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Quand est-il permis de se battre dans l’islam ?

Bien qu’un nombre important de spécialistes avancent que le djihad n’a que des fonctions défensives, d’autres considèrent qu’il peut être utilisé à des fins tant défensives qu’offensives

De nombreux observateurs occidentaux soutiennent que le concept de djihad dans la tradition islamique justifie la guerre et la violence perpétuelles au sein et en dehors des frontières du monde musulman.

En arabe, djihad signifie « lutte ». Dans le Coran, le djihad est utilisé dans le contexte d’« efforts sur la voie de Dieu », la plupart du temps sans connexion à une quelconque guerre. Dans le Coran, la guerre est désignée par les termes qital ou harb. Cependant, au cours des siècles suivant l’émergence de l’islam, la jurisprudence islamique a étendu le concept du djihad à la lutte contre les non-croyants comme un devoir des musulmans.

Selon de nombreux spécialistes occidentaux, le « djihad » est interprété comme « guerre sainte ». Toutefois, le mot arabe pour « saint », muqaddas, n’est jamais appliqué à la « guerre » (harb) dans tous les textes classiques islamiques.

Il y a plus de 100 versets coraniques exhortant les croyants à combattre les non-croyants. Ces versets se répartissent en deux grandes catégories. Ceux qui peuvent être interprétés comme défensifs et exhortent les musulmans à lutter contre l’agression et l’oppression, et ceux qui peuvent être interprétés comme offensifs et leur ordonnent de combattre les infidèles jusqu’à ce que l’islam devienne la religion officielle.

L’un des versets typiques qui fait référence à la lutte comme légitime défense est le suivant :

Autorisation de se défendre est donnée à ceux qui sont attaqués parce qu’ils ont été opprimés – Dieu a en effet le pouvoir de leur accorder la victoire – ceux qui ont été injustement chassés de leurs foyers, seulement parce qu’ils disaient : « Dieu est notre Seigneur. » (Coran 22: 39-40)

Ce verset permet, mais n’ordonne pas, la lutte armée à ceux qui sont attaqués et contraints de quitter leurs foyers en raison de leurs croyances. Plusieurs versets supplémentaires contenant l’autorisation de la lutte armée à des fins défensives lorsque des musulmans sont attaqués par des non-croyants et des idolâtres se trouvent dans le Coran.

Oussama ben Laden a souligné à plusieurs reprises que ses ordres étaient donnés dans le contexte d’un djihad défensif contre l’ennemi. Dans sa « Lettre aux Américains », il a écrit que le Coran stipulait que : « Ceux qui ont été attaqués sont autorisés à prendre les armes parce qu’ils ont été lésés – Dieu a le pouvoir de leur accorder la victoire. » Ben Laden fait référence aux bases américaines en Arabie saoudite comme une « humiliation » et un symbole de l’occupation des « régions les plus saintes des terres islamiques ».

À l’inverse, l’intellectuel controversé Sayyid Qutb a rejeté l’argument selon lequel le djihad ne revêt qu’un caractère défensif. Dans son manifeste intitulé Jalons sur la route de l’islam, Qutb fait référence à plusieurs versets pour soutenir l’idée que le but ultime du djihad est d’éliminer l’assujettissement à quiconque hormis Dieu (Allah), notamment ce qui suit :

Combattez ceux qui ne croient ni en Allah ni au Jour dernier, qui n’interdisent pas ce qu’Allah et Son messager ont interdit et qui ne professent pas la religion de la vérité, parmi ceux qui ont reçu le Livre, jusqu’à ce qu’ils versent la capitation en reconnaissance de supériorité et soient en état de sujétion. (Coran 9:29)

Qutb fait valoir que ceux qui voient le djihad comme une guerre défensive sont affectés par les orientalistes (partisans d’une attitude occidentale perçue comme condescendante envers les sociétés orientales et utilisée pour justifier l’impérialisme occidental), qui ont modifié le concept de djihad.

Cependant, certains savants islamiques réputés considèrent l’interprétation de Qutb comme problématique. Mahmud Shaltut, un important érudit islamique des années 1950, se réfère au même verset mais soutient que, selon celui-ci, être un non-croyant ne peut constituer en soi une raison suffisante pour le combat. Il a fait valoir que « si ce verset signifiait qu’ils [les non-croyants] doivent être combattus à cause de leur incrédulité et que cette incrédulité constituait la raison pour laquelle ils doivent être combattus, alors il aurait été stipulé que le but du combat consistait à les convertir à l’islam. La collecte de la capitation auprès d’eux n’aurait pas été autorisée dans ce cas et ils n’auraient pas été autorisés à observer leur propre religion ». Shaltut affirmait qu’il n’existait pas un seul verset du Coran faisant de la conversion un objectif du combat contre les non-croyants.

En réponse à la croyance occidentale répandue selon laquelle l’islam est une religion de l’épée, Fazlur Rahman, autre savant musulman de renom, soutient que ce qui a été propagé par l’épée n’était pas l’islam religieux, mais l’islam politique. « Il n’existe pas un seul parallèle dans l’histoire islamique à la conversion forcée au christianisme… en masse réalisée par Charlemagne… même si, bien sûr, des cas isolés de telles conversions peuvent s’être produits », écrit Rahman.

En fait, la conversion forcée est explicitement interdite dans le Coran. « Il n’y a pas de contrainte en matière de foi » (2:256, 10:99, 18:29) et si les incroyants « vous envoient des garanties de paix, sachez que Dieu n’a pas donné l’autorisation de les combattre » (4:90-94).

Une autre dimension du djihad qui peut être utilisée par des extrémistes pour prendre les armes est de déraciner l’injustice et l’inégalité sociales et créer un ordre social égalitaire. L’établissement du qist (justice) est considéré comme la mission de tous les prophètes, selon le Coran. « Nous avons envoyé nos messagers avec des preuves… afin d’établir la justice [qist] » (57:25). Cependant, il n’y a aucune mention directe de l’établissement du qist comme objectif de guerre dans le Coran.

Néanmoins, plusieurs auteurs modernes soutiennent que l’idée du djihad en tant que bellum justum peut être clairement tracée dans les textes islamiques classiques. À cet égard, ces chercheurs se réfèrent à Ibn Khaldoun (mort en 1406), qui établit une distinction entre les hurub jihad wa adl (guerres du djihad et de la justice) et les hurub baghi wa fitna (guerres de sédition et de persécution).

Certains spécialistes soutiennent que cette interprétation peut légitimer la révolte, mais ne justifie pas les attaques terroristes. Plusieurs versets coraniques montrent que, selon le Coran, l’assassinat d’un non-combattant innocent est interdit. « Celui qui tue une personne [injustement]… c’est comme s’il avait tué tous les hommes » (05:32). En se basant sur ces versets, certains érudits considèrent les kamikazes non comme des martyrs, mais comme des pécheurs.

En outre, les musulmans sont également invités à éviter de faire du mal aux animaux, aux plantations ou plus généralement aux infrastructures civiles de ceux qu’ils combattent.

Bien qu’un nombre important de spécialistes contemporains avancent que le djihad n’a que des fonctions défensives, d’autres suivant le point de vue de Qutb considèrent qu’il peut être utilisé à des fins tant défensives qu’offensives

Mais même si le concept de djihad est strictement limité aux guerres défensives, certains leaders extrémistes peuvent utiliser le concept de djihad pour mobiliser leurs partisans en faveur du recours à la violence, en s’appuyant sur : 1) l’interférence des États occidentaux dans les affaires des pays musulmans – par exemple, le soutien aux dirigeants corrompus du monde islamique, l’invasion des pays musulmans et le soutien inconditionnel des États-Unis à Israël ; 2) les propres politiques agressives et humiliantes d’Israël ; et 3) le mode de vie et les actions des dirigeants corrompus des pays musulmans.

Ils se réfèrent à la notion d’oumma (la communauté islamique transnationale) et affirment que l’oumma est en fait attaquée et donc le djihad justifié. Cependant, leur succès repose largement sur des clivages politiques et économiques. Des études montrent que, historiquement, les conditions matérielles interprétées comme des inégalités et/ou injustices ont joué un grand rôle dans les mouvements islamistes, parfois davantage que la théologie.

Ainsi, certains groupes et individus se joignent à ces mouvements, motivés par leurs mauvaises conditions matérielles plutôt que par des enseignements religieux.

Shahir Shahidsaless est un analyste politique et journaliste freelance qui écrit principalement sur la politique nationale et étrangère de l’Iran. Il est également le coauteur de l’ouvrage Iran and the United States: An Insider’s View on the Failed Past and the Road to Peace.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : un employé de la Manzar-e-Jahad (Musée du djihad) pose devant un diorama représentant la guerre moudjahidine contre l’Union soviétique à Herat, Afghanistan, le 27 avril 2012 (AFP).

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation