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Fairuz, le Hezbollah et la répression de la démocratie sur les campus libanais

Les progrès au Liban sont impossibles sans les mouvements étudiants ; pourtant, les campus reflètent les dysfonctionnements de la politique de l’establishment dans le pays

Un incident controversé est survenu plus tôt ce mois-ci à la faculté d’architecture de l’Université libanaise, gérée par l’État, entre un groupe d’étudiants et le Hezbollah.

En attisant les flammes de la politique sectaire, les partis politiques ont repoussé de nombreux étudiants qui, autrement, se feraient davantage entendre et seraient plus actifs pour soutenir les mouvements étudiants alternatifs

Plusieurs étudiants ont organisé une commémoration pour célébrer l’anniversaire d’un camarade de classe, Mohammad Hamada, décédé dans un tragique accident de voiture en octobre dernier.

Les étudiants avaient reçu l’autorisation de la part de l’administration de l’université d’organiser l’événement sur une place en plein air, où ils prévoyaient de lâcher des ballons et de diffuser certains des morceaux de musique préférés d’Hamada, notamment des chansons de l’icône de la musique libanaise, Fairuz.

Quelques minutes après que les amis d’Hamada se sont rassemblés, des étudiants de la section du Hezbollah de l’université ont interrompu l’événement et exigé que la musique soit coupée pour des raisons religieuses, bien que Fairuz soit une admiratrice présumée du chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah.

L’administration de l’université a résilié le permis autorisant cet événement et demandé aux étudiants de l’organiser ailleurs. L’incident s’est déroulé un mois à peine après la diffusion en ligne d’une vidéo dans laquelle des partisans du Hezbollah à l’Université libanaise entonnent des hymnes, déclarent leur allégeance et chantent en soutien à Ali Khamenei, le guide suprême iranien.

Cela signifie-t-il donc que les universités libanaises sont sous l’hégémonie du Hezbollah ou dirigées par l’Iran ? En quelque sorte. Mais ce n’est là que la moitié de l’histoire.

Quand le sectarisme dresse sa tête hideuse

Les mouvements étudiants sont un moteur important du changement politique. Nous les avons vus faire des merveilles, y compris dans des pays autoritaires comme l’Égypte. Le Massachusetts a été le premier État américain à se désinvestir de l’apartheid sud-africain suite à une action dirigée par une initiative étudiante.

Le Liban ne déroge pas à la règle ; aucun changement ou progrès durable ne peut se produire dans le pays sans les mouvements étudiants. Mais aujourd’hui, les mouvements étudiants libanais sont dominés par les branches étudiantes des partis politiques de l’establishment.

Tout comme des idées fausses existent au sujet de la « presse libre » libanaise, il existe également des idées fausses sur l’étendue de la liberté dans les campus du pays, ce qui a entraîné la répression de la véritable démocratie.

En outre, en attisant les flammes de leur politique sectaire, les partis politiques ont repoussé de nombreux étudiants qui, autrement, se feraient davantage entendre et seraient plus actifs pour soutenir les mouvements étudiants alternatifs, mais qui craignent pour leur sécurité.

L’establishment libanais, d’une manière ou d’une autre, a tenté de resserrer son emprise sur les arènes universitaires publiques et privées, qui constituent souvent des espaces de pensée et d’action politiques créatifs et révolutionnaires.

Des soldats libanais montent la garde alors que des étudiants fuient l’endroit où des affrontements violents ont éclaté, en janvier 2007 dans une rue de Beyrouth (AFP)

Dans les institutions privées, l’establishment tente de se montrer subtil dans ses efforts mais échoue misérablement.

Le Club culturel du Sud de l’Université américaine de Beyrouth (AUB) a par exemple ouvertement honoré un ancien étudiant qui a perdu la vie en combattant le Hezbollah en Syrie, tandis que le Premier ministre Saad Hariri, du Courant du futur, a autorisé les médias nationaux à assister à une fête qu’il a organisée dans sa résidence avec des partisans de l’Université libano-américaine (LAU), qui ont remporté les élections étudiantes cet automne.

Parfois, le tableau devient laid, surtout lorsque les élections étudiantes reflètent la dynamique politique du pays. Par exemple, lors des élections étudiantes, les candidats du 14 Mars et du 8 Mars sont souvent concurrents.

Alors que les universités sont censées être civiles, non discriminatoires et indépendantes, le sectarisme dresse sa tête hideuse quand les élèves s’échangent des « Ali ! » et des « Omar ! » lors des élections à l’AUB – reflétant les divisions religieuses et sectaires entre sunnites et chiites au sein de la société libanaise.

Ou quand plusieurs étudiants de l’Université Saint-Joseph (USJ) décrivent le campus d’Huvelin comme le « fort du cheikh Bachir », en référence à l’ancien président et chef des Kataëb, parti chrétien de droite.

Le niveau le plus bas connu ces dernières années a sûrement été atteint en janvier 2007, lorsque le 14 Mars a accusé le Hezbollah et la Syrie d’être derrière l’assassinat en 2005 de l’ancien Premier ministre Rafiq Hariri. Au cours de violents affrontements entre étudiants et manifestants à l’Université arabe de Beyrouth, quatre personnes ont perdu la vie et au moins 25 ont été blessées.

Un feu entretenu

Il y a toujours eu des périodes favorables aux mouvements étudiants alternatifs sur les campus libanais, notamment à l’AUB. À partir de 2008, lorsque des combats de rue ont éclaté et que certains craignaient une nouvelle guerre civile, on a assisté à une croissance plus durable de ces mouvements et, depuis que le parlement a commencé à prolonger son propre mandat en 2013, à une expansion encore plus importante.

Tout comme l’establishment a été capable de monopoliser les médias et les structures politiques du pays sous le couvert d’une démocratie pluraliste, il en a été de même avec la politique étudiante

La crise des ordures et les élections municipales de 2016 ont également inspiré les jeunes pour soutenir ou faire partie d’une alternative souvent laïque et orientée à gauche en dehors de l’establishment.

Des groupes d’étudiants tels que le Club laïc et le Red Oak Club à l’AUB se sont engagés pour des causes sur le campus et en dehors. Bien que seul le premier nommé ait participé aux élections étudiantes et remporté des sièges, les deux groupes ont été actifs dans les protestations au cours de la crise des ordures et se sont fait entendre lors des récentes manifestations pour défendre la dernière plage publique de Beyrouth, entre autres causes.

À l’USJ, Safha Bayda, un groupe d’étudiants qui signifie « Page blanche », conteste la présence de l’establishment sur le campus et l’idéologie générale chrétienne de droite à laquelle l’université est associée. Leur slogan est « Votre passé est le vôtre, notre avenir est le nôtre ».

Toutefois, il y a bien évidemment plus de marge de manœuvre dans les institutions privées. À l’Université libanaise, des étudiants issus de groupes indépendants (qui ont choisi de rester anonymes) m’ont expliqué qu’il était illégal de former des groupes politiques et qu’ils devaient être du bon côté de l’establishment pour organiser des événements.

Ironiquement, l’objectif principal de l’Université libanaise était de développer une génération d’étudiants laïcs et créatifs, m’a indiqué Bassel Salloukh, analyste politique et auteur. Il a décrit les mouvements étudiants comme une « colonisation de l’intérieur ».

En 2013, dans un acte de résistance et d’indignation, des étudiants ont refusé de remplir des formulaires d’inscription qui les obligeaient à indiquer leur appartenance religieuse. Le ministère de la Jeunesse et des Sports et un représentant de l’université ont réagi en condamnant le formulaire et en les rassurant quant au fait qu’il ne s’agissait que d’un accident.

Mais alors que la seule université publique du pays est menottée, les étudiants ne seront libres que s’ils sont libérés de l’establishment.

La culture politique du Liban nourrie de force

Tout comme les multiples visages et entités de l’establishment ont été capables de monopoliser les médias et les structures politiques du pays sous le couvert d’une démocratie pluraliste, il en a été de même avec la politique étudiante. Mais pourquoi y ont-ils consacré autant d’efforts et de temps ?

La culture politique sectaire du Liban est pénible à endurer, en particulier pour une génération post-guerre civile qui, contrairement à celles du passé, reproche au gouvernement et non aux autres sectes ses problèmes socio-économiques et politiques

Tout est très simple. La culture politique sectaire du Liban est pénible à endurer, en particulier pour une génération post-guerre civile qui, contrairement à celles du passé, reproche au gouvernement et non aux autres sectes ses problèmes socio-économiques et politiques.

L’émergence et le développement de groupes d’étudiants qui se reconnaissent comme étant laïcs ou non sectaires, tout comme l’insatisfaction accrue envers l’élite sectaire observée pendant les protestations au cours de la crise des ordures, en sont des signes.

Ce n’est pas un feu de paille : ces changements et ces mouvements sont ici pour durer. Les cercles du pouvoir feront leur possible pour maintenir leur élan et dominer les groupes d’étudiants sur les campus, surtout dans la mesure où de nombreux facteurs externes qui étaient censés alléger la charge ne l’ont tout simplement pas fait.

Des activistes participent à un sit-in surprise au ministère libanais de l’Environnement pour exiger la démission du ministre après les manifestations de masse qui ont commencé dans le cadre de la crise nationale des ordures, le 1er septembre 2015 à Beyro

Par exemple, alors que l’essor de l’État islamique et des groupes partageant les mêmes vues aurait pu donner carte blanche à l’establishment pour être plus ouvertement sectaire dans sa rhétorique, cela n’a pas eu d’impact sur la génération post-guerre civile. Beaucoup d’étudiants s’opposent encore à l’establishment et ne s’en contentent pas comme d’un moindre mal en craignant qu’une organisation comme l’État islamique n’entre au Liban comme elle l’a fait en Syrie et en Irak.

Cela ne veut pas dire que la jeunesse dans son ensemble est contre l’establishment et n’adhère plus à des valeurs sectaires ; néanmoins, le processus de retrait de l’establishment de la vie quotidienne a été enclenché.

- Kareem Chehayeb est un auteur et musicien libanais vivant à Beyrouth. Il est le co-fondateur de Beirut Syndrome, une plateforme médiatique citoyenne. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @chehayebk

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : des étudiants libanais de l’Université américaine de Beyrouth (AUB) se rassemblent sur leur campus universitaire, en 2007 (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.