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Dans la dispute entre le Canada et l'Arabie saoudite, il n'y a pas de gagnant

Alors que les deux États peuvent se défendre sur la scène nationale, l'incident met en relief la politique étrangère maladroite d'Ottawa et endommage encore la réputation internationale de Riyad

L’expulsion de l’ambassadeur du Canada en Arabie saoudite et le gel des relations commerciales entre les deux pays constituent un coup de théâtre en ce mois d’août, un mois normalement tranquille.

Les Saoudiens ont été irrités par ce qu’ils ont ressenti comme une ingérence dans leur souveraineté, après un tweet du ministère des Affaires étrangères du Canada publié vendredi : « Le Canada s’inquiète vivement des nouvelles arrestations de militants de la société civile et pour les droits des femmes en Arabie saoudite, notamment Samar Badawi. Nous exhortons les autorités saoudiennes à les libérer immédiatement, ainsi que tous les autres militants pacifiques des droits de l’homme ».

Traduction : « Très alarmée d'apprendre que Samar Badawi, la sœur de Raif Badawi, a été emprisonnée en Arabie saoudite. Le Canada s'associe à la famille des Badawi en cette période difficile, et nous continuons d'appeler vigoureusement à la libération de Raif et de Samar Badawi »

Le choix des mots n’était pas particulièrement judicieux, car cela ressemble à un ordre, partant du principe que l’Arabie saoudite fera tout ce que le Canada lui dira – pas vraiment le meilleur moyen d’entretenir des relations cordiales. Le Canada s’enorgueillit de ne pas mener ses affaires à la manière du président américain Donald Trump, et même s’il manquait à ce tweet la vigueur de Trump, ce n’était pas d’une grande habileté politique.

Vision mondiale du Canada

L’approche du Canada à l’égard du Golfe diffère légèrement de celle du Royaume-Uni et des États-Unis, dont les plus grands intérêts au Moyen-Orient sont étroitement liés à ceux d’Ottawa. En ce qui concerne les États-Unis et le Royaume-Uni, leurs relations avec le Golfe sont si profondes et anciennes que les préoccupations relatives aux droits de l’homme ou à des politiques incohérentes ne suffisent pas à les faire dérailler. Ces préoccupations ne sont pas abordées dans des forums qui embarrassent publiquement les partenaires du Golfe, mais plutôt laissées aux hauts responsables qui en parlent discrètement, à huis clos.

Cependant, cette approche ne convient pas au Canada. Les droits de l’homme sont au cœur de la vision mondiale du Canada, même s’ils sont appliqués de façon sélective. Le gouvernement conservateur de Stephen Harper se concentrait parfois sur le bilan de la Chine en matière de droits de l’homme ; le gouvernement libéral de Justin Trudeau est particulièrement silencieux. En ce qui concerne le Golfe, l’inverse est toutefois évident.

Si les relations commerciales peuvent être affectées par de simples tweets, la petite file d’investisseurs cherchant à faire des affaires avec Riyad risque de se réduire davantage

L’affrontement entre les valeurs fondamentales du Canada et ses intérêts en matière de défense s’est concrétisé par la vente de centaines de véhicules blindés légers à l’Arabie saoudite pour plusieurs milliards de dollars. L’accord a suscité une vive opposition au Canada, obligeant tant Harper que Trudeau à défendre à plusieurs reprises l’accord alors que le dossier des droits de l’homme en Arabie saoudite est préoccupant.

Bien que de tels débats aient également lieu à Londres et à Washington, il est peu probable qu’ils subissent une telle pression en ce qui concerne la vente de matériel qui n’a pas de rôle de combat immédiat. Cela se situerait au bas de l’échelle de la controverse, en relation avec la question de l’équipement militaire britannique et américain facilitant la guerre catastrophique menée par l’Arabie saoudite au Yémen.

Échanges bilatéraux

Étant donné que les Canadiens sont très sensibles aux accords de défense avec les États du Golfe, tout conflit avec le royaume au sujet des droits de l’homme est voué à jouer un rôle important au niveau national pour Trudeau. Il peut redorer son blason en matière de droits de l’homme et faire preuve de fermeté devant son électorat de base. Le prince héritier saoudien, Mohammed ben Salmane, peut également se rengorger dans son pays, affirmant avoir résisté à l’intimidation canadienne.

Une victoire pour tous les deux, semble-t-il – sauf que ce n’est pas le cas, et que ni le Canada ni l’Arabie saoudite ne peuvent sortir de ce fiasco avec beaucoup de crédit. Les Saoudiens peuvent penser qu’ils peuvent se débrouiller sans Ottawa : les échanges bilatéraux ne sont pas particulièrement importants, et il existe beaucoup d’autres pays avec lesquels faire des affaires. Le Royaume-Uni, la France et les États-Unis compensent largement la perte du Canada en tant que partenaire en matière de défense.

Le Premier ministre canadien Justin Trudeau photographié au quartier général de l’OTAN, à Bruxelles, le 11 juillet 2018 (AFP)

Cependant, l’image du royaume est de plus en plus marquée par des accusations de politique étrangère inconstante et imprévisible. Expulser un ambassadeur et menacer de mettre un terme aux relations commerciales sur la base d’un tweet – aussi insensible soit-il – est une réaction exagérée. Si les relations commerciales peuvent être affectées par de simples tweets, la petite file d’investisseurs cherchant à faire des affaires avec Riyad risque de se réduire davantage. L’Arabie saoudite a besoin d’investissements étrangers après avoir subi d’importantes sorties de capitaux et un déclin spectaculaire des investissements directs étrangers.

On ne sait pas ce qui se passe maintenant. Le Canada devra présenter des excuses pour que les relations reviennent à la normale, et il revient à Trudeau de décider s’il en sera ainsi.

Réformes nationales

Ce différend plutôt déplorable montre que le prince héritier de l’Arabie saoudite ne tolérera pas beaucoup d’ingérence dans son programme de réformes nationales. L’approche maladroite du Canada pour critiquer les réformes sociales du royaume n’a pas aidé les choses, mais la situation d’ensemble est claire : les réformes seront faites à la manière de ben Salmane, à son rythme, au moment de son choix.

Peut-être le prince héritier a-t-il tiré des leçons de ces autocrates avant lui qui ont ouvert les portes aux réformes, pour ensuite être dépassés par celles-ci, comme cela s’est notamment produit en URSS.

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En mars, j’ai constaté que les réformes sociales de ben Salmane méritaient d’être louées, mais que les changements apportés à tout prix ne constituent pas du tout un changement. Cela sonne aujourd’hui plus vrai que jamais : les progrès louables de Riyad sur les droits des femmes ont malheureusement été entachés par la détention de femmes activistes. Le fait que le Canada se soit engagé dans le débat ne change rien au fait que nous devrions tous être préoccupés par le côté obscur du projet de réforme saoudien.

Il est dans l’intérêt tant de Washington que de Londres de rester à l’écart de cette dispute, mais le cours de cette crise doit être surveillé de près. Tous les pays méritent d’être traités avec un minimum de respect. Riyad, cependant, doit comprendre que les réactions excessives démontrent la faiblesse, pas la force.

- Michael Stephens est chercheur sur le Moyen-Orient et responsable de RUSI Qatar. Il a rejoint le bureau de RUSI à Londres en septembre 2010, d’abord dans le cadre du programme de sécurité nucléaire, puis des études sur la sécurité internationale. Ses recherches récentes portent sur l’identité arabe chiite au Moyen-Orient et ses relations avec l’Iran. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @MStephensGulf

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane photographié au sommet de la Ligue arabe à Dhahran, le 15 avril 2018 (Bandar al-Jaloud/Palais royal saoudien/AFP).

Traduit de l’anglais (original).