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Douma : les atrocités commises en Syrie nécessitent l’attention du monde entier

Le monde ne peut pas se permettre de conserver l’apathie et la résignation dont il fait preuve face à l’effusion de sang en Syrie et dans la région en général : les civils doivent être protégés

Le bombardement lancé dimanche dernier par le gouvernement syrien contre un marché de la ville de Douma, entraînant la mort d’au moins 112 de ses propres citoyens, a été l’une des attaques les plus meurtrières d’un conflit toujours plus dévastateur. Les quatre frappes ont eu lieu pendant la période animée de la mi-journée, comme si le but avait été de maximiser les dégâts. Une fois de plus, nous avons été confrontés à des images troublantes de salles remplies des corps des victimes, dont de nombreux enfants, préparés à être enterrés.

Il y a 20 ans, presque jour pour jour, un bombardement brutal similaire lancé contre un marché avait changé le cours de la guerre de Bosnie. Le 28 août 1995, pendant leur siège de la ville de Sarajevo, les forces des séparatistes de Republika Srpska avaient tiré 5 obus de mortier contre le marché de Markale, tuant 43 personnes et en blessant 75.

L’horreur et l’indignation suscitées par cette attaque (la deuxième contre le marché de Markale, après celle du 5 février 1994 qui avait tué 68 personnes) avaient poussé une grande partie de la communauté internationale à agir de manière unifiée. Plusieurs des principaux officiers serbes impliqués dans les deux bombardements du marché, dont les généraux Stanislav Galić, Dragomir Milošević et Momčilo Perišić, ont plus tard été jugés par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie pour leur rôle dans les bombardements. Galić a été condamné à une peine d’emprisonnement à perpétuité pour des crimes contre l’humanité commis au cours du siège de Sarajevo.

Malheureusement, il semble peu probable que l’horreur de la dernière attaque contre le marché de Douma entraîne la moindre réponse internationale efficace. L’attaque a reçu une large couverture médiatique, mais celle-ci s’est estompée presque immédiatement. Au lieu de changer la donne, à l’instar des massacres du marché de Markale, celui de Douma semble destiné à devenir un nouvel indicateur macabre d’un conflit se noyant parmi de nombreux autres indicateurs macabres, dont même ceux qui suivent le conflit de près ont du mal à se souvenir dans leur totalité. En attendant, la population civile syrienne continue de souffrir et de mourir, presque sans le moindre espoir de sortir de ce conflit toujours plus brutal.

Soyons honnêtes. La majeure partie du monde détourne le regard de ce qui se passe en Syrie. Ils ne lisent plus les derniers récits d’horreur et décrochent lorsque la Syrie s’invite au journal télévisé. La plupart des organismes de presse sont bien conscients de cela et produisent donc moins de reportages sur la Syrie. La Syrie et une partie importante du Moyen-Orient semblent être un lieu de conflit sans fin et insoluble, un cimetière de tentatives infructueuses de mettre un terme à l’effusion de sang.

Mais cet état d’apathie et de résignation est une réaction dont le monde ne peut pas se permettre face à l’effusion de sang en Syrie et dans la région en général. Les conséquences d’une nouvelle crise au Moyen-Orient ne peuvent être contenues facilement à la région, comme cela apparaît clairement à travers la propagation de l’insécurité et de l’instabilité, l’augmentation des flux de réfugiés fuyant la région et la menace de plus en plus grande représentée par les attentats inspirés par l’État islamique.

Droits de l’homme et lois de la guerre

Il est grand temps de s’employer à protéger les civils et à mettre fin aux atrocités généralisées qui alimentent ce conflit. Il est encourageant de constater que l’envoyé spécial de l’ONU pour la Syrie, Staffan de Mistura, s’est fait de plus en plus entendre pour condamner les violations des lois de la guerre telles que le bombardement du marché de Douma.

Insister sur le respect des droits de l’homme et des lois de la guerre lors d’un conflit aussi brutal que la guerre civile syrienne peut sembler illusoire, mais il s’agit en fait une composante fondamentale pour mettre fin aux conflits armés qui font rage dans la région. Le seul moyen de sortir de ce tourbillon de violence nihiliste est d’établir une société où chacun (indépendamment de son origine ethnique, de sa religion ou de ses opinions politiques) se sentirait en sécurité et pourrait raisonnablement espérer un avenir meilleur pour lui-même et ses enfants.

Une façon très concrète de venir en aide aux personnes touchées par le conflit syrien serait que le Conseil de sécurité donne suite à ses propres résolutions appelant à mettre fin aux attaques aveugles. Le Conseil de sécurité doit imposer un embargo sur les armes au gouvernement syrien et aux autres camps belligérants qui commettent des abus systématiques et généralisés, et renvoyer cette situation devant la Cour pénale internationale afin que les responsables de crimes tels que les frappes lancées cette semaine contre le marché Douma craignent de se retrouver sur le banc des accusés.

Le système de surveillance et d’attribution mis en place par le Conseil de sécurité pour déterminer les responsabilités pour des attaques chimiques en Syrie doit être élargi pour surveiller et déterminer les responsabilités lors des attaques aveugles perpétrées lors du conflit. Enfin, le Conseil de sécurité doit imposer des sanctions ciblées contre les individus responsables de violations graves des lois de la guerre et les avertir qu’ils seront tenus pour responsables de leurs crimes.

Les autres pays doivent également offrir aux Syriens en fuite le refuge qu’ils sont en droit d’obtenir hors de leur pays brutalisé. Au lieu d’utiliser un langage alarmiste au sujet des « essaims » de migrants (comme le Premier ministre britannique David Cameron a récemment caractérisé la situation) submergeant l’Europe, l’Europe et le reste du monde doivent accepter leur obligation juridique et morale envers ceux qui sont contraints de fuir de chez eux en raison de la violence du conflit ou des abus massifs, et de créer un système d’asile juste et accessible, partageant équitablement cette responsabilité entre les nations.

L’Europe, et encore moins le monde entier, ne sont pas submergés par les réfugiés. Certes, le monde est confronté à une crise sans précédent des fuites et des déplacements, causés par les conflits que la communauté internationale n’a pas su résoudre, ou qu’elle a contribué directement à créer dans certains cas. Le nombre de demandeurs d’asile arrivant en Europe (138 000 Syriens dans toute l’Europe en 2014)  fait pâle figure en comparaison avec le fardeau supporté par les pays voisins : au Liban uniquement, plus d’1,1 million de Syriens ont tenté de trouver refuge.

Il est tout simplement honteux que l’Europe, l’Australie, les États-Unis et les autres pays refusent d’assumer leur responsabilité collective pour venir en aide aux personnes en détresse, et les forcent à risquer leur vie pour atteindre l’Europe, mais aussi trop souvent à vivre dans des conditions horribles dès qu’ils ont bel et bien réussi à atteindre la forteresse Europe.

La complexité du conflit en Syrie ne doit pas être une excuse pour détourner le regard. Les civils à Douma, tout comme les autres civils pris au piège dans les conflits, qu’ils se trouvent à Sarajevo, à Gaza, dans le Néguev ou à Bagdad, doivent être protégés. Même s’il n’existe peut-être pas de solution facile pour chaque conflit, il existe toujours des mesures qui permettent de minimiser les souffrances des civils.

Les dirigeants internationaux doivent se rappeler qu’il y a 20 ans, il semblait également impossible de mettre fin aux abus dans les Balkans. Et pourtant, aujourd’hui, certains des principaux auteurs de ces atrocités sont derrière les barreaux pour les crimes qu’ils ont commis. Les cicatrices des guerres des Balkans n’ont pas toutes été guéries, et 20 ans plus tard, beaucoup restent dans l’incapacité de rentrer chez eux. Toutefois, l’effusion de sang a cessé, et beaucoup ont retrouvé une vie normale.

Il est vrai que les conflits en Syrie et dans le Moyen-Orient en général sont de beaucoup plus grande ampleur que les guerres des Balkans. Mais telles sont les conséquences de l’incapacité de la communauté internationale à mettre fin à ces crimes. Comme il y a 20 ans dans les Balkans, un effort international beaucoup plus déterminé est nécessaire.

Peter Bouckaert est directeur de la division Urgences à Human Rights Watch.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : personnel des services d’urgences syriens transportant un blessé suite à des frappes aériennes à Douma, à l’est de la capitale Damas, le 16 août (AFP).

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.