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Échec et mat en Syrie : la manœuvre d’Erdoğan avec Poutine n’est pas payante

Le partenariat de la Turquie avec la Russie en Syrie est une déception et ne laisse à Ankara guère d’autre choix que d’accepter la protection russe accordée aux Kurdes

Lorsque la Turquie s’est réconciliée avec la Russie et a exprimé ses regrets après avoir abattu un avion de chasse en novembre 2015, cette démarche ressemblait à un coup de maître stratégique. Celle-ci a rompu le jeu diplomatique et stratégique des États-Unis en Syrie et ouvert la voie à un partenariat de travail dans ce pays entre Ankara, disposant désormais de son propre contingent militaire en Syrie, et Moscou.

L’une des principales motivations turques pour l’établissement d’un partenariat avec Moscou et l’entrée de troupes turques en Syrie a été mise en échec

Huit mois plus tard, les choses ne se passent pas du tout comme cela. La politique syrienne de la Turquie semble avoir déraillé, les forces d’Ankara se retrouvant ainsi bloquées. Elles n’ont pas réussi grand-chose de plus que la prise de Jerablous et al-Bab, situées dans une bande septentrionale proche de la frontière turque.

Pire encore pour Ankara, la Russie semble protéger les Kurdes syriens de toute manœuvre turque visant à mettre fin à leur autonomie. Cette semaine, le président turc Recep Tayyip Erdoğan a exprimé sa « tristesse » face à la poursuite des liens de la Russie et des États-Unis avec les Unités de protection du peuple (YPG) en Syrie. Ses propos ont suivi le déploiement de troupes russes à Afrin, l’enclave kurde syrienne isolée située la plus à l’ouest.

Un homme kurde garde un poste de contrôle sur la route menant à la ville d’Afrin, près de la frontière syro-turque, en 2012 (AFP)

Non seulement Afrin était l’une des quelques cibles militaires potentielles restantes pour la force turque, mais cette semaine, un soldat turc a également perdu la vie suite à des tirs transfrontaliers. La Turquie a répondu en convoquant l’ambassadeur russe à Ankara au ministère des Affaires étrangères afin de protester avec véhémence contre l’incapacité de la Russie à maintenir le cessez-le-feu et sa présence croissante dans les zones contrôlées par le Parti de l’union démocratique (PYD). Il semblerait que la Turquie n’ait pas été informée à l’avance de la manœuvre russe vers Afrin.

À LIRE : Le désastre syrien de la Turquie

Bien que la Turquie ait averti qu’elle exercerait des représailles contre de nouvelles attaques du PYD, l’hypothèse inévitable est que la Russie est là pour offrir un parapluie protecteur à l’enclave kurde syrienne autonome.

Ainsi, l’une des principales motivations turques pour l’établissement d’un partenariat avec Moscou et l’entrée de troupes turques en Syrie – maîtriser le détachement d’enclaves kurdes syriennes – a été mise en échec.

Évincée par une action en tandem

Il y a encore pire pour Ankara. Au lieu de jouir avec les Russes d’un partenariat implicitement anti-américain en Syrie, la Turquie voit Moscou agir en tandem avec Washington.

Environ deux semaines et demie avant leur déploiement à Afrin, les forces russes ont délivré un message encore plus fort en se déployant à Manbij, la ville arabe sous contrôle kurde dans le nord de la Syrie que les conservateurs religieux en Turquie, dont la ramification turque d’Ikhwan (les Frères musulmans), voyaient et voient encore comme la prochaine cible logique pour leurs troupes. Elles s’y sont jointes aux forces américaines, qui ont depuis été renforcées.

Cette évolution pourrait sembler à première vue similaire à ce qui s’est passé en Irak après 2003, avec l’apparition du Gouvernement régional du Kurdistan

La Turquie avait bombardé Manbij et d’autres régions kurdes tout au long du mois de février, mais cette option semble désormais bien fermée. Dans le même temps, les forces des YPG ont commencé à travailler avec les troupes américaines pour avancer sur Raqqa, la capitale de l’État islamique, et la Turquie semble être à l’écart et sans rôle.

Ankara se plaint amèrement du fait que les agissements des États-Unis et de la Russie aident les Kurdes syriens à « poursuivre leur propre programme ». Indépendamment de leur complexité politique, tout le monde à Ankara craint que le véritable programme ne consiste à créer une sorte d’autonomie kurde reconnue aboutissant finalement à la formation d’un État kurde quasi indépendant.

Cette évolution pourrait sembler à première vue similaire à ce qui s’est passé en Irak après 2003, avec l’apparition du Gouvernement régional du Kurdistan à Erbil.

Il s’agissait également du sous-produit d’une intervention américaine. Dans le cas du nord de l’Irak, l’opposition sunnite répandue au gouvernement irakien majoritairement chiite à Bagdad, le conservatisme des dirigeants kurdes locaux et les intérêts économiques réciproques ont permis à Ankara de trouver un modus vivendi avec les Kurdes irakiens.

Il n’existe pas de conditions similaires en Syrie, où les dirigeants kurdes (et de nombreux combattants) entretiennent des liens étroits avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), le mouvement terroriste kurde en Turquie qui est pris dans un conflit brutal avec les forces armées turques.

Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que d’autres aspects de la réconciliation turco-russe se révèlent également décevants. Les choses ne se passent pas sans heurts sur le front commercial, où les deux pays tentent de restaurer les liens rompus en 2015. Les Russes se sont montrés lents à réactiver les achats de plusieurs exportations agricoles turques, peut-être en raison de problèmes de contrôle qualité ; ainsi, le 15 mars, la Turquie a imposé d’énormes représailles tarifaires de 130 % pour les importations de blé en provenance de Russie.

Un pouvoir en déclin sur la table des négociations

Le rôle de la Turquie dans le processus de paix syrien semble également avoir décliné. La Turquie, la Russie et l’Iran restent les trois puissances garantes du cessez-le-feu en Syrie ; toutefois, lorsque la troisième série de négociations a été organisée le 15 mars dans la capitale kazakhe Astana, l’opposition syrienne soutenue par la Turquie s’est tenue à l’écart. Bien que le communiqué final d’Astana ait indiqué que les négociations avaient été constructives et utiles, la Syrie a fustigé la Turquie pour le boycott de l’opposition.

Curieusement, les Russes ne semblent pas essayer de consolider leur amitié avec la Turquie pour former un partenariat étroit visant à la détacher de l’Occident

Les alliés de la Turquie, formés par les différentes factions de l’Armée syrienne libre, sont mécontents d’un cadre de règlement qui leur est très défavorable. Mais puisqu’ils ne sont pas parvenus à faire ce que les YPG ont si remarquablement réussi, à savoir s’unir au sein d’une armée moderne et forte, les groupes composant l’ASL reçoivent une attention internationale faible ou nulle.

Cette situation pourrait changer si l’offensive surprise qu’ils ont lancée contre Damas le 20 mars parvenait à modifier l’équilibre militaire à l’intérieur du pays ; néanmoins, un renouveau à grande échelle du conflit entraînerait probablement la Turquie, en tant que principal commanditaire, dans une confrontation avec la Russie.

Cela semble être une éventualité qu’Ankara est déterminé à éviter. Bien que ses contacts avec les Russes (notamment le récent sommet de Moscou entre les présidents Erdoğan et Poutine) n’aient pas été récompensés, il n’y a eu presque aucune critique publique jusqu’à présent et le discours officiel fait état d’une coopération croissante – une version de plus en plus contestée par les faits sur le terrain.

De la fumée s’échappe suite à une frappe aérienne signalée dans les zones sous contrôle rebelle du quartier de Jobar, dans la banlieue est de la capitale syrienne Damas, le 20 mars 2017 (AFP)

Curieusement, les Russes ne semblent pas essayer de consolider leur amitié avec la Turquie pour former un partenariat étroit visant à la détacher de l’Occident, ce qui constituerait certainement un énorme gain stratégique pour Poutine, qui considère l’OTAN comme son ennemi.

Est-ce à cause d’une entente secrète américano-russe sur les zones d’influence mondiales ? Ou bien est-ce que cela reflète simplement un sentiment russe selon lequel la Turquie, fâchée avec l’UE et furieuse du soutien apporté aux YPG par les États-Unis, n’a que pour seule option une approche douce envers Moscou ?

David Barchard a travaillé en Turquie comme journaliste, consultant et professeur d’université. Il écrit régulièrement sur la société, la politique et l’histoire turques, et termine actuellement un livre sur l’Empire ottoman au XIXe siècle.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : le président russe Vladimir Poutine (à droite) discute avec le président turc Recep Tayyip Erdoğan (à gauche) avant leur rencontre au Kremlin, à Moscou, le 10 mars 2017 (AFP)

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.