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Attentats de Bruxelles : n’oublions pas les autres nombreuses victimes du terrorisme

Le monde devrait commencer à accorder égale considération à toutes les souffrances humaines et arrêter de penser que le sang des peuples non-occidentaux a moins de valeur

Imaginez à quel point les explosions devaient sembler assourdissantes pour ceux qui se trouvaient sur les lieux, les tympans bourdonnant et sur le point d’éclater au milieu de ce vacarme. Imaginez les cris de terreur et d’agonie à vous glacer le sang, d’intensité peut-être variable en fonction de la distance séparant les victimes de l’explosion. Imaginez les morceaux de corps éparpillés sur les trottoirs, le sang, la poussière et les cendres recouvrant morts et survivants. Imaginez la douleur des familles ayant perdu des êtres chers à cause d’un attentat absurde qui s’en prend à tout ce qu’il reste de raison et de sentiments partagés par l’ensemble de l’humanité.

Je suis sûr qu’à la lecture d’une telle description, la plupart des gens ont en tête les tragiques attaques terroristes de Bruxelles, et qu’ils essaient de s’en remettre comme ils peuvent. Les images de ce tout nouvel accès de violence de la part du groupe État islamique ont maintenant été largement reprises dans les médias, suscitant la condamnation par la communauté internationale, l’indignation et la colère.

Cependant, la description que j’essayais de donner était celle d’une attaque terroriste parmi d’autres, qui aurait pu se produire absolument n’importe où dans le monde, par les mains d’organisations terroristes, de terroristes à la solde d’États, ou même de la part d’États eux-mêmes (si vous en voulez un exemple, jetez simplement un œil aux images des hélicoptères américains assassinant des civils irakiens).

La tour Eiffel a été illuminée aux couleurs de la Belgique, Downing Street a hissé le drapeau belge, et les réseaux sociaux ont assisté à la course effrénée du hashtag qui serait le plus repris et partagé.

Il est très touchant de voir l’humanité se réunir autour de messages de solidarité et d’un dégoût partagé envers le meurtre de civils. Cependant, je suis toujours aussi stupéfait de voir à quel point les gens semblent incapables d’accorder la même considération aux attentats terroristes de Bruxelles et à ceux qui se sont produits en Turquie et plus loin encore. Par deux fois en l’espace de quelques semaines, Ankara a été la cible des bombes des terroristes issus de la gauche kurde, et Istanbul a été la victime des bombardements de Daech, d’abord dans le quartier Sultanahmet, dans la vieille ville, puis tout récemment sur l’avenue İstiklal. En d’autres termes, la Turquie a subi des attaques terroristes, toutes fatales et ayant impliqué des meurtres de masse, et elle a compté cette année plus d’attentats que de mois.

En guise de solidarité avec les victimes turques, j’ai vu des hashtags qui n’ont pas réussi à attirer l’attention, j’ai vu des gens même pas capables de juxtaposer le drapeau turc avec leur photo de profil comme ils ont pu le faire avec la France, et j’ai vu les membres de la gauche politique manquer de s’emmêler les pinceaux alors qu’ils essayaient de jongler entre leur soutien affiché aux terroristes kurdes sécessionnistes et séparatistes, et le fait que leur croisade « morale » au profit de tels militants devait maintenant répondre des massacres de civils perpétrés par ces derniers. Bien qu’il soit devenu bien trop inélégant de renvoyer cette patate chaude au président turc Recep Tayyip Erdoğan, c’est exactement ce qu’ils ont fait. L’hypocrisie est devenue tellement ardente qu’elle doit maintenant être aussi rouge que les drapeaux que les gauchistes nous agitent au visage avec leur air moralisateur. Ou peut-être aussi rouge que le sang des civils turcs, si cette image peut laisser une empreinte suffisamment marquante pour les hypocrites du monde entier.

Dans certains cas, cependant, on est passé de l’hypocrisie assumée à un opportunisme éhonté. Chacun des candidats à la présidentielle américaine encore en lice y est allé de sa réplique sur les attentats terroristes en Belgique. Donald Trump, en sempiternelle betterave furieuse surmontée d’une perruque, a expliqué longuement qu’il ne se contenterait pas de la simple torture par l’eau. Ted Cruz a déclaré qu’il donnerait aux forces de l’ordre les moyens de patrouiller dans les quartiers musulmans, avant d’annoncer pompeusement qu’il appellerait par son nom « d’islam radical » l’ennemi de l’Amérique. Hillary Clinton s’est répandue en affirmations de la solidarité américaine envers ses alliés européens, tout en omettant, ce qui l’arrangeait bien, de faire une courte pause dans sa campagne pour prononcer une déclaration de solidarité vis-à-vis de la Turquie, alliée de l’Amérique au sein de l’OTAN.

Les vies européennes comptent. Les vies des blancs comptent. Elles comptent vraiment. Cependant, ces réactions et le deux poids deux mesures dont il est fait étalage devant les victimes de la douleur et de la souffrance au Moyen-Orient et dans le reste du monde sont tout simplement trop difficiles à supporter.

Qui s’intéresse vraiment aux Ouïghours, et qui sait seulement qui ils sont et quelle oppression sauvage ils ont subie en conséquence de l’exceptionnalisme des Hans de Chine et du terrorisme de l’État communiste ? Qui donc s’est donné la peine de se renseigner sur les violences infligées par l’État indien aux habitants du Cachemire ? Qui a suffisamment de courage pour accuser certains bouddhistes de terrorisme lorsqu’ils participent, en en faisant l’apologie, au massacre, au viol et au pillage de masse des Rohingya en Birmanie ? On parvient à faire ce lien erroné entre islam et terrorisme, mais pas à habituer nos esprits à l’idée que des moines bouddhistes qui méditent dans des temples de montagne pourraient être capables de préméditer des meurtres et des violences sexuelles. Personne n’a accordé une telle politesse aux terroristes musulmans des montagnes de Tora Bora en Afghanistan.

Bien sûr, l’un des plus grands affronts faits à l’humanité, le péché originel qui a donné naissance au terrorisme qui a plongé le monde dans le sang et la peur, et qui a poussé une génération entière de la population mondiale à vivre dans l’inquiétude de la prochaine grande attaque, a été l’invasion de l’Irak en 2003, ainsi que l’holocauste irakien dont elle a fait partie intégrante. Non contents d’avoir décimé les enfants de l’Irak dans les années 1990, non contents d’avoir déchiré des communautés et des personnes, et malgré tous leurs actes de terrorisme d’État contre une population civile, les États-Unis ont ensuite mis en place un régime chiite vicieux doté d’un sectarisme virulent et soutenu par l’Iran, qui harcèle la communauté sunnite de façon sanglante dans le cadre d’une campagne de terreur. En de telles circonstances, ne soyez pas surpris par l’existence de groupes comme Daech, ni par le fait que c’est en Irak qu’ils ont germé. Ne soyez pas surpris, malgré l’horreur et le mal qu’ils causent, si les terroristes frappent les pays envers lesquels ils ont perdu toute perspective, et s’ils reprochent leurs propres souffrances à leurs populations.

Les observateurs chercheront encore à s’en prendre à la religion ou aux réfugiés. Mais nous savons déjà quelle distance sépare les terroristes des véritables enseignements de leur religion. Quant aux réfugiés, l’attentat de Bruxelles est un exemple du type de terrorisme qu’ils ont dû affronter et qu’ils essaient de fuir. Les dernières attaques ont été revendiquées par Daech. Mais, sur ce qui est leur terre natale, les réfugiés disposent de toute une variété d’auteurs d’actes terroristes : Daech, al-Qaïda, Bachar al-Assad en Syrie, le Hezbollah au Liban, les milices kurdes partisanes de la purification ethnique ou encore les régimes sectaires en Iran et en Irak, entre autres. On n’a que l’embarras du choix.

Tant que le monde ne se mettra pas à accorder égale considération à toutes les souffrances humaines et qu’il ne cessera d’octroyer si peu de valeur au sang des peuples non-occidentaux, personne ne devra s’étonner si cette maladie du terrorisme continue de se propager dans notre monde, telle une malédiction qui plane au-dessus de la génération actuelle et de celles à venir.

- Tallha Abdulrazaq est chercheur à l’Institut de sécurité et de stratégie de l’Université d’Exeter. Il a été récompensé par le Young Researcher Award de la chaîne Al-Jazeera. Vous pouvez consulter son blog à l’adresse thewarjournal.co.uk et le suivre sur Twitter (@thewarjournal).

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : ce cliché pris le 23 mars à Bruxelles montre la une de plusieurs journaux au lendemain de la mort de 31 personnes lors d’explosions à l’aéroport de Zaventem et dans une rame de métro (AFP).

Traduction de l’anglais (original) par Mathieu Vigouroux.