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Abou Dabi en quête d’un huitième émirat au Yémen

Le sud du Yémen, stratégiquement situé et doté d’importantes infrastructures, pourrait permettre à l’émirat du Golfe de devenir une superpuissance énergétique mondiale

La récente capture par les séparatistes du sud du Yémen de la ville portuaire d’Aden n’est que le dernier rebondissement d’une guerre brutale qui a tué plus de 10 000 personnes depuis le début, en mars 2015, de l’incessante campagne de bombardements contre les rebelles houthis menée par la coalition dirigée par l’Arabie saoudite.

Alors que cette guerre désastreuse se poursuit, les Émirats arabes unis (EAU) rompent de plus en plus les rangs vis-à-vis de la coalition saoudienne afin de poursuivre leurs propres objectifs.

Un réseau de centres de torture

Si Riyad répugne à envoyer des forces terrestres au Yémen, les Émirats arabes unis disposent quant à eux d’un grand nombre de troupes au sol, et ce depuis un certain temps. Les Émirats ont joué un rôle clé dans la reconquête de la ville portuaire d’Aden alors sous contrôle des Houthis en juillet 2015 et un rôle de premier plan dans la lutte contre al-Qaïda dans le sud du Yémen pendant plus de deux ans. Abou Dabi est responsable de la formation de dizaines de milliers de soldats yéménites dans le sud du pays et de l’importation de centaines de mercenaires hautement qualifiés d’Amérique du Sud pour combattre en son nom.

Les EAU dirigent en outre un réseau de centres de détention et de torture dans le sud du Yémen, où « disparaissent » des milliers de terroristes présumés et où, dans une stricte division du travail, « les EAU torturent tandis que les États-Unis interrogent ». Les Émirats arabes unis ont bel et bien mis en place une structure de sécurité parallèle dans le sud du Yémen, où les troupes locales prennent uniquement leurs ordres d’Abou Dabi.

Le seul intérêt des EAU est de contrôler les 2 000 kilomètres de la côte yéménite – un pilier central des plans d’Abou Dabi afin de devenir une superpuissance énergétique mondiale et un objectif qu’il poursuit avec acharnement

La présence des Émirats arabes unis au Yémen devrait être envisagée dans une perspective d’ensemble.

En contrôlant des carrefours commerciaux d’une importance stratégique, les Émiratis ont pour but la mise en place de structures transrégionales au Moyen-Orient et au-delà pour pouvoir étendre leur commerce de combustibles fossiles vers l’Europe et l’Amérique du Nord. À cette fin, Abou Dabi joue des coudes pour faire rapidement partie de l’infrastructure énergétique et sécuritaire de la région – de l’Érythrée et du Somaliland à Chypre et Benghazi, en Libye.

Au Yémen, ces ambitions se sont manifestées de plusieurs manières stratégiques : la reconquête de l’île de Perim dans le détroit de Bab-el-Mandeb, la transformation de l’île de Socotra dans le golfe d’Aden en une colonie touristique et militaire émiratie et des efforts couronnés de succès pour prendre le contrôle d’un réseau de ports au Yémen.

Les Émirats en tant qu’occupants

Les soldats émiratis, cependant, sont en grande partie considérés comme des occupants. Le président Abdrabbo Mansour Hadi a ainsi accusé les EAU de se comporter davantage comme une puissance occupante que comme une force de libération.

Depuis le début de la guerre, l’appel à une division entre le nord et le sud du Yémen s’est intensifié. Si, au moins officiellement, toutes les principales parties au conflit ont souligné leur attachement à l’intégrité territoriale du Yémen, depuis plus d’un an maintenant, les forces sécessionnistes montent en puissance dans le pays, bénéficiant d’un soutien important des EAU.

Les Émirats arabes unis ont, en effet, un projet ambitieux : un Yémen divisé. La faille est apparue dans toute son absurdité lorsque les Émiratis ont refusé l’entrée de Hadi à Aden, sa ville natale – symbole mémorable s’il en est de l’équilibre du pouvoir dans le pays.

Le ministre saoudien des Affaires étrangères, Adel al-Jubeir (à gauche), s’entretient avec son homologue émirati Abdallah ben Zayed al-Nahyane, après une rencontre avec les ministres des Affaires étrangères et les responsables militaires de la coalition m

Après avoir investi des milliards dans les infrastructures du Yémen et armé les milices séparatistes du sud, les EAU récoltent maintenant leur moisson sécessionniste. Les Émiratis ont en tête une province vassale – une sorte de huitième émirat du Yémen du Sud – qui, stratégiquement située et dotée d’importantes infrastructures énergétiques, pourrait permettre aux EAU de devenir une superpuissance énergétique mondiale.

La chute d’Aden

L’outil clé d’Abou Dabi pour atteindre cet objectif est le Conseil de transition du Sud (CTS), créé en mai 2017. Lorsque, le mois dernier, Hadi a ignoré l’ultimatum du CTS concernant le limogeage du Premier ministre Ahmed ben Dagher, que le conseil accusait de « corruption galopante », des combats féroces ont éclaté à Aden, tuant plus d’une trentaine de personnes et en blessant des centaines d’autres.

Les Émirats arabes unis ont un projet ambitieux : un Yémen divisé

Le CTS a fini par prendre le contrôle de la capitale de facto, Aden, et des drapeaux de l’ancien Yémen du Sud ont été dressés à l’entrée du palais présidentiel. Dagher a parlé de « coup d’État » tandis qu’un officiel haut placé du CTS a annoncé que le « soulèvement » se poursuivrait jusqu’à ce que le gouvernement de Hadi soit « renversé ».

Le CTS est soutenu par les Émirats arabes unis au moyen d’un approvisionnement en armes, d’un soutien financier et de conseils militaires. Le chef du conseil, l’ancien gouverneur d’Aden, Aïdarous al-Zoubaïdi, est connu pour être un protégé des EAU depuis des années.

La composante militaire stratégique de cette collaboration s’est manifestée dans la conquête de la base militaire de la garde présidentielle de Hadi en janvier. Ce n’est qu’après que les avions de combat émiratis ont bombardé la base et affaibli les troupes loyales à Hadi que les forces du CTS ont pu s’emparer des lieux. Les EAU agissent donc en tant que force aérienne du CTS.

Poursuite implacable des objectifs énergétiques

Ces récents événements illustrent une fois de plus que les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite se positionnent dans des camps hostiles de cette guerre complexe et aux multiples facettes. Alors que les Saoudiens se tiennent fermement aux côtés de Hadi, un haut responsable de la sécurité émirati appelle ouvertement à son renversement.

En août 2017, des courriels de deux anciens hauts responsables américains divulgués à Middle East Eye indiquaient que le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane « [voulait] sortir » de la guerre coûteuse qu’il avait entamée au Yémen plus de deux ans auparavant. Réalisant apparemment que la réinstallation de Hadi au pouvoir était un objectif inatteignable, Riyad a reporté son attention sur la tâche très limitée de sécuriser sa frontière sud contre les Houthis.

À LIRE : Au Yémen, Riyad suivra la ligne des Émirats arabes unis

Abou Dabi, à son tour, n’est pas vraiment intéressé par les Houthis. Dès le début, la lutte contre ce groupe a servi aux Émiratis de prétexte pour mettre un pied militaire dans le sud du Yémen.

Le seul intérêt des EAU est de contrôler les 2 000 kilomètres de la côte yéménite – un pilier central des plans d’Abou Dabi afin de devenir une superpuissance énergétique mondiale et un objectif qu’il poursuit avec acharnement au lieu de négocier l’utilisation conjointe légitime des ports yéménites et les investissements dans les infrastructures énergétiques du pays.

- Jakob Reimann est le directeur et rédacteur en chef du site web allemand JusticeNow !. Il s’apprête à publier un livre sur l’avenir de l’OTAN et en rédige un autre sur les empires au XXIe siècle.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : des Émiratis accueillent un convoi militaire des EAU revenant du Yémen (AFP).

Traduit de l’anglais (original).