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Campagne anti-galas en Algérie : faux coupable pour vraie crise

Une nouvelle forme de protestation sociale se fait jour en Algérie : interrompre des spectacles de musique pour exiger la réattribution de leurs budgets à des projets de développement. Des images qui inquiètent et rappellent de tristes souvenirs

Bechar, El Oued, Ouargla, Sidi Bel Abbès, Bejaia… Ces villes algériennes ont vécu ces dernières semaines au rythme d’un nouveau mode d’action publique visant à dénoncer la marginalisation économique de certaines régions. Si une partie de l’opinion publique s’alarme de l’étendue du phénomène, c’est parce qu’il revêt un caractère religieux.

Tout a commencé en octobre 2017 à Constantine : le chanteur de raï Houari Manar devait animer le gala de commémoration du 1er novembre 1954 (date du déclenchement de la révolution algérienne). Une campagne féroce menée sur les réseaux sociaux contraint ensuite le préfet de la ville à annuler la participation de cet artiste, décrié pour son style musical dit « vulgaire » et son orientation sexuelle présumée.

Des villes du sud et de l’ouest de l’Algérie ont vécu ces dernières semaines au rythme d’un nouveau mode d’action publique visant à dénoncer la marginalisation économique de certaines régions

Le ministre de la Culture revendiquera même cette annulation en arguant que ces chanteurs « devraient rester entre eux dans leur lieu de prédilection » (comprendre : les boîtes de nuit).

Rares sont ceux qui font aujourd’hui le lien entre cette première censure et les tentatives de couper la musique dans le pays qui se multiplient depuis un mois. Et pour cause : dans le premier cas, ce sont les autorités culturelles qui ont procédé à la purification d’un programme artistique avec d’autant plus de frilosité qu’il s’agit d’une date cardinale de l’Histoire du pays.

Dans le second cas, il s’agit de rassemblements de citoyens qui expriment leurs revendications à travers une prière de rue.

Tous les désespoirs mènent à la religion !

Le distinguo est néanmoins peu pertinent car les raisons qui avaient motivé la déprogrammation du chanteur de raï en novembre dernier sont substantiellement similaires au mode d’action et à la coloration idéologique des récents rassemblements.

À Béchar, ville située à près de 1 000 kilomètres au sud d’Alger, Kader Japonais, un autre artiste dit « de cabaret », a fait les frais de cette nouvelle tendance : son spectacle a drainé des dizaines de manifestants qui réclamaient l’arrêt de l’événement et la redistribution du budget aux nécessiteux de la région.

Fin juillet, une manifestation à Ouargla pour empêcher le concert de Kader Japonais. « Nous voulons du développement, pas de spectacles ! », scandent les jeunes manifestants

Quant à Bejaia, ville côtière de Kabylie, c’est le maire d’obédience FFS (Front des forces socialistes) qui annonce l’annulation du Festival annuel de la chanson amazighe dont le budget, précise-t-il, ira au nettoyage de la commune, qui croule sous les déchets.
 
Cette même ville a connu, en mai dernier, une vague de protestation contre la programmation de deux chanteurs de raï auxquels on opposait des arguments moralisateurs, voire xénophobes, tout en rejetant toute motivation religieuse. Or, Bejaia est régulièrement confrontée à des tentatives salafistes d’assainissement de l’espace public, notamment durant le mois de Ramadan, où les galas artistiques programmées en soirée provoquent l’ire de nombreux « fidèles » habitués de la mosquée jouxtant la Maison de la culture…   
 
Et à Ouargla, à 800 kilomètres au sud de la capitale, c’est avec une prière publique qu’un groupe de citoyens a réussi à faire annuler le gala du même chanteur, en affichant cependant des revendications à caractère socioéconomique (baisse des factures d’électricité, projets de développement, construction d’un hôpital, etc.).
 
Même scénario à Sidi Bel Abbès, ville de l’ouest du pays où l’ouverture du Festival du raï a été perturbée par une prière de rue devant la Maison de la culture. Parallèlement, une campagne est lancée sur les réseaux sociaux avec le hashtag virulent « Laisse le aboyer seul » appelant au boycott des spectacles musicaux dans différentes villes du pays.

La récente campagne rappelle le triste souvenir des années 1990 lorsqu’à la veille d’une guerre civile dont le pays ne guérit toujours pas, le FIS avait orchestré ou orienté des rassemblements similaires visant à faire annuler des spectacles artistiques

La culture représente 0,3 % du budget global de l’État algérien. Pourtant, elle est souvent la cible d’appels à la rationalisation des dépenses publiques sous prétexte que l’argent alloué à l’organisation d’activités culturelles devrait servir à des projets autrement plus « urgents » et vitaux.

La récente campagne rappelle néanmoins le triste souvenir des années 1990 lorsqu’à la veille d’une guerre civile dont le pays ne guérit toujours pas, le Front islamique du salut (FIS) avait orchestré ou orienté des rassemblements similaires visant à faire annuler des spectacles artistiques.

On ne peut décemment pas ignorer ce fait car en dépit du caractère socioéconomique des revendications brandies lors des récentes manifestations, le mode d’expression est bel et bien religieux. On compte sur la sacralité de la prière pour à la fois contraindre à la suspension des programmes culturels et dissuader les forces de l’ordre d’intervenir, mais aussi empêcher le début du concert puisque musique et prière ne vont pas ensemble.

Mainmise de l’État sur la culture

On aura tort cependant de n’y voir que le spectre islamiste. L’essentiel des événements culturels d’envergure en Algérie, et notamment dans les villes de l’intérieur, est organisé par l’État. Ayant la mainmise sur les espaces et les moyens logistiques, ce dernier perçoit le fait culturel comme n’importe quel autre instrument de propagande et d’auto-blanchiment ! 

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À l’instar du logement social, des programmes d’aide économique aux jeunes et de l’appareil médiatique inféodé, le régime n’hésite pas à reluire son image et à se fabriquer une popularité éphémère par le divertissement gratuit.

Ainsi, le spectacle annulé à Ouargla et le festival décrié à Sidi Bel Abbès sont des événements estampillés « ministère de la Culture » et autorités locales, lesquels agissent dans le cadre d’une politique globale d’endormissement des masses au moyen d’un art apolitique et commercial.

Certes, mais la culture n’est justement qu’un infime rouage de cette stratégie visant à détourner la population de ses problèmes quotidiens. La crise économique, qui vient accentuer le désarroi de certaines régions abandonnées depuis bien plus longtemps, creuse aujourd’hui le fossé entre les populations locales et l’État.

0,3 % du budget global pour la culture ne représente rien devant les sommes dilapidées et les milliards partis dans la fumée de la corruption 

Seulement, la culture s’avère ici une cible facile et les attaques menées contre elle ne sont guère le fruit d’une prise de conscience politique quant à l’iniquité et l’indécence d’un régime méprisant. Bien au contraire, 0,3 % du budget global ne représente rien devant les sommes dilapidées et les milliards partis dans la fumée de la corruption ; 0,3 % n’est rien comparé au budget alloué à la construction de la Grande mosquée d’Alger, héritage « sultanesque » que le président voudrait léguer à l’Histoire dans la pure tradition des monarques divorcés d’avec leurs peuples ; 0,3 % ne représente rien devant l’ampleur de la gabegie révélée notamment par le quotidien El Watan dans son enquête sur « les fils de… » ; 0,3 % ne pèse rien devant l’argent engrangé par le football et les différents sélectionneurs de l’équipe nationale…  

L’ennemi désigné : la culture

Pourquoi alors s’en prendre à un concert organisé avec des clopinettes ? Parce que, comme à l’accoutumée, la grogne sociale légitime et le ras-le-bol populaire face à une situation politique et économique de plus en plus intenable sont aisément récupérés par les courants islamistes, qui tentent de diriger la colère des citoyens contre leurs ennemis à eux : la culture, l’art, la musique, la danse… en somme, tout ce qui ressemble à la vie !

Que cette vague anti-musique soit, à son tour, instrumentalisée par le régime à la veille d’un cinquième mandat conflictuel du président Bouteflika, dans le cadre de son discours « Nous ou le chaos islamiste », est tout à fait envisageable

Ils manipulent les foules pour leur faire croire que la raison de leur malheur n’est autre que ces quelques millions de centimes dépensés pour l’organisation d’un gala et, forts des enseignements de leur défaite militaire durant les années 1990, ils mettent leur fusil en berne et exploitent à la fois la misère réelle des gens et la fibre religieuse commune à la plupart des Algériens.

Pis encore, à Tébessa, ville de l’Est algérien, des fondamentalistes se sont attaqués frontalement à un gala de variétés qu’ils ont réussi à interrompre par la force tout en enjoignant violemment aux spectateurs d’aller faire la prière au lieu d’écouter de la musique !

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Que cette vague anti-musique soit, à son tour, instrumentalisée par le régime à la veille d’un cinquième mandat conflictuel du président Bouteflika, dans le cadre de son discours « Nous ou le chaos islamiste », est tout à fait envisageable.

La réalité sociologique dans l’Algérie d’aujourd’hui révèle le poids écrasant de la religion

Mais il n’en demeure pas moins que la réalité sociologique dans l’Algérie d’aujourd’hui révèle le poids écrasant de la religion tant sur la vie quotidienne que sur le plan politique. On revient ainsi sur la déprogrammation en novembre 2017 de Houari Manar par le ministre de la Culture. Ce même ministre qui répond aujourd’hui à la campagne anti-galas par un « non catégorique à la désertification culturelle », essayant sans doute de se démarquer, lui le censeur « agréé », des tentatives de censure venant du cru !  


- Sarah Haidar est une journaliste, chroniqueuse, écrivaine et traductrice algérienne. Elle a publié, depuis 2004, trois romans en arabe et deux autres en français (Virgules en trombe, paru chez les Éditions Apic en 2013 ; La morsure du coquelicot, sorti chez le même éditeur en 2016 en Algérie et réédité en 2018 aux Éditions Métagraphes en France).

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye

Photo : le groupe de musique algérien Djmawi Africa répond à sa manière aux appels d’interdiction de concerts (Facebook) .