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Un émirat qui n'en a que le nom

Compte tenu des défis logistiques et stratégiques, l'Etat islamique ne devrait pas tenter de sitôt d’envahir le Liban

L'Etat islamique est aux portes du Liban. 700 combattants de l'Etat islamique seraient des citoyens libanais ; ces derniers s'accumulent aux frontières montagneuses à l'est de leur pays et s'apprêtent à marcher sur un pays légendaire appelé autrefois la « Suisse de l'Orient ».

En mars 2015, un tribunal militaire a prononcé des verdicts à l’encontre de dix-sept citoyens libanais pour avoir rallié l'Etat islamique. Six d'entre eux étaient déjà en détention, mais les onze autres étaient toujours en liberté, menaçant de faire voler le pays en éclats. Bien que le groupe extrémiste gagne du terrain dans tout le Moyen-Orient, le peuple du Liban a l'intuition que l'Etat islamique s'arrêtera aux portes de Beyrouth et n’entrera jamais dans leur ville pittoresque.

En février dernier, les services de sécurité libanais ont annoncé que l'Etat islamique se préparait à envahir le Liban. L'« Emirat libanais » serait dirigé par le commandant de l'Etat islamique Khalaf al-Zeyabi Halous (Abou Moussab Halous), un militant syrien de 35 ans qui a joué un rôle fondamental dans la prise de Raqqa par l'Etat islamique l'été dernier. Dans la prison de Roumieh, juste à l'extérieur de Beyrouth, une photo a été prise montrant des détenus extrémistes avec, suspendu derrière eux à une étagère, un drapeau de l'Etat islamique. La prison en elle-même, qui fait l’objet de graves préoccupations, rappelle de plus en plus Camp Bucca, la prison américaine en Irak qui abritait des milliers de salafistes et leur permettait de se rencontrer, y compris Abou Bakr al-Baghdadi et Abou Mohammad al-Joulani, leader du Front al-Nosra.

Le Premier ministre libanais Tammam Salam a reconnu que l'Etat islamique est déjà « en vie » au Liban et que s'il parvient à envahir le pays, « il imposera son extrémisme partout ! ». Après avoir pris le contrôle d'une grande partie de la Syrie et de l'Irak l'été dernier, le groupe militant s'est étendu en Egypte en attaquant l’armée égyptienne dans la péninsule du Sinaï, ainsi qu’en Libye, en recrutant des malfrats autrefois employés par Mouammar Kadhafi.

Le groupe militant Boko Haram, basé au Nigeria, a également fait allégeance à l'Etat islamique en mars. Les militants de l'Etat islamique ont menacé d'aller jusqu'en Espagne et de conquérir Rome. Bien sûr, Beyrouth est beaucoup plus proche sur le plan géographique et plus facile à atteindre, grâce au chaos qui se répand au Liban suite à la guerre en Syrie qui dure depuis quatre ans.

Lorsque la révolte syrienne a commencé en 2011, les responsables libanais ont mis en garde contre le fait que les rebelles syriens puissent chercher à ouvrir un nouveau front au Liban. S'ils parviennent à prendre Damas, la prochaine étape sera évidemment de s'attaquer au Hezbollah. Cependant, en cas d'échec chez eux, ils chercheront à fuir les persécutions à l'intérieur de la Syrie et se réfugieront dans l'un des pays voisins. Les Turcs ne permettront certainement pas aux militants extrémistes vaincus de revenir sur leur territoire. L’alternative évidente serait alors l'Irak ou le Liban. L'Irak dispose déjà d'une base solide pour l'extrémisme sunnite et, l'été dernier, l'Etat islamique a pris le contrôle des villes stratégiques de Mossoul et Tikrit.

Ce n'était qu'une question de temps avant al-Qaïda fasse ses débuts au Liban. Cela s'est tout d'abord produit avec le Front al-Nosra, la branche syrienne d'al-Qaïda, qui a commencé à attirer les combattants du Jound al-Cham et de Fatah al-Islam, deux milices islamiques qui prospèrent dans les camps palestiniens au Liban depuis une décennie. Ces deux groupes voulaient faire tomber le Hezbollah et créer un contrepoids sunnite face aux milices chiites. Tous deux étaient basés à Ain al-Hilweh, un camp de réfugiés pauvre et surpeuplé qui est situé au sud-est de la ville portuaire de Sidon. Ces camps étaient remplis de familles indigentes, de mosquées et de religieux puissants, et abritaient des armes en abondance.

Les extrémistes salafistes considèrent les chiites, les alaouites et les chrétiens comme des hérétiques qu'il faut passer au fil de l'épée, faisant référence à un verdict controversé datant du XIVe siècle prononcé par le fondateur idéologique du djihadisme moderne, Ibn Taymiyya. Un conflit armé entre sunnites et chiites au Liban contribuerait à affaiblir et à éventuellement neutraliser l'arsenal gigantesque du Hezbollah, ainsi qu’à porter un coup mortel à l'Iran chiite.

Selon le quotidien libanais pro-Hezbollah Al-Akhbar, la cellule de la branche libanaise du Front al-Nosra à Ain al-Hilweh dispose de 150 membres. Parmi ses commandants principaux figurent trois Palestiniens : Tawfiq Mohammad Taha, Ziad Ali (Abou Na'aj) et Haitham Mahmoud Mustapha. Figurent également les Libanais Bilal Bader, Oussama Shihabi et Naim Ismail Abbas, ainsi que l'expert en explosifs Mohammad Ahmad al-Douakhi. Désormais, ils dominent environ 70 % d'Ain al-Hilweh et se développent à la fois en termes de membres et d'armes.

La deuxième cellule est située dans la ville libanaise de Tripoli et compte 400 membres lourdement armés. Des groupes dissidents plus réduits, affiliés au Front al-Nosra ou à l'Etat islamique (ou en cours d'affiliation à l'une de ces organisations), sont disséminés partout au Liban. Soukour Akkar (les faucons d'Akkar), fondé à l'origine à Baalbek, est l'un d’entre eux. Une autre cellule a été fondée à Ersal, un village paisible de 40 000 habitants situé dans la région libanaise de la Bekaa.

Parmi les figures montantes de l'extrémisme sunnite impliquées dans les opérations d'al-Qaïda ou de ses intermédiaires au Liban figurent des militants non-libanais, tels que le Marocain Mohammad Douek, le Saoudien Abdullah al-Hittarand Ashraf al-Ghamidi, le Syrien Mohammad Mahmoud Khalaf, le Tunisien Zuhdi Mohammad al-Qawadri, l'Egyptien Mohammad Ahmad al-Masri (connu sous le nom d'Abou Houdaifa), le Koweïti Jihad al-Bayani, le Bahreïnien Seif Yusuf Bin Seif et un combattant tchétchène connu sous le nom d'Aslan.

La première attaque majeure est survenue en août 2014, quelques semaines après l’occupation de Raqqa par le groupe. Les combattants de l'Etat islamique ont pris d'assaut Ersal, tuant vingt soldats et en capturant vingt autres. En octobre, ils ont attaqué deux positions du Hezbollah dans les villes frontalières de Brital et Nahleh, causant la mort de trois personnes. En septembre, l'Etat islamique à décapité deux des soldats libanais que le groupe retenait en captivité, ce qui a suscité l'indignation à travers le pays. Dans une vidéo publiée sur Twitter, les sunnites libanais ont été avertis qu'ils « [paieraient] le prix » de leur absence de soutien pour l'Etat islamique.

En janvier 2015, le groupe a revendiqué un double attentat suicide dans un café de Tripoli qui a occasionné la mort de huit autres Libanais, cette fois-ci dans le quartier alaouite de Jabal Mohsen. Le drapeau noir d'al-Qaïda a commencé à apparaître lors de manifestations à Tripoli et à Beyrouth. Sur un graffiti inscrit par l'Etat islamique sur une église à Tripoli, on pouvait lire « L'Etat islamique brisera la croix ».

Pourquoi l'Etat islamique n'a-t-il alors pas envahi des villes telles que Tripoli et Sidon ? L'une des raisons est que le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, s'efforce d'éviter une telle bataille dans le pays. Les tensions sectaires sont à leur comble au Liban. Toute confrontation, même d’auto-défense, se transformerait automatiquement en une guerre entre sunnites et chiites. Le Hezbollah, qui se trouve déjà sous le feu des critiques pour son implication en Syrie, serait accusé de massacrer les sunnites au Liban. Ceci générerait automatiquement des attaques de représailles qui attireraient les deux groupes dans des affrontements incessants et une guerre d'usure.

En fin de compte, une telle guerre épuiserait les salafistes libanais, le front al-Nosra et le Hezbollah. Le parti chiite a déjà eu les yeux plus gros que le ventre. Il s'est étiré au maximum en combattant les rebelles en Syrie et les salafistes au Liban, tout en restant stationné dans le sud du pays, craignant une attaque d'Israël. Le Hezbollah n'a ni la volonté ni les hommes pour se lancer dans une nouvelle guerre.

On ne peut pas en dire autant des acteurs régionaux, qui mourraient pour voir disparaître le Hezbollah, même aux mains des militants salafistes. Si l'Etat islamique parvenait à attirer le Hezbollah dans une bataille, de laquelle le parti chiite ressortirait détruit ou affaibli, Tel Aviv s'en frotterait les mains, et il en serait certainement de même du côté de l'Arabie saoudite. Le Hezbollah serait trop occupé à combattre l'Etat islamique pour mener à bien l'objectif pour lequel il a été créé à l'origine : exporter la révolution islamique chiite dans d'autres Etats musulmans du monde arabe, comme Bahreïn, le Yémen ou même l'Arabie saoudite. Tous ces acteurs attendraient qu'un camp élimine l'autre, sachant que les deux en ressortiraient usés et affaiblis. Cette situation est similaire à la façon dont, dans les années 1980, les Etats-Unis ont observé la guerre Iran-Irak sans y prendre part, en espérant que ce conflit les débarrasse de Rouhollah Khomeini ou de Saddam Hussein.

Si l'Etat islamique essaie effectivement de s'attaquer au Hezbollah, Nasrallah évitera probablement de laisser ses propres troupes participer aux combats. Il repoussera les attaques des salafistes à travers les hommes de main sunnites qui lui sont alliés. Alors que la guerre contre le Hezbollah attirerait de nombreux sunnites intrépides marginalisés, cela n'arriverait pas si l'Etat islamique attaquait l'armée libanaise. Cette dernière est après tout l’héroïne nationale de tous les Libanais, quelle que soit leur affiliation religieuse.

L'an dernier, le Liban a reçu 100 millions de dollars d'aide militaire des Etats-Unis, ainsi que 25 millions de dollars d'armes, pour aider son armée à combattre l'Etat islamique. Malgré cette aide, l'armée libanaise est toujours loin d'être préparée à une telle confrontation. L'armée irakienne, composée de 350 000 soldats, a coûté depuis 2011 41,6 milliards de dollars en formation et en équipement. Or elle est tombée face à l'Etat islamique en seulement cent jours l'été dernier. Le scénario au Liban serait tout aussi mauvais, voire pire.

Le pays est déjà dévasté à cause de la guerre en Syrie. Son PIB a chuté, passant de 10 % en 2009 à 0,9 % en 2013, tandis que l'ONU chiffre les pertes économiques à 7,5 millions de dollars. Sur le plan démographique, 1,2 million de réfugiés ont afflué vers le Liban et s'y sont installés, la plupart étant des musulmans sunnites.

Cette situation est dramatique pour un pays dont la population totale n'est que de 4,4 millions d'habitants. La pauvreté et le manque d'éducation pourraient les orienter un jour vers l'Etat islamique. Beaucoup vivent dans des camps remplis d'armes et de religieux salafistes charismatiques. Il serait très facile pour ces derniers de leur laver le cerveau. Personne ne sait combien d'entre eux resteront au Liban après la fin de la guerre en Syrie.

D'un autre côté, tout comme Nasrallah, l'Etat islamique n'est pas non plus préparé à foncer tête baissée sur le Liban. Lorsque les milices locales ont demandé des armes et des hommes pour combattre en Egypte et en Libye, Abou Bakr al-Baghdadi a refusé, ne leur apportant qu’un soutien de façade et leur envoyant à la place des conseillers techniques. Lui aussi n'a pas voulu prendre plus que ce qu'il pouvait gérer (les rebelles formés par les Etats-Unis autour de Raqqa, les troupes irakiennes à Tikrit et les avions américains survolant l'Irak et la Syrie).

Si la décision n'était pas venue de lui, elle serait probablement venue de ses principaux lieutenants irakiens, auxquels l'époque de Saddam Hussein a appris qu'il est insensé sur le plan militaire de tenter de s'attaquer à plus que ce qui est possible. Al-Baghdadi n'a pas été emporté par les promesses de soutien qu'il a reçues de Libye et d'Egypte. Dans le cas contraire, il aurait commis la grave erreur de laisser sa principale base en Syrie sans surveillance et sous la menace d'une invasion par l'un de ses nombreux ennemis. Peu de dirigeants ont agi ainsi lorsque leurs hommes de main leur ont demandé de l'aide : au contraire, ces dirigeants ont souvent pris cette demande d’assistance comme une occasion en or de s'emparer d'un nouveau territoire, de renforcer leurs alliés traditionnels ou de faire tomber leurs ennemis jurés.

Si l’on se fie à sa retenue manifeste au Liban, le calife bouillonnant n'est pas aussi erratique que ce que beaucoup pensaient à l'origine. Il crée des filiales et des provinces de l'Etat islamique, qui sont littéralement des franchises du groupe extrémiste, sans tirer la moindre balle ni dépenser le moindre centime. Pour l'instant, la « franchise libanaise », rien que par son nom, est une publicité suffisante pour l'Etat islamique, et il est inutile de précipiter les choses pour en faire une réalité.
 

- Sami Moubayed est un historien syrien qui a auparavant travaillé au Carnegie Middle East Center. Fondateur de la Damascus Foundation for Historical Studies, il est l'auteur de Syria and the USA (IB Tauris, 2012).

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Légende photo : un combattant de l'Etat islamique brandit le drapeau du groupe militant (AA).

Traduction de  l’anglais (original).