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Crise de Calais : aurait-on pu la prévenir ?

Les nouvelles mesures visant à contenir la crise des réfugiés si visible à Calais sont les bienvenues, mais il est possible d’aller plus loin

Les images bouleversantes de réfugiés voyageant pour beaucoup avec de jeunes enfants sont visibles partout. La crise des migrants est partie des pays déchirés par la guerre comme la Libye et la Syrie, les migrants espérant trouver refuge en Europe. Plusieurs centaines de milliers de personnes ont entrepris le voyage, et beaucoup plus devraient faire de même.

Cette situation n’est pas apparue du jour au lendemain. La guerre civile et la soif de nouvelles opportunités ont poussé les migrants à partir par milliers, parfois avec rien de plus que leurs vêtements sur le dos.

Les risques sont élevés, tout comme le prix à payer. Les trafiquants d’êtres humains demandent beaucoup d’argent. Le trajet clandestin de nuit entre la Turquie et la Grèce peut coûter plus de 1 500 dollars par personne. Et les trajets plus longs coûtent beaucoup plus cher. Le voyage est dangereux, et beaucoup n’y survivent pas.

Seule une petite poignée de ces migrants arrivent à Calais pour passer en Grande-Bretagne. Mais ils sont déjà suffisamment nombreux pour justifier le titre de « crise » attribué à leur présence.

La crise des migrants de Calais n’est pas nouvelle. Beaucoup d’entre nous ont évoqué une crise depuis septembre dernier. Un an plus tard, la seule chose qui a changé est l’ampleur de la crise, qui continue de croître.

Les gouvernements britannique et français se sont laissé prendre dans le cycle désespéré de ces migrants à la recherche d’une vie meilleure. Ce modèle est désormais trop familier. Chaque camp accuse l’autre d’inaction dans la gestion du problème. Ensuite, ils acceptent d’agir trop peu et trop tard, seulement après que la situation a débordé. Les choses se calment momentanément avant de devenir pires qu’avant. Et on recommence.

Le gouvernement britannique a indiqué que le problème devait être traité par la France. Les migrants sont en France et cherchent à partir pour le Royaume-Uni. Beaucoup feront une demande d’asile. Mais en raison d’un accord conclu à l’échelle de l’UE, l’accord de Dublin, tous les pays de l’UE, y compris le Royaume-Uni et la France, ont accepté que les demandeurs d’asile puissent voir leur demande être entendue dans le premier pays sûr de l’UE dont ils foulent le territoire. La Grande-Bretagne soutient que ces personnes se trouvent en France, et que c’est donc au gouvernement de ce pays de les gérer.

Les Français voient les choses différemment. La France fait partie de l’espace Schengen, comme la plupart des pays d’Europe continentale. Cela signifie que les personnes qui recourent au trafic illégal auront mis les pieds dans différents États membres de l’UE avant de venir en France, mais puisque l’espace Schengen est une zone de libre circulation, il y a trop peu de contrôles aux frontières pour empêcher les migrants d’entrer dans d’autres pays et d’y demander l’asile.

Les Français résistent donc à l’idée selon laquelle ils seraient obligés de s’engager dans le processus coûteux de l’évacuation des camps, ce qui pourrait raviver les violences, alors que ces personnes auraient pu demander l’asile ailleurs. En outre, les migrants veulent tous se rendre au Royaume-Uni, alors pourquoi ne pas laisser à Londres le choix de les accepter ou non ?

Le tunnel sous la Manche reliant la France et le Royaume-Uni a été créé avec un accord stipulant que chaque pays s’assure que les voyageurs passent la frontière dans le pays de départ. Ceci signifie que toute personne voyageant du Royaume-Uni vers la France doit passer par les services français de sécurité des frontières du côté britannique du tunnel, et vice versa. Une décision que les Français pourraient regretter, étant donné que la « jungle » de réfugiés en plein développement à Calais se trouve aux abords de l’entrée du tunnel.

Non seulement le nombre de réfugiés augmente, mais le nombre de tentatives d’infraction à la sécurité de migrants en quête d’une vie meilleure croît également. Au moins 1 400 personnes ont tenté d’outrepasser les services de sécurité en s’agrippant à un camion ou à un train en route pour le Royaume-Uni, chaque nuit pendant plusieurs jours au plus fort de la crise qui sévit récemment.

Et quelle réponse ont-ils obtenu ? Le gouvernement britannique a convenu de relever un peu la barrière et d’envoyer quelques chiens renifleurs, attestant ainsi de la faiblesse de leurs politiques en matière d’immigration.

Le secrétaire d’État britannique aux Affaires étrangères Philip Hammond a soutenu un jour que le gouvernement avait « une emprise » sur la situation ; toutefois, seulement 24 heures plus tard, il a affirmé que les migrants de l’UE étaient en train de « marauder » l’Europe et même de menacer le mode de vie européen. Voilà des signes d’un gouvernement qui maîtrise très peu la situation.

Malgré la crise qui se poursuit depuis septembre dernier, la secrétaire d’État britannique à l’Intérieur, Theresa May, a été la première ministre britannique à se rendre à Calais, seulement près d’un an plus tard. Sa déclaration conjointe avec son homologue français Bernard Cazeneuve est un pas bienvenu dans la bonne direction. De nouvelles forces de sécurité seront déployées par chaque pays pour sécuriser le côté français du tunnel. La sécurité sera renforcée autour de la zone et à l’intérieur même du tunnel.

Les deux gouvernements coopéreront avec les organisations humanitaires afin d’apporter de l’aide et de meilleures conditions aux personnes vivant dans la « jungle », et le Royaume-Uni a promis un soutien financier pour aider les Français à accélérer les demandes d’asile pour les migrants en France.

Les deux parties ont souligné l’étroitesse de leur collaboration. Mais plus ils ont continué de l’évoquer, plus le large fossé qui s’est créé entre eux, encore plus vaste que la Manche, a été dévoilé.

Il est frappant de constater qu’il a fallu tant de temps pour décider qu’il devait y avoir des forces de sécurité coordonnées sur le terrain, que les organisations humanitaires caritatives travaillant avec les migrants devaient recevoir plus de soutien et qu’il fallait faire beaucoup plus pour entendre les demandes d’asile dès que possible, ne serait-ce que pour fournir un soutien nécessaire aussi rapidement que possible. Beaucoup de ces conclusions sont évidentes pour tous ceux qui suivent la situation. Chaque partie aurait peut-être dû la suivre de plus près beaucoup plus tôt.

La déclaration commune précise également la nécessité d’un engagement plus large avec l’UE. Celui-ci est essentiel. Si tous les réfugiés à Calais pouvaient être envoyés là où ils le souhaitaient, davantage de migrants viendraient rapidement les remplacer.

La crise qui se joue à Calais ne peut être résolue que dans le long terme, en se concentrant sur les frontières de l’Europe et en travaillant plus étroitement avec les pays dont les ressortissants risquent tout pour atteindre les rives de l’UE.

Les États membres de l’UE envoient des signaux différents aux migrants, les accueillant tout en les repoussant. L’UE doit coopérer plus étroitement pour développer une stratégie coordonnée à laquelle tous pourraient adhérer. Après tout, la crise de Calais n’est qu’une crise parmi tant d’autres pour l’UE.

Peut-être que la crise de Calais ne pouvait pas être complètement évitée, mais elle aurait pu être gérée plus efficacement et plus humainement si les nouvelles procédures avaient été mises en place il y a plusieurs mois.

On a pu remarquer à quel point les migrants ont été mal présentés dans ce débat. Certes, nous voyons pour beaucoup d’entre eux l’image de personnes dans une situation désespérée. Mais ils sont également ceux qui sont capables de s’enfuir. Ces migrants sont souvent instruits et qualifiés. Ce sont des électriciens, des comptables, des ingénieurs, des médecins. Leur départ de leur pays d’origine représente une perte supplémentaire de talent et de potentiel, mais également une opportunité pour l’Europe.

Mais cela revient à confondre des questions différentes. Si beaucoup de ces migrants peuvent donner une véritable impulsion à des économies chancelantes, le fait d’être considérés comme des migrants économiques leur sera peu avantageux et entraînera leur renvoi.

Avant que nous puissions espérer entendre un dirigeant politique plaider en faveur des avantages économiques de l’immigration, essayons d’abord d’entendre quelqu’un (n’importe qui) plaider déjà en faveur de l’acceptation des demandeurs d’asile. Avant de nous attaquer à la crise, il faut que nous comprenions pourquoi elle vaut la peine d’être résolue. C’est une leçon d’humanité qu’il nous serait utile à tous d’entendre actuellement.

- Thom Brooks est professeur de droit et affaires publiques à la Durham Law School, professeur associé au département de philosophie et chroniqueur pour la revue The Journal (actuellement, principale publication régionale de l’année), basée à Newcastle. Il est également invité à rédiger des colonnes pour Labour List, le New Statesman, le Sunday Sun et d’autres publications. Brooks est rédacteur en chef et fondateur de la revue Journal of Moral Philosophy. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @thom_brooks.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : des migrants attendent dans un camp de migrants appelé « la nouvelle jungle », situé à côté des clôtures du port de ferry de Calais, dans le nord de la France, le 14 août 2015 (AFP).

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.