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Attentat de Nice : tenter de penser la loi des séries

Il faut aller vers une véritable démocratie cosmopolite, où chacun trouverait si bien sa place qu'il n'aurait aucune tentation d'en sortir et de tenter de la détruire

« Est-ce que ta mère va bien ? » J'ai reçu ce message de Syrie hier, vendredi, très tôt le matin.

« Oui, bien sûr ! Pourquoi me demandes-tu cela ? »

Je vais direct sur les réseaux sociaux. Avant même d'ouvrir les journaux. Je savais que s'il s'était passé quelque chose, j'y trouverais des commentaires. Ça n'a pas manqué. Nice suivi d'un cœur, un dessin de la promenade des Anglais aux couleurs du drapeau français, des amis ont déjà changé leur photo de profil : noire, endeuillée.

Cet ami syrien s'était trompé. Ma mère habite à Nancy, pas à Nice... C'est à Nice que ça s'est passé.

C'est à Paris que l'on imaginait que cela se reproduirait. La violence s’étend donc à une autre partie du territoire français.

Un coup, un vrai coup, un nouveau coup. Je fais maintenant le tour des journaux et bulletins télévisés. Besoin irrépressible d'être informée. Sur les réseaux sociaux, je n'ai accès qu'à quelques pièces du puzzle. Un poids-lourd. La promenade des Anglais. Un bilan provisoire qui fait état de 70 morts. Il atteindra 84 morts quelques heures plus tard.

De l'éthique en journalisme

Confusion. Empressement des chaînes TV qui restent en direct à diffuser le maximum d'infos. Il y aurait une prise d'otages, s'est aventurée à annoncer LCI, chaîne d'info en continu, filiale du groupe TF1. Pas de prise d'otages en réalité, c'est une rumeur qu'ils ont relayée. France 2 s'est aussi fait épingler. Ils ont diffusé une vidéo amateur du poids-lourd fonçant dans la foule en train de célébrer le 14 juillet sur la promenade des Anglais. Au ralenti, parait-il. Moi, je ne l'ai pas vue. J'ai refusé de la voir. J'ai déjà assez de détails. Des détails qui me troublent.

Je résiste, mais mon imagination se déploie, malgré moi. L'imagination est puissante et sait très bien nous figurer l'horreur. Je n'ai pas vécu la scène, mais à distance elle réussit à me crisper tout le corps. Je découvre les témoignages, cette fois floutés, que France 2 a recueillis juste après l'attaque sur la promenade des Anglais. Des témoignages de proches interviewés à côté de leurs défunts. Eux ont survécu. Ils parlent, ils arrivent à parler. Ils n'ont pas encore conscience du choc, sans doute.

« France 2 ne les a pas floutés mais au moins on a pu voir qu'ils étaient d'origine maghrébine. Le terrorisme ne fait pas de distinction, ils nous l'ont bien montré », souligne une amie française d'origine algérienne branchée aux infos depuis le Canada. 

Oui, mais pourquoi France 2 les ont-ils filmés là, à côté des corps gisants de leurs proches, en état de choc ? Journalisme au-delà de toute éthique, s'offusque-t-on sur les réseaux sociaux. France 2 est allé trop loin. Ils s'en excuseront.

Les méthodes des chaînes en continu tout info interrogent. C'est vrai qu'à trop les regarder, on risque de finir soi-même un peu traumatisé. Mais rien n’y fait. Une fois le poste de télévision allumé, difficile de s'en descotcher. On attend les prochaines nouvelles infos. Et pendant ce temps, on regarde les mêmes images, les mêmes témoignages. Ça tourne en boucle à la télé et dans notre tête.

« C'est dangereux », expliquait déjà Marianne Kedia, psychologue spécialiste du trauma dans une interview publiée sur Télérama au lendemain des attentats de Bruxelles. « Cela génère de l'anxiété chez beaucoup de gens. Une anxiété somatique, un sentiment viscéral de malaise. »

Ce malaise, je l'ai vraiment ressenti. J'avais du mal à me concentrer. J'éteins la télé. J'essaie de retrouver mes esprits. Je cherche des éléments d'analyse, écrits, de préférence. Les images m'empêchent de penser.

Réactions à tout-va 

Je retourne sur les réseaux sociaux. L'Élysée a publié un nouveau communiqué : « Nous allons intensifier nos frappes en Irak et en Syrie. Nous continuerons à frapper ceux qui nous menacent. »

Ils annoncent ça alors qu'à cette heure, l'attaque n'a pas été encore revendiquée par le groupe État islamique (EI). C’est vrai que le mode opératoire ressemble à celui de l’EI. Mais rien n’a encore été confirmé.

Et l'auteur de l'attaque n'a même pas été bien identifié. Un Franco-Tunisien, avance-t-on. Oui, Franco-Tunisien et, très vite dans la bouche de certains, il devient Tunisien seulement. Il n'est plus des nôtres déjà, c'est le leur, le produit de leur société. La déchéance de nationalité n'est pas loin. Elle revient plus vite qu'on ne l'aurait pensé, dans l'imaginaire au moins. D'ailleurs, l'ambassadeur de Tunisie s'en offusque. S'il est Français d'origine tunisienne, alors il est d'abord Français. Bon, il s'avérera qu'il est bien Tunisien, et n'avait droit que de séjour en France. Mais le la est donné : ce sont à chaque fois des étrangers, ou des individus que l'on préfère assimiler comme tels. Pas tout à fait français quoi, pas de souche, s'entend, pour reprendre une expression que le Front national a popularisée.

Une connaissance me contacte. Il habite à Nice. Il a osé commenter le statut d’un de ses copains sur Facebook, qui assimilait islam et terrorisme, et il s’est fait insulter. En message privé, son copain est même allé plus loin. Il l’a menacé. Il le soupçonnait d’avoir des tendances islamistes. Il le dénoncerait. Bientôt, il serait sans taf, sans rien.

D’autres ont reçu des messages du même type.

« C’était déjà tendu, mais ça s’envenime là… Moi, j’ai peur que notre société se fracture », me confie l’un d’eux. « C’est foutu, on entre dans la série, là. C’est le troisième attentat. Le Pen va gagner. »  2017 nous le confirmera. 

« Une société fracturée, ça se répare. Au Japon, ils ont cet art qui s'appelle le kintsugi. Ça consiste à réparer les poteries cassées avec de l’or », partage un ami. Il faut juste qu’on trouve avec quel or. Les mots, sans doute. Les bons mots, pas des mots à l’emporte-pièce.

Tenter de penser tout ça

Le soir, une fête était prévue. Elle se maintiendra, malgré tout. On n’arrive pas à rester chez soi. Besoin de parler, de partager, de débattre autant que possible. C’est plus facile en cercle privé. En public, la parole se fait de moins en moins libre. La peur s’étend, surtout lorsqu'il s'agit de critiquer cette sorte de réflexe identitaire défensif drapé de républicanisme.

« Viendra un jour où ils nous distribueront des petites tours Eiffel, des petites Marianne, des drapeaux tricolores et des chartes de la laïcité. Le kit du bon français pour lutter contre le terrorisme », ironise l’un de nous.

« Ça risque de ne pas suffire. Tu ne proposes rien de mieux ? »

« Certainement pas de nouvelles frappes en Syrie et en Irak. Bon, c’est vrai que Hollande ne prend pas de risques en prenant cette décision. Les derniers sondages indiquaient que 84 % des Français étaient en faveur d’une intervention militaire en Syrie… Mais franchement, est-ce que de nouvelles frappes vont diminuer le risque d’attentat ici ? »

« Pas plus que l’état d’urgence n’a permis d’éviter cet attentat. Des attentats ont été déjoués, c’est vrai, mais pour tuer, on l'a vu, ils sont capables de créativité… »

« Là, ils s'interrogent sur les conditions de location d'un poids-lourd. Le mec était chauffeur-livreur. C'est une arme que l'on ne pouvait imaginer. Il faut penser au-delà de l'arme, comprendre les motifs et surtout les ressorts profonds d'un tel acte. »

« On dit que c'était un déséquilibré... Cela relèverait donc du psychiatrique. »

« Oui, peut-être, mais c'est pratique de penser ça, du coup on ne s'interroge pas sur nous-mêmes. »

Au cours de nos discussions, parfois sans queue ni tête, mais qui nous aident à poser des mots, à sortir un peu de la confusion, une question revient : pourquoi la France ? Pourquoi encore la France ?

« Je te l’ai dit, je pense que c’est à cause de ces interventions armées. La France est devenue une cible légitime pour les djihadistes. »

« Moi, je pense que ça n’a rien à voir. Les mecs agissent ici sans lien avec là-bas. De toute façon, ils ne connaissent ni l’histoire, ni la langue de ces pays. Pourquoi chercheraient-ils à les défendre ? »

« Parce qu’ils s’en sentent proches par leur histoire, leur langue, même s’ils ne la maîtrisent pas. »

« Toi, je sens que tu vas me ressortir l’argument colonial. C'est du passé, ça. »

« Non, c'est encore présent. Le ressentiment est encore là, que tu ne le veuilles ou pas. Et il est nourri au quotidien par des discours et une réalité stigmatisants, excluants. Le jour où toute cette histoire trouvera l’espace d’être conscientisée, exprimée, acceptée, le malaise se dissipera… »

« Si je suis cette logique, alors les Français d'origine vietnamienne devraient aussi se retourner contre la France. »

« Non, car la guerre ne se poursuit pas au Vietnam et ils ne sont pas sans cesse stigmatisés. »

On s’entendra finalement sur le fait que les djihadistes viennent de tous les milieux... qu’il n'y a pas que des déclassés...  qu’ils sont surtout séduits par une idéologie qui leur promet sens, puissance et reconnaissance, ce qu'ils ne trouvent pas ici... Et puis sans doute, qu’ils ont en commun cette fragilité que l’EI sait exploiter et retourner contre… « l’ancienne puissance coloniale ».

Et après, et après ? « Bah je crois qu’il va falloir qu’on accepte de débattre plus ouvertement, et même, surtout, de ce qui fâche pour éviter que de nouveaux convertis au djihadisme ne se lancent dans de nouveaux attentats… »

Penser la paix avant la guerre, et puis essayer de repenser l'histoire de la France, « l'histoire de sa présence au monde et l'histoire de la présence du monde en son sein », pour reprendre les termes d'Achille Mbembe, philosophe et théoricien du post-colonialisme. Sortir d'un universalisme racialisant et excluant qui se fait de plus en plus présent, aller vers une véritable démocratie cosmopolite, où chacun trouverait si bien sa place qu'il n'aurait aucune tentation d'en sortir et de tenter de la détruire.

- Dorothée Myriam Kellou est une journaliste et réalisatrice basée à Paris. Diplômée du master d'études arabes de la Georgetown University, Washington D.C., et de Sciences-Po Lyon en relations internationales, spécialité monde arabe, elle travaille régulièrement pour le site « Les Observateurs » de France 24. Parallèlement à ses activités de journaliste, elle développe El-Rihla, un projet de film long métrage sur l’un des derniers chapitres passés sous silence de la guerre d'Algérie : la mémoire des regroupements de populations, prenant pour exemple l'histoire de son père.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : gerbes de fleurs déposées le long de la promenade des Anglais à Nice, en hommage aux victimes de l’attentat du 14 juillet (AFP).