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Bévues de Bruxelles : comment l’Europe a ignoré les mises en garde de la Turquie

La Turquie a fourni à l’Europe des informations cruciales en matière de sécurité pour protéger le continent du terrorisme. Alors pourquoi ont-elles été ignorées ?

Alors que certains spécialistes occidentaux et soi-disant experts continuent de tenir la Turquie pour responsable de l’existence du groupe terroriste État islamique (EI) à ses portes, il n’en demeure pas moins que dans le monde réel, Ankara a fourni à l’Europe des informations cruciales en matière de sécurité pour protéger le continent du terrorisme.

Les récents attentats terroristes à Bruxelles marquent la troisième attaque majeure au cœur de l’Europe en un peu plus d’un an, et pourtant, les États membres de l’UE ont une fois de plus ignoré les mises en garde de la Turquie, ce qui a conduit à une perte tragique de vies humaines.

Ibrahim el-Bakraoui (29 ans), l’un des deux frères identifiés par la Belgique comme responsable des attentats qui ont tué au moins 31 personnes à Bruxelles le 22 mars, est entré en Turquie le 11 juin 2015 et a été arrêté par les autorités turques avec trois autres suspects à Gaziantep, une ville proche de la frontière avec la Syrie, le 14 juin. Il a ensuite été expulsé avec un autre militant étranger de l’EI.

Ankara a informé les autorités de Belgique et des Pays-Bas, où Bakraoui disait vivre. Cependant, il a été libéré après son expulsion en raison de « l’absence de preuve d’un quelconque crime ». Les deux autres militants arrêtés étaient des citoyens turcs et sont toujours emprisonnés en Turquie en raison de leur appartenance à une organisation terroriste.

Les autorités belges connaissaient également depuis l’année dernière les liens présumés entre Bakraoui et les attentats de novembre à Paris, ont déclaré jeudi les procureurs, alors que deux ministres ont reconnu des erreurs dans la gestion du réseau terroriste. Reuters a également signalé que les frères Bakraoui étaient sur une liste américaine de terroristes et les autorités néerlandaises ont confirmé que la Turquie avait expulsé Ibrahim et envoyé une lettre à caractère « URGENT » aux Pays-Bas.

Le gouvernement belge a admis ses erreurs dans la prévention des attaques de Bruxelles. Le ministre de la Justice Koen Geens a déclaré que la sécurité belge « aurait peut-être dû porter un regard plus critique sur l’endroit où la personne avait été arrêtée », se référant à la zone frontalière de la Turquie avec la Syrie.

« Lorsque quelqu’un est arrêté là, dans une ville que peu de gens connaissent, il est assez clair pour les initiés qu’il pourrait s’agir d’un terroriste », a-t-il estimé, en admettant qu’il n’était pas sorcier de savoir que l’arrestation d’une personne près de la frontière syrienne et son expulsion par la Turquie constituait une affaire assez importante pour enquêter.

Lors de précédents, les autorités belges avaient indiqué qu’en l’absence de preuve d’un quelconque crime, comme le fait d’avoir combattu en Syrie, elles ne peuvent pas emprisonner les individus expulsés de Turquie. Parmi eux, il y avait Brahim Abdeslam, l’un des kamikazes de Paris en novembre, qui avait également été expulsé vers la Belgique depuis la Turquie au début de l’année dernière.

Liens avec la France

La Turquie avait également mis en garde la France à deux reprises contre Omar Ismail Mostefai, l’un des trois assaillants du Bataclan à Paris, où 89 personnes ont été tuées sur la scène la plus sanglante du carnage de novembre. « Nous n’avons toutefois pas eu de retour de la France à ce sujet », aurait déclaré un responsable turc. Les autorités turques ont également affirmé avoir déjoué un attentat terroriste majeur à Istanbul le jour même des attentats de Paris.

Avant cela, les responsables turcs avaient annoncé que Hayat Boumeddiene, la compagne recherchée du tireur qui a tué quatre personnes et en a retenu davantage en otage dans un supermarché casher de Paris après les meurtres de Charlie Hebdo en janvier 2015 et qui a été tué par la police, était arrivée en Turquie avant les fusillades et était très probablement en Syrie désormais. Les services de renseignement turcs ont suivi ses mouvements lors de son séjour en Turquie et ont demandé des informations à leurs homologues français, une demande ignorée par les autorités françaises.

Un autre ressortissant français suspecté d’être un militant de l’EI, Faradje Abidat, a été expulsé par la Turquie en septembre 2014 avant d’y retourner et a été arrêté par la sécurité turque dans une ville près de la frontière syrienne. Il a de nouveau été expulsé et on ne sait pas s’il a été libéré à nouveau par les autorités françaises.

Plus intéressant, en septembre 2014, trois hommes soupçonnés d’avoir des liens avec l’EI en Syrie et qui ont été expulsés par la Turquie n’ont pas été arrêtés à leur retour en France étant donné que la police française les attendait à l’aéroport d’Orly au lieu de l’aéroport de Marseille. Les médias français ont âprement critiqué le ministère de l’Intérieur concernant cette grave faille de sécurité, alors que le ministère avait déjà publié un communiqué annonçant que les trois hommes avaient été arrêtés à leur retour en France.

Début mars, la sécurité turque a arrêté deux hommes « arrivant dans un aéroport d’Istanbul avec des allers simples et des tenues de camouflage » », a rapporté le Washington Post. Tous deux ont été renvoyés en Suède et les ennuis ont été apparemment évités – jusqu’à ce que huit jours plus tard, le même duo se présente dans un port maritime turc, arrivant cette fois-ci par ferry de l’île grecque de Kos. »

Le Washington Post ajoute que, « interrogé sur les combattants suédois interceptés par la Turquie, Stockholm s’est dit impuissant ».

« Il n’est pas illégal de voyager depuis la Suède vers d’autres pays, même l’Irak et la Syrie », a déclaré Fredrik Milder, un chargé de presse de la sécurité suédoise. « Il n’est pas illégal de rejoindre l’EI. Nous avons des lois différentes, donc je ne comprends pas à quoi s’attendent nos collègues turcs. »

La Turquie a également pris des mesures importantes le long de ses frontières méridionales, construisant des barrières de béton, érigeant des clôtures de fil de fer et établissant des éclairages de sécurité et des centres d’analyse des risques supplémentaires pour détecter les suspects dans les aéroports et les gares routières dans le cadre de la lutte antiterroriste du pays.

Expulser les « combattants étrangers » en chemin pour rejoindre des groupes tels que l’EI et les interdire de territoire est une pratique courante utilisée par la Turquie contre l’infiltration de groupes terroristes à ses frontières syriennes et irakiennes. La Turquie a interdit de territoire 38 269 suspects de 128 pays depuis 2011 et expulsé 3 290 suspects de 95 pays.

Qu’en est-il de la sécurité de la Turquie ?

Sans parler du manque d’appréciation des efforts de la Turquie pour empêcher les attaques terroristes, les Européens n’aident ni ne font preuve de solidarité lorsque les terroristes de l’EI et du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) se font exploser à Istanbul ou Ankara.

Au lieu de cela, le PKK a été autorisé à monter une tente à l’extérieur du bâtiment du Conseil européen ce mois-ci, alors qu’un sommet UE-Turquie devait y avoir lieu. L’UE, qui reconnaît également le PKK comme un groupe terroriste, a gardé le silence sur cet événement, bien que la tente a été démontée temporairement après que le Premier ministre turc, Ahmet Davutoğlu, a déclaré qu’il ne se joindrait pas au sommet.

Une telle action a irrité les Turcs et Davutoğlu a exprimé sa « profonde déception » vis-à-vis de la position de certains pays de l’UE envers le PKK.

« Alors que nous pleurons la mort de 35 civils tués dans une attaque terroriste [à Ankara, quelques jours auparavant], des gens de cette même organisation terroriste ont été autorisés à monter des tentes et à arborer leurs drapeaux juste à l’extérieur de ce bâtiment », a-t-il déclaré.

Pendant ce temps, le président Recep Tayyip Erdoğan a également critiqué l’Occident pour ne pas prendre ses distances par rapport aux groupes terroristes comme le PKK et le DHKP-C (Parti-Front révolutionnaire de libération du peuple).

Les politiciens européens peuvent ne pas apprécier le gouvernement de la Turquie ou ses dirigeants, mais ils doivent respecter la volonté du peuple turc et de ses représentants. La Turquie est un pays candidat qui attend aux portes de l’UE depuis plus d’un demi-siècle, et l’Union européenne a certainement le droit de soulever des critiques ou des suggestions concernant la politique nationale turque. Cependant, aucune logique ne peut expliquer comment un tel bloc pourrait ignorer les demandes d’extradition concernant des centaines de terroristes dont le but est de tuer de plus en plus de gens en Turquie.

Non seulement l’UE n’a pas tenu compte des valeurs qu’elle prétend défendre et pratique une politique du deux poids, deux mesures en ce qui concerne ce qu’elle attend d’Ankara, mais ses actions mettent en danger la vie de Turcs innocents. Peu importe les mensonges présents dans la presse, tandis qu’Ankara continue à œuvrer pour protéger l’Europe, certains Européens sont décidés à porter atteinte à la sécurité de la Turquie.

- Mehmet Solmaz est un journaliste turco-britannique qui couvre l’actualité en Turquie et la région avoisinante pour le journal Daily Sabah. Il apparaît fréquemment dans les médias internationaux pour commenter la vie politique et la diplomatie turques.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : un dessin du dessinateur français Plantu illustrant les attentats de Bruxelles et de Paris posé entre des bougies et des fleurs sur un mémorial improvisé, place de la Bourse à Bruxelles, le 23 mars 2016 (AFP).

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.