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Comment le président Bouteflika compte rebondir

Abdelaziz Bouteflika est en train d’opérer un formidable tour de passe-passe pour rester au pouvoir. Mais cette fois-ci, la flatterie, les manœuvres et les intrigues ne suffiront pas
Le président algérien Abdelaziz Bouteflika lors de sa cérémonie d’investiture pour un quatrième mandat à Alger, le 28 avril 2014 (AFP)

Après une dizaine de jours de flottement, le président Abdelaziz Bouteflika a repris la main, pour tenter de rétablir une situation sérieusement compromise. Anticipant une forte mobilisation de la rue algérienne ce 15 mars, pour le quatrième vendredi consécutif, le chef de l’État algérien veut garder l’initiative, mettant ses adversaires, mais surtout ses partenaires, devant le fait accompli : il est au pouvoir et il entend le rester.

Hospitalisé en Suisse du 24 février au 10 mars, Abdelaziz Bouteflika avait vu les choses s’écrouler autour de lui. La rue grondait, les appareils politiques ne faisaient plus preuve de la même discipline, alors que ses partisans, fortement discrédités, étaient contraints à un silence gêné. Certains ont même dû rendre hommage à des manifestants qui les insultaient quotidiennement.

Le chef de l’État algérien veut garder l’initiative, mettant ses adversaires, mais surtout ses partenaires, devant le fait accompli : il est au pouvoir et il entend le rester

Rentré le 10 mars, le chef de l’État algérien a mis 24 heures pour signifier à son monde qu’il restait le maître du jeu. Dans un revirement spectaculaire, il a décidé d’annuler l’élection présidentielle prévue le 18 avril prochain – ce qui constitue une mesure parfaitement illégale – et affirmé, contre toute évidence, qu’il n’avait pas eu l’intention de briguer un cinquième mandat, alors qu’une candidature à son nom avait été déposée au Conseil constitutionnel par son directeur de campagne, M. Abdelkader Zaalane.

Un tour de passe-passe illégal

Abdelaziz Bouteflika a aussi promis un chantier de réformes incluant une conférence nationale et une révision de la Constitution, processus qui serait couronné par une élection présidentielle à laquelle il ne serait pas candidat. Dans la foulée, il a limogé le Premier ministre Ahmed Ouyahia pour le remplacer par son ministre de l’Intérieur Noureddine Bedoui, flanqué d’un vice-Premier ministre, le diplomate Ramtane Lamamra.

Celui-ci, ancien ministre des affaires étrangères, est chargé de vendre la parole présidentielle, notamment à l’étranger, en compagnie d’un vétéran de la diplomatie algérienne, Lakhdar Brahimi, qui n’a pas de poste officiel. Les deux hommes ont d’ailleurs aussitôt entamé leur action en s’exprimant, mercredi, à une heure d’intervalle, l’un à la radio, l’autre à la télévision publique. Une conférence de presse est prévue ce jeudi.

Pas de cinquième mandat pour Bouteflika qui... reste au pouvoir
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Cette offensive est supposée, au final, assurer le succès d’un formidable tour de passe-passe que réalise le président algérien. « On ne voulait pas d’élection présidentielle qui aboutirait inévitablement à offrir à M. Bouteflika un cinquième mandat, et voilà qu’on a Bouteflika mais sans l’élection », résume un manifestant rencontré place Audin, haut lieu de la contestation, dans le centre d’Alger.

Louisa Aït-Hamadouche, professeure de sciences politiques à l’Université Alger 3, relève que le président Bouteflika « sort du cinquième mandat, impossible à assumer, mais prolonge le quatrième mandat, ce qui pose un problème juridique important. À partir du 28 avril, il ne pourra plus assumer légalement ses pouvoirs ».

Mustapha Bouchachi, avocat, ancien député et une des figures de la contestation, a de son côté parlé d’une « grande manipulation » menée en « violation de la Constitution ». « Confier la gestion de la transition au gouvernement, ce n’est pas sérieux », a-t-il ajouté, promettant la poursuite de la contestation.

Serrer les rangs

Pour le président Bouteflika, toutefois, le principal danger ne vient pas de la rue, mais de l’intérieur du pouvoir. Ce qui importe, c’est de garder le soutien de l’armée et des services de sécurité. Et accessoirement, préserver l’unité des rangs des cercles qui gravitent autour de lui, quitte à renvoyer l’impopulaire Premier ministre Ahmed Ouyahia, qui cristallise une partie de la colère populaire, et demander aux autres de rester momentanément discrets.

Pour le président Bouteflika, le principal danger ne vient pas de la rue, mais de l’intérieur du pouvoir. Ce qui importe, c’est de garder le soutien de l’armée et des services de sécurité

Pour l’armée, la situation reste sous contrôle. C’est d’autant plus rassurant pour le président Bouteflika que le chef d’état-major, le général Ahmed Gaïd Salah, avait suscité quelques inquiétudes. Après avoir qualifié les contestataires d’« égarés », le patron de l’armée a en effet opéré un virage remarqué dans ses discours, affirmant, dimanche 10 mars, que « le peuple et l’armée ont une vision commune de l’avenir ».

Cela dit, dans la mesure où le président Bouteflika a lui-même affirmé, dans un message publié le 11 mars, qu’il « comprend » les manifestants et qu’il « rend hommage au caractère pacifique » des marches, il est devenu évident qu’il s’agissait de simples éléments de langage destinés à temporiser dans un moment délicat.

Réaménagements superficiels

Dans le même temps, un changement était perceptible parmi les hommes qui agissent traditionnellement pour le compte du cercle Bouteflika. Ceci était visible dans les administrations, dans les médias publics et dans la nébuleuse des organisations gravitant autour du pouvoir.

Le changement pouvait signifier que de nouvelles équipes s’installaient. Il s’agissait en fait du remplacement d’hommes considérés comme peu efficaces, ou devenus très impopulaires, par du personnel nouveau, mais issu de la même matrice. Le plus emblématique en est le remplacement du Premier ministre Ahmed Ouyahia par Noureddine Bedoui.

Pour le président Bouteflika, il s’agit donc de procéder à des réaménagements afin de contenir la rue et de rester dans son propre agenda, qui devrait s’étaler jusqu’à l’été 2020. Il est en effet difficile d’envisager une conférence nationale, un référendum sur la Constitution et une élection présidentielle avant cette échéance. C’était déjà l’échéancier qu’il proposait dans la lettre publiée lors de son dépôt de candidature, le 3 mars.

La rue, un simple terrain de manœuvres

Quant à la rue, le président Bouteflika ne lui accorde que peu d’intérêt. Pour le moment, il s’agit de calmer le jeu, quitte à emprunter aux manifestants leur propre langage, voire à les flatter. Ensuite, viendra le temps des manœuvres et des intrigues. Ce n’est pas propre à Abdelaziz Bouteflika mais au pouvoir algérien, même si le président a élevé l’intrigue à un niveau rarement égalé.

Des manifestants algériens, bloqués par les forces antiémeutes, se retrouvent concentrés sous le tunnel des facultés dans l’hypercentre d’Alger, le 8 mars 2019 (MEE/Mohamed Kaouche)
Des manifestants algériens, bloqués par les forces antiémeutes, se retrouvent concentrés sous le tunnel des facultés dans l’hypercentre d’Alger, le 8 mars 2019 (MEE/Mohamed Kaouche)

Désabusé, un ancien activiste note que sous Bouteflika, « après chaque mouvement de contestation, on retrouve des contestataires intégrés dans les équipes des conseillers des ministères ». Des figures emblématiques de la contestation n’ont pu résister à la séduction du personnage, comme l’ancien président du RCD Saïd Sadi, qui avait avalisé le premier mandat, ou Khalida Toumi, qui a été sa ministre de la Culture pendant près d’une décennie.

S’en sortir comme Chadli Bendjedid ?

La partie est, cette fois-ci, plus complexe. Une fraction importante de l’opinion a organisé des manifestations imposantes, malgré les interdits, avec pour principale revendication la fin de la présidence de M. Bouteflika. L’attaque est frontale, sans nuances. La mobilisation a été impressionnante et promet d’aller crescendo, comme ce fut le cas trois weekends de suite.

L’intrigue ne peut suffire. Abdelaziz Bouteflika doit certainement penser au cheminement de Chadli Bendjedid, président de 1979 à 1992, qui avait réussi à rebondir après les émeutes d’octobre 1988, en se lançant dans une entreprise de démocratisation et de réformes hardies.

Mais Chadli Bendjedid était convaincu de la nécessité de ces réformes, ce qui n’est pas le cas de Bouteflika, qui les considère comme un mal nécessaire pour se maintenir. Du reste, en dehors de ses partisans, il est difficile de trouver des gens qui croient à sa volonté de réforme. Ce qui montre l’impasse dans laquelle se trouve, à la fin de sa vie, cet homme très diminué et hanté par le pouvoir.

Abed Charef
Abed Charef is an Algerian writer and columnist. He directed the weekly newspaper La Nation and wrote several essays, including Algeria, the big slippage. You can follow him on Twitter: @AbedCharef.