe ?

La crainte d’un retrait américain de la région est redevenue très réelle à Riyad et à Abou Dabi, ce qui les a fait réfléchir à la manière de faire face aux nombreux risques et menaces qui les entourent
Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane et l’émir du Qatar Tamim ben Hamad al-Thani (AFP)

L’annonce de la participation des équipes de foot d’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis et de Bahreïn à la Coupe du Golfe (Khaliji 24) au Qatar, du 24 novembre au 6 décembre, en a surpris plus d’un.

Ces trois pays avaient rompu leurs liens avec Doha à l’été 2017 et imposé un blocus au petit émirat dans le but de provoquer un changement de régime au Qatar.

Bien que la crise se trouve dans une impasse diplomatique depuis plus de deux ans maintenant, les trois pays imposant le blocus se livrent depuis une guerre des mots avec le Qatar – un affrontement dans la sphère de l’information, qui semble désormais baisser en intensité. 

Les dirigeants de Riyad et d’Abou Dabi ont réalisé que la militarisation du discours n’a pas produit les résultats escomptés

La semaine dernière, un article de Bloomberg citait un responsable saoudien anonyme affirmant que le Qatar « prenait des mesures pour résoudre les tensions », une déclaration reprise par Gulf News, basé à Dubaï.

Ce qui, à première vue, semble être une remarque banale est, en réalité, tout à fait remarquable pour quiconque suit l’offensive de mésinformation et de désinformation contre le Qatar de la part des pays voisins depuis le début du blocus en juin 2017.

Au lieu de bombarder constamment le Qatar de propos stigmatisant l’émirat comme le « principal sponsor mondial du terrorisme », la plupart des médias financés par les gouvernements en Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis et à Bahreïn n’ont pas parlé du Qatar ces dernières semaines.

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L’une des raisons à cela pourrait être le fait que les dirigeants de Riyad et d’Abou Dabi ont réalisé que la militarisation du discours n’a pas produit les résultats escomptés : le Qatar semble être l’État le plus résilient du Golfe sur le plan économique en 2019, ses liens avec l’Occident et Washington en particulier restent forts, et sa réputation largement intacte.

C’est sans aucun doute lié au fait que le Qatar est sorti de sa coquille suite à ce blocus, prenant pour la première fois l’initiative d’expliquer ses stratégies et ses politiques, racontant sa version de l’histoire du Printemps arabe tout en répondant ouvertement aux questions critiques justifiées des journalistes, de ses partenaires et de ses alliés.

Pendant ce temps, la spirale dégénérative de désinformation émanant des pays imposant le blocus a fait plus de tort à leur propre réputation et à leur propre crédibilité, en particulier en Occident. 

Déconvenue générale

Plus important encore, l’apparent relâchement des tensions dans le Golfe doit être envisagé dans le contexte d’une déconvenue générale, à Riyad et Abou Dabi, à l’égard du président américain Donald Trump, dont l’administration a été le principal auditoire de cette guerre des mots contre le Qatar.

L’apparent relâchement des tensions dans le Golfe doit être envisagé dans le contexte d’une déconvenue générale à l’égard du président Trump, à Riyad et Abou Dabi

Le président, alors à peine investi, avait promis en 2017 aux alliés des États-Unis dans le Golfe de soutenir davantage de politiques à somme nulle dans la région, permettant ainsi à ses partenaires locaux d’assurer la place de la partie arabe du Golfe vis-à-vis de l’Iran. Cependant, Trump n’a pas tenu sa promesse.

Malgré le fait que Téhéran a repoussé les limites via une série d’attaques allant crescendo tout au long de l’été, Washington est resté silencieux – puis le retrait de Syrie, hâtif et désorganisé des États-Unis, a souligné de nouveau que l’Amérique n’a pas envie de défendre ses intérêts dans la région en utilisant le hard power.

La crainte d’un retrait américain de la région est redevenue très réelle à Riyad et à Abou Dabi, ce qui les a fait réfléchir à la manière de faire face aux nombreux risques et menaces qui les entourent.

Le passage des EAU d’un engagement direct à un engagement indirect au Yémen par l’intermédiaire de substituts est autant le produit de cette nouvelle considération que la décision saoudienne de s’ouvrir à l’idée d’un accord de partage du pouvoir avec les Houthis pour mettre fin à la guerre au Yémen.

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Dans le même temps, Riyad et Abou Dabi ont de nouveau engagé le dialogue avec Téhéran, comprenant que Washington ne permettrait pas aux États du Golfe de combattre l’Iran jusqu’au dernier Américain, mais qu’ils auraient à porter eux-mêmes le fardeau de la guerre.

Dans ce contexte, il n’est pas surprenant qu’après plus de deux ans, Riyad donne enfin une chance à la médiation du Koweït dans ce conflit du Golfe. Il semble y avoir une prise de conscience tardive dans la capitale saoudienne que la fracture que s’inflige le CCG est contre-productive et que le Golfe est plus puissant uni que divisé – d’autant plus que le royaume a du mal à trouver de véritables investisseurs étrangers suite à l’affaire Khashoggi.

Doha devrait générer un excédent important cette année malgré le blocus et pourrait potentiellement apporter un soutien financier et une confiance à l’économie en difficulté du royaume. 

Une paix froide

Jusqu’à présent, les discussions informelles entre l’Arabie saoudite et le Qatar n’ont pas véritablement avancé. Des griefs demeurent des deux côtés et le Qatar, humilié par ses voisins en 2017, devrait fournir à Riyad des mesures lui permettant de sauver la face pour mettre fin au conflit tout en étant naturellement réticent à faire des compromis sur sa souveraineté nationale, sa politique étrangère et l’indépendance éditoriale relative d’Al Jazeera. 

Pour le Qatar, le blocus a été une bénédiction déguisée, lui permettant une prise de décision plus indépendante au niveau national et en termes de politique étrangère. Les réformes ont pu être entreprises sans avoir à désamorcer le conflit avec ses voisins tout comme de nouvelles relations commerciales forgées sur la base de la rentabilité et non de la bonne volonté du voisinage. 

Des touristes débarquent au port de Doha alors que débute la nouvelle saison des croisières à Doha, le 22 octobre (AFP)

Néanmoins, Doha voit le potentiel d’une réconciliation froide avec l’Arabie saoudite, qui verrait très probablement également une réconciliation avec Bahreïn – mais le fossé avec Abou Dabi semble trop large pour être comblé à ce stade.

Les Qataris aimeraient voir une levée de l’interdiction de voyager pour rendre visite à leurs proches dans les pays voisins et pour se rendre directement au hadj.

Si l’Arabie saoudite accordait alors des droits de survol à Qatar Airways, les griefs du Qatar seraient résolus. Mais l’idée que l’émir Tamim ben Hamad et le prince héritier Mohammed ben Salmane se serreraient la main pour sceller un accord de réconciliation dans un avenir proche semble utopique à ce stade.

Pourtant, une paix froide entre Doha et Riyad serait un premier pas dans la bonne direction pour rassembler ce qui va ensemble. 

- Andreas Krieg est professeur assistant au département d’études de la défense du King’s College de Londres et consultant spécialisé dans les risques stratégiques pour des gouvernements et des entreprises au Moyen-Orient. Il a récemment publié un livre intitulé Socio-Political Order and Security in the Arab World.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Dr. Andreas Krieg is an associate professor at the Defence Studies Department of King's College London and a strategic risk consultant working for governmental and commercial clients in the Middle East. He recently published a book called 'Socio-political order and security in the Arab World'.
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