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Derrière la façade du « succès », la révolution continue en Tunisie

Les récentes manifestations ne peuvent être expliquées uniquement par le manque d'emplois ou les mesures d'austérité demandées par le FMI. Elles sont l'extension de la révolution, et visent à mettre fin à toutes les formes de domination

Il y a deux semaines, les forces de sécurité tunisiennes ont déployé une force excessive pour tenter d'arrêter des manifestants pacifiques à El Kamour, à Tataouine, tuant l'un d’eux. Six ans après les révoltes populaires de 2010-2011, de nombreux Tunisiens se demandent ce qui reste de leur révolution.

Le conte de fée de laïcs et d’islamistes qui s'entendent et aboutissent à des compromis négociés par deux figures patriarcales ne correspond pas à la réalité sur le terrain

Distingué par le prix Nobel de la Paix en 2015, le succès de la Tunisie est souvent attribué à la nature consensuelle de sa transition, avec un gouvernement de coalition composé du parti islamiste, Ennahdha, qui partage le pouvoir. Cependant, ce conte de fée de laïcs et d’islamistes qui s'entendent et aboutissent à des compromis négociés par deux figures patriarcales, que sont le président Béji Caïd Essebsi et le chef d'Ennahdha, Rachid Ghannouchi, ne correspond pas à la réalité sur le terrain.

Le président tunisien Béji Caïd Essebsi (à gauche) et le chef du parti d'Ennahdha Rached Ghannouchi discutent avant de signer les documents qui ont contribué à la formation d'un gouvernement d'union nationale en juillet 2016 (AFP)

En effet, la Tunisie post- révolutionnaire continue à faire face à des bouleversements sociaux et des manifestations régulières. Au cours des deux dernières années, des manifestations ont continué à se dérouler en réponse à l'obsession troublante du président Essebsi à faire adopter son projet de loi d'amnistie, qui pardonnerait entre autres l'élite économique qui a frauduleusement accumulé ses richesses sous la dictature de Zine el-Abidine Ben Ali. Mais les protestations ne se limitent pas à ce problème.

L'extraction de ressources naturelles dans le sud – un héritage du colonialisme – a galvanisé l'activisme populaire.

Décennies de marginalisation

Les protestations ont été amplifiées il y a deux mois à Tataouine avec l'annonce d'une grève générale, entraînant la mort du protestataire susmentionné. Bordant l'Algérie et la Libye, cette région, la plus méridionale de la Tunisie, est une vaste terre aride exploitée pour ses ressources naturelles. Tataouine est sévèrement touchée par le chômage, 32 % en 2016, contre 15,5 % à l'échelle nationale. Les populations ont connu des décennies de marginalisation et, malgré la révolution de 2010-2011, leur vie ne s'est pas améliorée.

La nature cyclique des mouvements sociaux en Tunisie ne peut être expliquée uniquement par le manque d'emplois ou les mesures d'austérité demandées par le FMI

Les habitants de Tataouine ont retrouvé leur voix grâce à la nouvelle Constitution de 2014.  Rédigée dans le but de rétablir l'égalité dans les régions internes marginalisées, incubatrices de la révolution, la nouvelle Constitution souligne l'importance de combler l'écart entre la région côtière et la périphérie, appelant le gouvernement à allouer les recettes provenant de l'extraction des ressources naturelles aux régions dans lesquelles elles ont été extraites. En tirant leur légitimité de leurs droits constitutionnels, les habitants dénoncent le fait qu’ils n’aient rien reçu de l'extraction des ressources naturelles, à l'exception des dommages environnementaux et de la pénurie d'eau.

Des Tunisiens organisent un sit-in devant la station d’extraction de pétrole d’El Kamour à Tatatouine en mai 2017 (AFP)

Malgré les protestations persistantes, les dirigeants politiques refusent d'accepter les demandes populaires pour une plus grande transparence et une meilleure gouvernance. Des campagnes similaires l'année dernière appelant à la transparence dans l'industrie pétrolière sont tombées dans les oreilles d’un sourd, Essebsi et Ghannouchi rejetant la campagne intitulée « Winou el petrol » (« Où est le pétrole? »).

Le Premier ministre Youssef Chahed a récemment soutenu des amendements urgents permettant au gouvernement d'échapper à l'examen parlementaire des contrats liés aux ressources naturelles, ce qui entrave la transparence dans le secteur pétrolier. Les médias ayant un parti pris favorable à l'ancien régime accusent régulièrement les manifestants de protéger les contrebandiers opérant sur la frontière libyenne.

L’élite et les marginalisés

Sur fond de discrimination, la classe moyenne et les Tunisiens aisés, principalement dans les régions côtières, accusent les militants d'être antipatriotique et de vouloir bloquer l'économie. Mais de quelle économie parlent-ils ? Une économie basée sur l'exploitation minière et le forage qui détruit l'environnement pour le profit d’un capital national et international ?

La Tunisie est polarisée. Mais cela n'a rien à voir avec la polarisation supposée des Tunisiens laïcs et islamistes. D'une part, l'élite, au centre, défend le statu quo et préfère pardonner les corrompus pour maintenir son statut actuel et son pouvoir. D'autre part, la population marginalisée dans la périphérie, qui ne croit pas aux mantras néolibéraux qu’elle entend des élites et des think tanks internationaux, veut retrouver sa dignité.

La Tunisie est polarisée. Mais cela n'a rien à voir avec la polarisation supposée des Tunisiens laïcs et islamistes

Cette polarisation se manifeste dans l’expression tunisienne « el hogra », qui signifie le dénigrement de la périphérie par un centre dominant, et qui a réintégré les conversations à Tataouine et ailleurs dans l'intérieur marginalisé et au sud de la Tunisie. La tragédie de la famille Soltani, dont les deux fils ont été décapités à un an et demi d’écart sous l'indifférence du gouvernement, illustre la présence de l'État dans la région uniquement dans ses formes extractives et répressives.

Des Tunisiens sans emploi dans le parc el-Mourouj, à Tunis, après avoir participé à une marche de 400 kilomètres allant de la ville de Gafsa à la capitale Tunis pour demander du travail en février 2016 (AFP)

La réponse aux mouvements sociaux va au-delà de la création d'emplois, de la fin des mesures d'austérité ou de la lutte contre la corruption – il s'agit de traduire les objectifs de la révolution en une nouvelle relation entre l'État, la nature et le peuple. La Tunisie doit se libérer des logiques capitalistes basées sur la primauté de la croissance et développer plutôt les conditions sur le terrain nécessaires pour que la reproduction de la vie prospère.

Dans la direction opposée

Cependant, les partis au pouvoir – les « laïcs » de Nidaa Tounes et les « islamistes » d’Ennahdha –, dont la façon de faire de la politique à huis clos est jugée par certains comme essentielle à la stabilité de la Tunisie, semblent se diriger dans la direction opposée.

Dans un discours du 10 mai, le président Essebsi a déclaré qu'il enverrait les forces de sécurité pour protéger le secteur extractif. L'imposition de la force pour étouffer les revendications populaires brise l’image de la Tunisie comme étant une réussite des révolutions arabes et confirme l'orientation contre-révolutionnaire du gouvernement actuel.

Chahed, coincé par des révélations du neveu de Ben Ali lors d'une séance d'audience de l’Instance Vérité et Dignité, et sous la pression des protestations en cours par le mouvement « Manich Msemah », s'est précipité pour faire arrêter un certain nombre d'hommes d'affaires corrompus. Pourtant, pour beaucoup, cet acte était trop peu et trop tardif, et ce qui s’y reflète en réalité est un règlement intra-élite plutôt qu'une véritable lutte contre la corruption.

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Les ressources naturelles sont devenues le problème où convergent les luttes sur les objectifs révolutionnaires. C'est la raison pour laquelle la nature cyclique des mouvements sociaux en Tunisie ne peut être expliquée uniquement par le manque d'emplois ou les mesures d'austérité demandées par le FMI – ces mouvements sociaux continus en Tunisie sont l'extension de la révolution, une forme de demandes soutenues pour mettre fin à toutes les formes de domination : le néolibéralisme basé sur l'argent facile de l'extraction des ressources, le patriarcat de l'État, l'héritage du colonialisme, le racisme et la discrimination.

- Mabrouka M'Barek a été une membre élue de l'Assemblée nationale constituante tunisienne de 2011 à 2014. Elle est actuellement chercheuse au Middle East Institute.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : des Tunisiens participent à une grève générale pour protester contre la marginalisation de leur région et demander son développement et davantage d'emplois, le 11 avril 2017, à Tataouine, au sud de la Tunisie (AFP).