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Assad : de meurtrier de masse à dictateur rationnel

La stratégie du régime syrien consistant à raviver sa légitimité internationale en présentant Assad comme le moindre de deux maux commence à payer

Il y a près d’un an, après le massacre à l’arme chimique de la Ghouta, le président Obama, dans un discours émouvant prononcé à la Maison-Blanche, avait demandé : « Dans quel genre de monde vivrons-nous si les États-Unis d’Amérique voient un dictateur violer effrontément le droit international en utilisant un gaz empoisonné et décident de regarder ailleurs ? ».

Le Kremlin a répondu à Obama le 30 septembre 2015 quand les parlementaires russes ont voté à l’unanimité en faveur de l’envoi de troupes russes en Syrie. Un jour après une rencontre tendue de 90 minutes entre Poutine et Obama à New York, Moscou poursuivait ainsi son plan interventionniste en Syrie, galvanisé par une rhétorique occidentale largement défaitiste.

Le président américain a clairement déclaré lors de son discours à l’Assemblée générale des Nations unies le 28 septembre qu’il était disposé à coopérer avec la Russie et l’Iran afin de trouver une solution en Syrie, tout en soulignant que le maintien du « statu quo d’avant-guerre » était peu plausible.

Ce faisant, Obama a réaffirmé que la précondition antérieure pour la tenue de négociations sur la Syrie – à savoir le départ immédiat du président Assad, responsable de la mort de dizaines de milliers de civils – était désormais négociable.

L’Iran et la Russie ont pu profiter des divergences au sein des chancelleries occidentales sur le dossier syrien par le biais de coups d’éclats militaires qui ont vu par exemple le président iranien Hassan Rohani déclarer sans être interrompu dans les prémisses de l’ONU que le régime de Bachar al-Assad ne devait pas être affaibli si l’Occident souhaitait vraiment combattre le « terrorisme ».

Lors d’une interview sur CNN pendant sa visite à New York pour l’Assemblée générale, Rohani a affirmé que « tout le monde a accepté l’idée que le président Assad doit rester afin que nous puissions combattre les terroristes ».

Le Premier ministre britannique David Cameron a pour sa part déclaré sur Sky News avant de se rendre à l’ONU qu’il n’excluait pas qu’Assad joue un rôle dans la transition syrienne, mais que « ce dont il était certain est qu’Assad ne peut pas faire partie du futur de la Syrie sur le long terme ».

Suivant le même cheminement, la chancelière allemande Angela Merkel a indiqué la semaine auparavant qu’il était nécessaire de parler avec « de nombreux acteurs, dont Assad ».

Bachar al-Assad, avec le soutien de l’Iran et de la Russie, semble donc avoir réussi à raviver sa légitimité internationale sur les cadavres des dizaines de milliers de Syriens tués par ses bombes barils, ou noyés en mer Méditerranée en tentant de les fuir, grâce à une stratégie de guerre fondée sur le repositionnement du régime baasiste en tant que le moindre de deux maux du point de vue des gouvernements occidentaux.

L’alternative à Daech

Une étude largement citée du Jane’s Terrorism & Insurgency Centre du cabinet IHS portant sur la guerre en Syrie révèle que sur 982 opérations de « contreterrorisme » menées par les forces du régime syrien en 2014, seulement 6 % ont ciblé directement le groupe État islamique (EI ou Daech). En parallèle, seulement 13 % des attaques menées par Daech au cours de la même période ont visé directement les forces du régime (à comparer avec un stupéfiant 54 % des attaques de Daech en Irak ciblant les forces de sécurité irakiennes).

Si l’on met de côté les nombreuses théories du complot qui entourent la Syrie et l’EI, les stratégies martiales tant de ce dernier que d’Assad découlent avant toute autre chose de considérations de realpolitik.

La campagne d’Assad a cherché en priorité à contenir une coalition croissante et bien financée de rebelles contrôlant des zones du nord du pays, coalition qui avait été capable de consolider sa légitimité politique à l’intérieur et à l’extérieur de la Syrie et de menacer Damas directement. La campagne d’Assad a consisté en une combinaison d’attaques aveugles contre les zones résidentielles tenues par les rebelles et une guérilla urbaine totale.

Pour sa part, l’EI a cherché à écraser les autres groupes rebelles, surtout ceux qualifiés d’islamistes « modérés », afin de dominer le camp anti-Assad.

Il n’y a probablement aucun accord ni dialogue entre le régime et Daech. Ce sont les dynamiques de la guerre, la stratégie du régime et les intérêts des parties qui, de façon organique, dessinent les lignes de front des combats. En parallèle, le discours initial d’Assad, qui réduisait les révolutionnaires syriens à des terroristes, a commencé à prendre littéralement forme, tandis que l’EI a étendu sa présence sur deux fronts en Syrie sans exténuer ses combattants.

En d’autres termes, peu importe qui a établi l’EI et comment, le régime syrien a essayé d’exploiter l’essor de ce groupe extrémiste anti-establishment afin de raviver sa légitimité et se repositionner comme un acteur rationnel de la politique internationale. En cela, il n’a fait qu’agir comme d’autres États de la région dont la légitimité et la représentativité ont été malmenées suite à la série de révoltes qui a balayé le monde arabe, menaçant l’ensemble des gouvernements autoritaires à des degrés différents et de diverses manières.

Assad en tant qu’acteur rationnel

Historiquement, les pouvoirs coloniaux géraient les peuples colonisés en identifiant des personnalités parmi leur élite capables de représenter le colonisé au sein de l’État – qu’il soit indépendant ou non – et ainsi confisquer aux masses colonisées tout pouvoir politique, social ou économique.

Malgré l’évolution de la politique étrangère occidentale, cette approche consistant à identifier des figures locales favorables et à élever leur statut politique semble persister de par le monde, en particulier dans les contextes révolutionnaires.

Avec leurs costumes, leur barbe nettement rasée et leur anglais courant, les représentants « officiels » de la révolution syrienne sont apparus comme la solution parfaite pour les intérêts occidentaux dans la Syrie post-Assad. Cependant, ces représentants officiels – la plupart en exil – se sont révélés incapables de parler au nom des Syriens, de se rapprocher des révolutionnaires à l’intérieur de la Syrie ou même de résoudre leurs propres désaccords politiques.

Ces groupes ont perdu la guerre de représentativité et légitimité, permettant à Assad de perpétuer son image de représentant politique des Syriens, fort de son éducation en Occident et irremplaçable. Assad s’est assuré tout au long de son règne brutal que chaque personnalité syrienne pouvant contribuer à une alternative politique viable fasse l’objet de chantage, soit terrorisée, détenue voire même tuée.

De nombreux facteurs politiques, économiques et militaires ont conduit la Syrie à ce stade où Assad peut à nouveau s’imposer comme un acteur politique avec lequel il faille compter pour l’avenir du pays. L’échec des gouvernements occidentaux, ainsi que de l’ONU, à concevoir et reconnaître le rôle actif des Syriens à l’intérieur de leur pays durant la révolution puis pendant la guerre a permis à Assad de gagner, grâce au soutien de ses alliés russes et iraniens, la guerre de représentativité et de légitimité en Syrie.

Assad a réduit le discours sur la guerre à une optique binaire du « lui contre le terrorisme de Daech », pendant que les médias traditionnels – de façon plutôt involontaire – dépeignaient les Syriens comme des masses pacifiques et impuissantes cherchant l’asile. La Syrie a été réduite à une formule simplifiée : Assad (l’État), les masses impuissantes (les Syriens), l’EI (le terrorisme) et les groupes rebelles aidés par l’étranger (les proxies). 

Après des années d’inertie diplomatique concernant la Syrie, les États-Unis sont en train de perdre l’initiative, si ce n’est pas déjà fait. Sans plan en vue et alors que la crise s’exacerbe, la Maison-Blanche a peu d’alternatives à offrir à la combine diplomatique de la Russie. Le rejet de tout rôle pour Assad par les rebelles à l’intérieur de la Syrie, ainsi que par certaines puissances régionales impliquées dans la guerre, déterminera le temps qu’il faudra à Assad pour envoyer ses représentants aux prochaines séances de pourparlers de paix.

Plus confiant que jamais, Bachar al-Assad, élégamment vêtu et fraichement rasé, s’adressera alors à l’Occident avec son anglais impeccable en disant : « nous vous l’avions bien dit ». En fait, la réalité est : « nous l’avons créé ». 

- Ibrahim Halawi est un chercheur et doctorant à la Royal Holloway University de Londres. Ses travaux portent sur les dynamiques du pouvoir et la contre-révolution dans le monde arabe. Il a publié des articles sur l’islam politique dans le contexte du Printemps arabe et les défis géopolitiques auxquels fait face la laïcité dans le monde arabe. Il est également le fondateur d’un journal étudiant laïc au Liban.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : les secours syriens recherchent les victimes du largage de bombes barils par les forces d’Assad sur le quartier d’Helek, à Alep, contrôlé par l’opposition, le 22 septembre 2015.

Traduction de l’anglais (original).