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Emportez-vous contre Trump, mais ne lui reprochez pas tout ce qui ne va pas aux États-Unis

La violence et le racisme aux États-Unis sont aussi vieux que le pays – mais les Américains se réveillent et protestent comme jamais auparavant

Pendant de nombreuses années, j’ai porté sur mon sac à dos un pin’s qui piquait les gens : « Si vous n’êtes pas indignés, c’est que vous ne faites pas attention. »

Trump a énervé suffisamment d’Américains – et suffisamment vite – pour catalyser la résistance

Ce pin’s était un excellent moyen de démarrer des conversations, car beaucoup de gens me demandaient devant quoi ils devaient être indignés, ou pourquoi « j’étais aussi parano », comme ils disaient.

Mes réponses n’étaient alors pas très différentes de ce qu’elles auraient été aujourd’hui : je suis indignée devant le racisme éhonté de ce pays xénophobe, d’abord colonisé par des immigrants sans-papiers, fondé sur le génocide du peuple indigène et construit à la sueur du front d’esclaves africains et de leurs descendants.

Je suis indignée lorsque des hommes du clergé bénissent des guerres lancées par notre pays, qui est supposé avoir opéré une séparation de l’Église et de l’État. Je suis indignée devant l’addiction de ce pays à la guerre et sa glorification de l’armée.

Je suis indignée devant l’épidémie de violence qui touche les forces de l’ordre.

Je suis indignée devant le modèle très persistant de profit aux dépens des gens, qui affecte tous les aspects de notre vie, de l’éducation aux soins de santé, en passant par l’environnement et bien plus encore.

Des policiers en tenue anti-émeute se préparent à contenir des manifestants lors du sommet du G-20 organisé à Pittsburgh (Pennsylvanie), en septembre 2009 (AFP)

J’affirme que mes réponses seraient les mêmes aujourd’hui – sauf que plus personne ne me pose la question.

Clinton le faucon

La brutalité du président Donald Trump a indigné des dizaines de millions d’Américains qui, jusqu’à tout récemment, étaient endormis par l’élégance, le charme et le charisme de Barack Obama.

À LIRE : Le véritable héritage d’Obama : Trump

Et beaucoup de ces millions de personnes qui ont été charmées par Obama auraient fait la fête dans la rue si Hillary Clinton était devenue notre première femme présidente.

Le pays suit cette voie et cette ligne de conduite depuis sa fondation en tant qu’État colonial construit à la sueur du front d’esclaves

Pourtant, le bilan de Hillary Clinton en tant que secrétaire d’État va-t-en-guerre rappelle celui de sa prédécesseure Madeleine Albright, qui pensait que la mort de 500 000 enfants irakiens à la suite des sanctions était « un prix acceptable à payer [...] ».

Malgré mon évaluation critique de l’administration Obama, je ne cherche pas à tenter de minimiser le mal que Trump fera à ce pays et au monde.

Les gens vivent aujourd’hui avec une peur pleinement justifiée pour leur liberté, leur bien-être et leur vie. Beaucoup de gens vont mourir en conséquence des politiques de Trump, alors qu’ils se seraient bien portés sous Obama.

Lorsque des réfugiés sont privés d’entrée aux États-Unis et forcés de retourner dans le pays qu’ils ont fui pour sauver leur vie, ils sont condamnés à mourir.

Des membres du Ku Klux Klan harcèlent des habitants noirs, en janvier 1938 (AFP)

Lorsque des personnes malades ne peuvent pas payer leurs soins de santé, elles sont condamnées à mourir.

Lorsque des enfants boivent de l’eau contaminée, ils sont condamnés à mourir.

Ce n’est pas l’héritage de Trump

La première semaine du mandat de Trump a confirmé et dépassé nos pires craintes. Les rafales de décrets émis par le président ont, à juste titre, donné lieu à des comparaisons avec les assauts militaires de type « choc et effroi ». Les coups portés aux droits fondamentaux sont rapides et violents.

Néanmoins, nous devons cesser de reprocher à Trump tout ce qui ne va pas aux États-Unis aujourd’hui.

C’est Obama qui a dressé initialement la liste des sept pays désormais concernés par l’« interdiction des musulmans » prononcée par Trump – et Obama en a bombardé cinq

Il n’est aucunement question de nier le mal qu’il inflige, ni de le tirer d’affaire. Il s’agit plutôt de reconnaître que le pays suit cette voie et cette ligne de conduite depuis sa fondation en tant qu’État colonial construit à la sueur du front d’esclaves, avant de devenir ensuite un empire hyper-militarisé. Cette reconnaissance s’accompagne de la prise de conscience que nous devons changer plus que le président.

Les déportations, la torture, la violence des forces de l’ordre, la violence sexiste, l’hétéropatriarchie, le soutien aux dictatures, le soutien à l’occupation, l’occupation permanente ici, les coups d’État militaires à l’étranger... Toutes ces choses ne sont pas des innovations de Trump.

La frontière américano-mexicaine à Sunland Park, près de la ville mexicaine de Ciudad Juárez, en janvier 2017 (Reuters)

Bien avant que Trump ait aspiré à la présidence, les Américains d’origine japonaise étaient rassemblés et emmenés dans des camps d’internement.

Les juifs européens qui fuyaient l’Holocauste étaient refoulés aux ports d’entrée américains. Il y a déjà un mur à la frontière avec le Mexique. L’islamophobie imprègne tous les aspects de cette culture depuis des décennies et s’est intensifiée, à défaut de sortir de nulle part, après les attentats du 11 septembre 2001.

C’est Obama qui a dressé initialement la liste des sept pays désormais concernés par l’« interdiction des musulmans » prononcée par Trump. Obama en a bombardé cinq et a imposé de lourdes sanctions aux deux autres.

Trump n’est pas apparu de nulle part et chaque décret qu’il a émis jusqu’ici a traité d’une question qui envenime ce pays depuis des années.

Capitaliser sur l’indignation

Pourtant, il a accompli quelque chose que peu de présidents ou même d’organisateurs de carrière, voire aucun, ont réussi : il a énervé suffisamment d’Américains – et suffisamment vite – pour catalyser la résistance.

Sa vulgarité et son comportement répugnant sont tels que la plupart des gens ne peuvent l’ignorer.

Il n’y a pas d’enrobage ici ; finie la banalité accordée à la violence administrative qui caractérisait les administrations précédentes.

Trump se vante de ce que les autres présidents auraient essayé de déguiser. Et par conséquent, les gens qui avaient grandi en croyant qu’il était préférable de se laisser simplement porter et d’être « de bons Américains » sont sortis de leur complaisance. Aujourd’hui, ce ne sont pas seulement les progressistes et les activistes de longue date qui descendent dans les rues. Beaucoup se joignent à des protestations pour la première fois de leur vie.

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La mobilisation, l’organisation, l’engagement à résister aux coups de cette administration atteignent des niveaux inédits dans ce pays.

L’Université du Michigan, une très grande université publique, a refusé de publier le statut de ses étudiants en matière d’immigration.

Les maires de villes sanctuaires telles que Chicago et Seattle promettent de ne pas se laisser « forcer la main » pour se conformer aux ordres de Trump, même s’ils savent qu’ils perdront des financements fédéraux pour leur non-coopération.

L’État de Californie a menacé de ne pas payer ses impôts s’il perdait des financements publics pour avoir conservé ses villes sanctuaires.

Contraints à la censure médiatique par un ordre présidentiel visant à ne pas rendre compte de l’état de dévastation de l’environnement, les gardes forestiers de sept parcs nationaux se sont mis à disséminer des informations sur les réseaux sociaux.

Les gouverneurs dénoncent ouvertement un président manifestement incompétent qui se livre à des actes « hautement illégaux ». « Nous traçons la limite ici à SeaTac », a déclaré le gouverneur de l’État de Washington Jay Inslee devant les manifestants à l’aéroport international de Seattle-Tacoma, où des agents fédéraux avaient retenu six réfugiés à leur arrivée.

Des Amérindiens célèbrent une victoire contre le projet de Dakota Access Pipeline, en décembre 2016 (AFP)

Et de plus en plus de personnes descendent dans les rues à travers le pays, usées par des décennies de répression (rien de tout cela n’est nouveau, mais les choses sont simplement à l’air libre maintenant), mais encouragées à y mettre fin par l’arrivée d’une nouvelle ère de la détermination.

Nous devons maintenant capitaliser sur notre indignation, non seulement refuser de coopérer avec cette nouvelle administration et devenir complètement ingouvernables, mais aussi faire le point sur la culture de la complaisance qui a permis à un tel homme de devenir président.

Aujourd’hui, dans ce chaos, dans ce chaudron d’énergie catalysée, nous devons enfin cultiver et nourrir l’alternative. Se tourner vers le passé est très utile si nous en tirons des leçons et si nous nous concentrons sur l’avenir.

Les slogans sur nos pancartes sont éloquents. À nous d’en faire une réalité, pas seulement une aspiration.

« De la Palestine au Mexique, tous les murs doivent tomber. »

« Pas d’interdiction sur des terres volées. »

« "Plus jamais ça", c’est maintenant. »

« Le sionisme est du racisme. »

« Les vies noires comptent. »

« Résistez. »

« Votre silence ne vous protégera pas. »

Et ARRÊTEZ !

Nada Elia est une écrivaine et commentatrice politique issue de la diaspora palestinienne. Elle travaille actuellement sur son deuxième livre, Who You Callin’ "Demographic Threat" ? Notes from the Global Intifada. Professeur (retraitée) d’études sur le genre et la mondialisation, elle est membre du collectif de pilotage de la Campagne américaine pour le boycott universitaire et culturel d’Israël (USACBI).

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : rassemblement à Battery Park pour protester contre les nouvelles politiques en matière d’immigration du président américain Donald Trump, à New York, dans l’après-midi du 29 janvier 2017 (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.