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Yémen : une autre guerre civile

Il n'y a pas de « transition politique » au Yémen : c'est une guerre civile entre quatre camps qui se joue

Les dernières troupes américaines ont été évacuées du Yémen après que des combattants d'al-Qaïda ont pris d'assaut une ville située près de leur base vendredi dernier. Les rebelles houthis, qui avaient déjà envahi la majeure partie du pays, ont maintenant pénétré dans Aden, dernier bastion du président Abd Rabbo Mansour Hadi. Et ce mercredi, Hadi est monté à bord d'un hélicoptère et s'est envolé vers une destination inconnue.

Le porte-parole du département d'Etat américain a affiché le meilleur visage possible pour commenter le retrait des troupes américaines, déclarant qu'« en raison de la détérioration de la situation sécuritaire au Yémen, le gouvernement américain a transféré temporairement son personnel restant au Yémen ». Il a même affirmé que les Etats-Unis continuaient de soutenir la « transition politique » au Yémen.

Or, il n'y a pas de « transition politique ». C'est une guerre civile entre quatre camps qui se joue, bien que l'un d’entre eux soit sur le point de s’effondrer.

Pourquoi devrait-on s'en étonner ? Depuis le VIIe siècle, le Yémen n'a pas connu la moindre période de vingt-cinq ans sans guerre civile d'une sorte ou d'une autre. Les guerres impliquant plusieurs camps ont été nombreuses, et si l'on a l'impression que la situation était moins tumultueuse avant le VIIe siècle, cela peut être simplement dû à une mauvaise tenue des registres historiques. Mais cette fois, la situation effraie réellement les voisins.

Les troubles actuels au Yémen ont commencé en 2011, lorsque le dictateur qui a dirigé le pays pendant trente-trois ans, le président Ali Abdallah Saleh, a été poussé vers la sortie par un soulèvement démocratique non violent des citoyens (et des milices tribales qui les soutenaient). Son vice-président, Abd Rabbo Mansour Hadi, a pris le pouvoir et a même remporté une élection en 2012, mais il n'a jamais réussi à imposer son autorité dans un pays profondément divisé.

Hadi bénéficiait du soutien des Etats-Unis et de la plupart des Etats arabes du Golfe (dont le grand voisin du Yémen au nord, l'Arabie saoudite) car il était prêt à combattre les extrémistes islamistes qui ont pris le contrôle d'une grande partie du sud et de l'est du Yémen. Cependant, sa principale préoccupation était en fait les Houthis, une milice tribale basée dans le nord du Yémen, une région à dominance chiite.

Agacés par le statut offert au nord du pays dans une nouvelle proposition de constitution fédérale, les Houthis se sont dirigés en masse vers le sud et ont pris le contrôle de Sanaa en septembre dernier. En février, après plusieurs mois passés en résidence surveillée, Hadi s'est enfui vers le port méridional d'Aden, sa ville natale et deuxième ville du Yémen, et en a fait la capitale de substitution. Les Houthis ont donc pris la route vers le sud après lui.

Pendant ce temps, Saleh, l'ancien président, est revenu d'exil et a conclu une alliance avec les Houthis, en dépit du fait qu'il ait lancé six offensives importantes contre eux lorsqu'il était en exercice. C'est ce qui a entraîné la radicalisation des Houthis en premier lieu. Il leur fallait toutefois une figure nationale à leurs côtés pour avancer plus loin vers le sud, et Saleh a au moins le mérite d'être chiite. Il devra faire avec. Est-ce que tout est clair jusqu'ici ? Bien.

Le troisième prétendant au pouvoir est al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA), dont les forces se trouvent à seulement une demi-heure d'Aden en voiture. Alors que ses combattants se sont rapprochés d'Aden la semaine dernière, AQPA s'est emparé de la ville à proximité de la base aérienne où vivaient les forces américaines, et Washington a ordonné l'évacuation de ses troupes. Mais les Houthis ont été les premiers arrivés dans la ville d'Aden, et on ignore encore si AQPA va tenter de la leur prendre.

Pour finir, nous ne devons pas oublier les combattants de l'Etat islamique, qui ont annoncé leur présence dans le pays le mois dernier. Leur seule opération répertoriée à ce jour est le double attentat-suicide perpétré dans deux mosquées chiites à Sanaa, entraînant la mort de cent trente-sept personnes. Cependant, en tant que groupe de fanatiques sunnites dans un pays actuellement envahi par sa minorité chiite, l'Etat islamique ne manquera pas de recrues. La guerre continuera donc avec trois camps : alors qu’Hadi s'en va, l'Etat islamique entre en scène.

D'un point de vue conventionnel, le Yémen n'a pas beaucoup d'importance. Il est très peuplé (25 millions d'habitants), mais est le plus pauvre du monde arabe. Ses réserves en pétrole sont presque épuisées et ses ressources en eau s'écoulent rapidement. On pourrait avancer que sa position géographique est « stratégique » (à l'entrée de la mer Rouge, le Yémen contrôle l'approche du canal de Suez). On peut néanmoins difficilement imaginer un gouvernement yéménite se doter du type de forces militaires nécessaire pour fermer cette voie navigable.

Ce qui inquiète, c'est la possibilité de voir les djihadistes (que ce soient al-Qaïda ou l'Etat islamique) ressortir vainqueurs. Ils n'en sont certainement pas encore là, mais de nombreux sunnites les verront comme la meilleure chance de briser l'emprise des chiites qui, malgré leurs querelles internes, dominent collectivement le pays depuis si longtemps. En effet, al-Qaïda et l'Etat islamique sont désormais les dernières forces sunnites organisées faisant face aux Houthis.

Les chiites constituent seulement un tiers de la population du Yémen et le ressentiment est profond. Les troupes houthies occupent désormais près des trois quarts des zones densément peuplées du pays, mais il serait exagéré de dire qu'elles contrôlent effectivement l'ensemble du territoire. Très éparpillées, elles pourraient être refoulées très rapidement par les djihadistes si elles commençaient à être défaites.

Ceci pourrait transformer le Yémen en un « Etat islamique » gouverné par des terroristes, avec une population cinq fois plus importante que celui qui est né en juillet dernier des deux côtés de la frontière syro-irakienne. Ce scénario a peu de chances de se produire, mais après la « surprise de juillet », personne n'exclut cette possibilité.


- Gwynne Dyer est un journaliste indépendant dont les articles sont publiés dans quarante-cinq pays.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduction de l’anglais (original).