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Quelle est la stratégie du Japon au Moyen-Orient ?

Les besoins énergétiques du Japon sont le principal moteur de son implication croissante au Moyen-Orient
Le Premier ministre japonais Shinzō Abe donne une conférence de presse conjointe avec le président iranien Hassan Rohani à Téhéran, le 12 juin (AFP)

Les sujets de discussion étaient nombreux après le récent sommet du G20 à Osaka, au Japon. Le président américain Donald Trump a fait peu de cas de l’ingérence de la Russie dans les élections américaines. 

Sans crier gare, Trump a également proposé de rencontrer le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un près de la zone démilitarisée située entre le nord et le sud. Par ailleurs, l’impasse entre les États-Unis et l’Iran n’a fait l’objet d’aucune résolution.

Ces développements mettent en évidence le rôle du Japon, hôte du sommet de cette année, et les efforts déployés par le pays pour renforcer sa présence au Moyen-Orient. 

Des besoins énergétiques

Deux semaines seulement avant le sommet du G20, le Premier ministre japonais Shinzo Abe s’est rendu en Iran – la première visite d’un Premier ministre japonais depuis 1979 – pour y faire une proposition infructueuse et ingrate de médiation entre Washington et Téhéran. En avril, le ministre japonais des Affaires étrangères, Tarō Kōno, s’est rendu en Arabie saoudite, avant d’accueillir le mois suivant le ministre iranien des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif.  

La relation entretenue par le Japon avec les États-Unis est la pierre angulaire de sa sécurité. Néanmoins, les politiques souvent imprévisibles du président républicain déconcertent Tokyo

Les besoins énergétiques du Japon sont le principal moteur de son implication croissante au Moyen-Orient. La dépendance énergétique du Japon s’est intensifiée après sa décision de mettre fin à son programme national d’énergie nucléaire à la suite de la catastrophe nucléaire de Fukushima en 2011, le plus grave accident nucléaire au monde depuis la catastrophe de Tchernobyl en 1986. Depuis lors, le Moyen-Orient représente près de 90 % des importations de pétrole du Japon, principalement en provenance d’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis. 

Mais le pétrole iranien coûte moins cher et présente donc un intérêt considérable pour les acheteurs japonais. L’accord de 2015 sur le nucléaire iranien offrait au Japon du pétrole iranien ainsi que des opportunités commerciales sur un marché émergent qui promettait aux entreprises japonaises l’opportunité de remporter des appels d’offres pour des projets de développement infrastructurel.

Il n’est donc pas étonnant que la décision de Trump de renoncer à l’accord sur le nucléaire et de rétablir les sanctions ait été source de consternation au Japon. Et ce n’est pas le seul aspect de la politique étrangère de Trump qui inquiète Tokyo. 

Des ouvertures diplomatiques

La relation entretenue par le Japon avec les États-Unis est la pierre angulaire de sa sécurité. Néanmoins, les politiques souvent imprévisibles du président républicain déconcertent Tokyo. Les ouvertures diplomatiques de Trump vis-à-vis de la Corée du Nord et son engagement direct auprès de Kim Jong-un, qui ont donné lieu à un sommet historique en juin 2018, ont pris le Japon au dépourvu. 

La déclaration antérieure de Trump selon laquelle il était temps que le Japon et la Corée du Sud assurent leur défense et sa suggestion de mettre un terme aux exercices militaires conjoints entre les États-Unis et la Corée du Sud ont eu le même effet. Dans le même temps, Tokyo observe la Chine avec une inquiétude croissante : la majorité du pétrole et du gaz japonais arrive par la mer de Chine méridionale, où la marine de Pékin affirme sa domination. La Chine investit également de plus en plus au Moyen-Orient. 

Poignée de main entre le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un et le président américain Donald Trump lors d’une rencontre dans la zone démilitarisée, le 30 juin (KCNA VIA KNS/AFP)

Pour contrer l’influence chinoise, le Japon cherche à utiliser son soft power. Contrairement aux États-Unis, à la France et au Royaume-Uni, le Japon n’a pas hérité d’une domination de la région en tant que superpuissance ou empire colonial. 

Au cours du siècle dernier, des nationalistes et des islamistes dans des pays tels que l’Iran et la Turquie ont admiré le Japon pour sa capacité à se moderniser tout en conservant sa culture traditionnelle, selon plusieurs comptes rendus universitaires. Dans le même temps, le Japon a pris soin de maintenir des relations amicales avec le monde musulman. 

L’aide humanitaire

Après que Trump a décidé de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël en 2017, le Japon a refusé de faire de même et dépêché son ministre des Affaires étrangères dans la région. Kono a soutenu que le Japon devait accueillir davantage de réfugiés syriens, alors que le Japon a fait don de plus de 100 millions de dollars d’aide humanitaire à la Syrie et de 320 millions de dollars au Moyen-Orient dans son ensemble. 

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Le Japon a également soutenu la lutte contre le groupe État islamique, qui a assassiné le journaliste japonais Kenji Gotō et retenu en captivité plusieurs autres ressortissants japonais. 

Le Japon joue également un rôle central dans l’initiative actuelle d’établissement d’une « vallée de la paix », qui comprend l’identification et la création de zones industrielles entre Israël, les territoires palestiniens et la Jordanie dans le cadre de projets collaboratifs d’infrastructure et de développement mutuellement bénéfiques. 

Cependant, tout cela n’est que menu fretin comparé à la Chine. Certes, le Japon a son capital culturel et sa bonne volonté à son actif, mais la Chine est une puissance mondiale avec une armée permanente de grande d’envergure. Elle ne se laisse pas décourager par les interdictions constitutionnelles liées au déploiement offensif de forces militaires, possède un arsenal nucléaire et dispose d’un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies. 

La Chine dispose également de plus de capitaux. Pékin cherche à étendre son influence au Moyen-Orient par le biais de prêts et de programmes d’aide, sous la forme de l’initiative de nouvelle route de la soie.

Rien qu’en 2018, Pékin a promis 23 milliards de dollars d’aide et de prêts et 28 milliards de dollars supplémentaires sous forme de projets d’infrastructure et de construction signés. Pékin a également ouvert une base militaire à Djibouti, dans le golfe d’Aden.

Des objectifs louables

Tokyo n’est pas en capacité de jouer un rôle de premier plan ou un rôle de médiateur dans un conflit, et encore moins de contrer l’influence de la Chine

L’évolution de la situation au cours des derniers mois a montré les limites de l’influence japonaise au Moyen-Orient et de sa capacité de médiation dans les conflits. Le mois dernier, deux pétroliers ont été sabotés au large des côtes d’Oman – dont l’un était japonais –, alors que les États-Unis ont récemment déployé un porte-avions dans la région, ce qui a poussé Abe à tenter sa médiation. Il a été refoulé par le guide suprême iranien Ali Khamenei tout comme par Trump.

Il serait peut-être sage que Tokyo accepte les limites de son influence. Actuellement, Tokyo n’est pas en capacité de jouer un rôle de premier plan ou un rôle de médiateur dans un conflit, et encore moins de contrer l’influence de la Chine. 

Cependant, cela ne signifie pas que Tokyo devrait se retirer du Moyen-Orient. L’expertise, le commerce et les investissements japonais seraient les bienvenus dans la région. Cela contribuerait sans aucun doute à renforcer la bonne volonté, à intensifier les échanges et à assurer des appels d’offres remportés. Il s’agit à coup sûr d’objectifs louables.  

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

- Simon A. Waldman est chercheur invité au King’s College de Londres. Avec Emre Caliskan, il a coécrit The New Turkey and Its Discontents (Hurst and Co, 2016), un ouvrage récemment publié.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Simon A Waldman
Simon A Waldman is Visiting Research Fellow at King's College London. He is a co-author, with Emre Caliskan, of the recently published, “The New Turkey and Its Discontents” (Hurst and Co: 2016).