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Des réseaux aux territoires, l’EI a tout pour de nouveau prospérer

Si l’EI a perdu ses bastions, la menace « terroriste » n’a pas été écartée. Elle concerne à la fois les « poches » de repli de l’organisation d’Abou Bakr al-Baghdadi et d’autres groupes dits « djihadistes »

Le groupe État islamique (EI) a été vaincu, mais n’a pas été éradiqué. C’est d’ailleurs ce que n’ont pas manqué de rappeler les combattants des Forces démocratiques syriennes (FDS) – coalition kurdo-arabe soutenue par Washington qui contrôle le nord-est syrien et qui a largement contribué à la lutte contre l’EI – à l’annonce d’un retrait américain de Syrie. 

Les FDS, dominées par les combattants kurdes des Unités de protection du peuple (YPG), ont ainsi brandi la menace d’un retour en force de l’EI. Dans un contexte de « trahison » américaine et de danger turc (projet d’offensive pour éradiquer les YPG, organisation « terroriste » selon Ankara), évoquer la possible résurgence de l’EI est un moyen de susciter la solidarité des opinions « occidentales ». 

Combattants armés kurdes appartenant aux Unités de protection du peuple (AFP)

Sans vouloir minimiser cette menace et le rôle des combattantes et des combattants kurdes (un certain « néo-orientalisme » s’est chargé d’en faire les héros du conflit syrien), il nous faut bien admettre que la « lutte contre le terrorisme » est un outil de légitimation commode, y compris – et c’est cocasse – pour des groupes traqués au nom de cette même lutte. 

Le « terrorisme » est intimement lié aux États

Le « terrorisme » est un objet d’étude délicat et paradoxal. Dans un monde « globalisé » où ont émergé depuis des décennies des groupes extrémistes armés transnationaux, il est très tentant de penser le « terrorisme » indépendamment des structures étatiques, d’y voir un phénomène qui échappe aux États. 

Il est aussi hélas tentant de l’étudier comme une branche de l’islamologie : d’accorder une place démesurée aux fondements religieux du moindre acte devenu « terroriste » par la magie de la revendication opportuniste. 

Parmi les groupes armés agissant aujourd’hui sur le sol syrien, seuls ceux qui ne bénéficient pas officiellement d’une protection étatique (EI, al-Qaïda ou les groupes affiliés ou anciennement affiliés à al-Qaïda) sont considéréscomme « terroristes » par l’ONU

En réalité, bien qu’il soit lié à une « mondialisation triomphante aux prises avec elle-même » (pour reprendre la formule de Jean Baudrillard), nous pensons que le terrorisme est aussi intimement lié aux États.

D’abord, « trop » d’État – c’est-à-dire l’oppression et  la répression – favorise l’émergence d’une violence « illégitime » que l’État s’empresse de qualifier de « terroriste ».

Ensuite, « pas assez » d’État – c’est-à-dire une défaillance des structures étatiques, qu’elles soient redistributives ou répressives – facilite l’installation ou l’expansion d’un groupe terroriste. 

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L’EI est le fruit de l’invasion américaine en Irak, de la faiblesse de l’État irakien issu de cette intervention (perçu comme étranger dans une ville comme Mossoul) et de l’affaiblissement de l’État syrien. 

La complaisance d’États tiers est aussi un moteur important : L’EI a prospéré quand Ankara considérait qu’il n’était pas une cible prioritaire en comparaison avec le pouvoir syrien ou avec les combattants kurdes. 

Enfin, c’est l’absence de parrain étatique qui universalise la dénomination « terroriste ». Parmi les groupes armés agissant aujourd’hui sur le sol syrien, seuls ceux qui ne bénéficient pas officiellement d’une protection étatique (c’est-à-dire l’EI, al-Qaïda ou les groupes affiliés ou anciennement affiliés à al-Qaïda) sont considérés comme « terroristes » par l’Organisation des Nations unies (ONU). Pour les autres, c’est à la discrétion des États. 

La Turquie et la Russie : deux approches opposées

L’opposition entre logique territoriale (consolidation ou construction territoriale) et logique réticulaire (appui sur un réseau transnational) est l’une des grilles de lecture qui permettent de comprendre les crises dont pâtit le Moyen-Orient. De ce point de vue, la Turquie et la Russie – aujourd’hui partenaires en vue d’une solution politique en Syrie – ont fait des choix très différents. 

Pour la Turquie, le réseau a été perçu comme une opportunité plutôt que comme un danger. Dès le début des soulèvements dans le monde arabe et dès le début du conflit syrien (2011), Ankara a voulu s’appuyer sur le réseau des Frères musulmans.

Une Syrienne marche avec un garçon devant une banderole représentant une poignée de main entre Vladimir Poutine et Bachar al-Assad, dans la campagne de l’ouest de la province d’Idleb, le 1er juin 2018 (AFP)

Pour la Turquie, le terrorisme est une affaire de territoire et non de réseau : les « terroristes » à éradiquer en priorité, ce sont les combattants kurdes du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et de sa branche syrienne (YPG). Leur autonomie à sa frontière est la véritable menace « terroriste ». 

Pour la Russie, les acteurs non étatiques dont le combat a une finalité territoriale (Hamas, Hezbollah, YPG …) ne sont pas des organisations terroristes. Pour Moscou, c’est l’islam politique – dans sa dimension réticulaire – qui est menaçant. Sa stratégie antiterroriste sur le sol syrien révèle une évolution qui en dit beaucoup sur le rapport entre État et terrorisme.

Pour la Turquie, le terrorisme est une affaire de territoire et non de réseau. Pour la Russie, les acteurs non étatiques dont le combat a une finalité territoriale (Hamas, Hezbollah, YPG …) ne sont pas des organisations terroristes

Au début de son implication dans le conflit syrien, la Russie donnait l’impression d’assimiler tous les groupes « rebelles » à des « terroristes ». Quand la Russie n’était pas en position de force et quand Damas était menacée, la catégorie « terroriste » sonnait comme un aveu de faiblesse (cela rappelle « l’impuissance du tout-puissant » formulée par Étienne Balibar). 

Quand ses victoires se multipliaient, les groupes « terroristes » vaincus et évacués vers d’autres zones de conflit devenaient des groupes « modérés » (c’est le cas de groupes salafistes nationaux comme Ahrar al-Cham et Jaych al-Islam), sur fond de rapprochement russo-turc. On retrouve aujourd’hui ces groupes au nord-ouest du pays, dans des structures soutenues par la Turquie.

Les nouveaux termes de la lutte antiterroriste en Syrie

Dans un contexte de reconquête du territoire par le pouvoir syrien, la chute de l’EI (dont les anciens territoires ont été soit reconquis par Damas, soit conquis par les Forces démocratiques syriennes soutenues par Washington) est loin d’avoir clos le dossier de la lutte antiterroriste. Il dépend aujourd’hui principalement du partenariat entre Moscou et Ankara. 

Les groupes « universellement » considérés comme « terroristes » en Syrie aujourd’hui sont surtout actifs au nord-ouest du pays – dans les régions d’Alep et d’Idleb – (Hayat Tahrir al-Cham, anciennement affiliée à al-Qaïda) et à l’est du pays (les dernières poches de l’EI). 

Dans les régions d’Alep et d’Idleb, les groupes « djihadistes » sont en position de force, tandis que les rebelles soutenus par Ankara semblent en difficulté

Les groupes « universellement » considérés comme « terroristes » en Syrie aujourd’hui sont surtout actifs au nord-ouest du pays – dans les régions d’Alep et d’Idleb (AFP)

Cette situation peut constituer un atout pour Moscou et Damas : si la Turquie et ses alliés locaux échouent face aux groupes terroristes, alors elle peut difficilement exiger une zone tampon dans la province d’Idleb (évitant un nouvel afflux de réfugiés en cas de conflit) et empêcher indéfiniment l’armée syrienne de poursuivre sa reconquête du territoire.

Mais au-delà de la question du terrorisme, la situation demeure complexe : la Russie est tiraillée entre les attentes – qu’elle soutient – du pouvoir syrien en termes de souveraineté sur l’ensemble du territoire et les exigences turques. 

La question du terrorisme, quand elle a trait à un contrôle territorial, dépend énormément de la coopération interétatique. Si la coordination russo-turque fonctionne, et si toutes les armées de la région en font une priorité, les « djihadistes » du nord et de l’est du pays ont très peu de chances de conserver le moindre territoire. 

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Seulement, cette coordination s’annonce délicate : entre une Turquie qui demande à être rassurée à sa frontière, notamment au sujet de ses « terroristes » à elle (les YPG), des YPG kurdes qui tiennent à leur autonomie et qui comptent encore sur un soutien « occidental », et un gouvernement syrien qui veut reconquérir l’intégralité du territoire. 

Mais même si cette coopération fonctionne (au détriment des YPG, par exemple), éliminant ainsi tout contrôle territorial par un groupe « terroriste », les frustrations que provoquera la solution politique à venir – fussent-elles marginales – nourriront peut-être un terrorisme qui, à défaut de reposer sur un bout du territoire syrien, prospérera dans des réseaux et s’appuiera sur d’autres territoires.

Adlene Mohammedi est docteur en géographie politique et spécialiste de la politique arabe de la Russie et des équilibres géopolitiques dans le monde arabe. Il dirige Araprism, site et association consacrés au monde arabe. Il travaille, par ailleurs, sur la notion de souveraineté et sur les usages actuels du droit international. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @AdleneMo

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : pour les Forces démocratiques syriennes, auxquelles appartient ce combattant en photo, le retrait des forces américaines de Syrie « offriraau terrorisme une opportunité de se reprendre et de lancer une nouvelle campagne dans la région » (AFP).