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France : le piège de l’islamisation du terrorisme

Tenter de bannir l’islam politique de l’espace public français sur fond de réaction aux attentats risque de nourrir l’amalgame entre religion et violence

Après chaque nouvel attentat en France, et de façon de plus en plus polémique, le débat public finit toujours par se cristalliser sur l’islam, et sa légitimité d’expression dans l’espace français laïc.

Les points de vue se crispent et se radicalisent d’autant plus sur le sujet que s’installe dans l’opinion le sentiment que l’ensemble des mesures – législatives, administratives, sécuritaires – toujours renforcées à l’encontre d’une menace connue, et qui a déjà frappé, ne servent à rien puisque les nouvelles attaques portent les mêmes marqueurs que les précédentes – avec le sentiment de « déjà vu ».

Les dernières attaques en date, celles de Carcassonne et de Trèbes dans le sud-ouest de la France, perpétrées par Redouane Lakdim, ont en effet emprunté autant aux cibles de Mohammed Merah, en 2012, en visant des militaires, qu’à celles d’Amedy Coulibaly en 2015 avec la prise d’otage dans un supermarché.

Mohamed Merah, surnommé « le tueur au scooter », assassina sept personnes – trois militaires, un professeur et trois élèves d'une école juive – à Toulouse et à Montauban en 2012 (capture d’écran)

Les profils également se recoupent sur les critères types du terroriste français, sorte d’algorithme d’alerte déclenchant automatiquement inscription au fichier des individus radicalisés et surveillance des services de renseignement : petite délinquance, passages en prison, adhésion à un islam rigoriste, origines de milieux populaires. Et de famille immigrée musulmane.

Alors, pourquoi la France n’arrive-t-elle pas à se protéger d’actions prévisibles et d’ennemis détectables et identifiés ? Au fond, qu’est-ce qui pose problème ? S’impatiente-t-on légitimement ?

Était-ce seulement pour rappeler le caractère répétitif de cette dernière composante que l’origine marocaine de ce ressortissant français de Carcassonne, arrivé sur le territoire à l’âge de 7 mois et naturalisé à l’adolescence, a été publiquement mentionnée par le procureur de la République de Paris, comme avant lui par les médias ?

La récurrence d’actes identiques par des individus aux profils similaires et l’impuissance publique à les prévenir ont progressivement levé un verrou dans l’approche du phénomène et de ses origines

Le fait d’apporter ce type de précision, qui ne figure pas sur les papiers d’identité, vient introduire une part d’ « exogène », au caractère « endogène » du terrorisme frappant la France rappelé par le président Emmanuel Macron. Comprendre : la menace est issue de nos rangs, mais elle n’est pas de chez nous.

La polémique montante sur l’inhumation en France de Redouane Lakdim, comme avant lui Mohammed Merah, plutôt que dans son pays d’origine, en est une autre illustration.  

Une position forte sur la laïcité

La récurrence d’actes identiques par des individus aux profils similaires et l’impuissance publique à les prévenir ont progressivement levé un verrou dans l’approche du phénomène et de ses origines. Celui de lier indistinctement et par association des pratiques religieuses, des militances politico-sociales et des revendications identitaires ou culturelles à une idéologie mortifère, dont elles seraient les signes annonciateurs.

Dans Le Figaro, daté du 21 mars, 100 intellectuels dénoncent « un nouveau totalitarisme » qui « menace la liberté en général » (capture d’écran)

Ce raccourci permet dès lors de légitimer la désignation d’un ennemi intérieur, terreau de ce terrorisme : l’islam et ses manifestations « séparatistes » – pour reprendre le terme figurant dans le manifeste publié par Le Figaro et signé par 100 intellectuels – au sein de la société française, soit le communautarisme musulman et son expression la plus radicale, le salafisme.

L’appel à l’interdiction du territoire national de ce courant sunnite rigoriste, prônée notamment par l’ancien Premier ministre Manuel Valls comme solution pour barrer la route à la barbarie terroriste, relève avant tout d’une posture politique et idéologique.

Outre la question de la méthode, pour concrètement interdire une mouvance religieuse, et au-delà, l’aubaine que ce message représente pour l’argumentaire victimaire des réseaux extrémistes, les retours d’expérience et autres études spécialisées ont largement démontré que l’adhésion au salafisme n’était pas un passage obligé, ni ne conduisait automatiquement à l’action violente.  

Conférer les cas de radicalisation express chez nombre d’individus en Europe qui sont passés à l’acte, que ce soit sur le territoire ou sur les fronts à l’international. Ce raccourci, donc, vient surtout caractériser religieusement cette forme de violence, en liant directement islam et terrorisme, et avec, ses communautés pratiquantes comme potentielles courroies de transmission.  

Or, c’est bien son instrumentalisation et l’appropriation biaisée qui en est faite par ceux qui s’inscrivent dans cette idéologie extrémiste pour servir leur projet, qui est ici en cause.   

En appelant chacun à combattre « l’islamisme souterrain » cet « ennemi insidieux », lors de l’hommage national au lieutenant-colonel Arnaud Beltrame, otage sacrifié de Redouane Lakdim et mort sous ses balles, le président prolonge cette approche.

En ligne de mire, l’islamisme politique, dont la confrérie transnationale des Frères Musulmans, est la figure de proue. Celle-ci fait clivage au Moyen-Orient. Des pays alliés comme l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis (EAU) et l’Égypte ont classé ce mouvement politique comme organisation terroriste, parce qu’il représente leur principale force d’opposition – contrairement, par exemple, au Qatar. C’est d’ailleurs l’un des moteurs de la crise actuelle opposant Doha et ses voisins.

Le risque serait alors de voir valider dans les esprits l’existence d’une porosité mécanique entre pratiques culturelles, religiosité, communautarisme, prosélytisme et risque terroriste

Sans avoir franchi ce pas, la France semble en prendre le chemin. Ici comme en Europe, ce mouvement reste un rassemblement associatif minoritaire dont l’influence reste limitée. Mais il représente, comme toute forme de communautarisme militant, organisé autour des valeurs conservatrices de l’islam, un vrai défi de cohésion interne et un enjeu de société pour la France en ce qu’il s’inscrit en parallèle et en rejet du modèle structurant l’identité française et républicaine. Représente-t-il pour autant une menace terroriste ?

C’est en revanche par une position forte sur la laïcité – sa définition, son application, ses pratiques –  mais aussi sur la place de l’islam en France et ses liens avec la République, que l’État peut et doit, de façon urgente, y répondre.

Plus que jamais, le danger serait de se tromper de diagnostic, et avec d’approche, qui ne distinguerait pas enjeux sociétaux et menace sécuritaire. Le risque serait alors de voir valider dans les esprits l’existence d’une porosité mécanique entre pratiques culturelles, religiosité, communautarisme, prosélytisme et risque terroriste.  

La redéfinition de cette position permettra enfin d’interroger, de (re)définir et d’assumer de façon apaisée mais forte, une identité française dans toute sa diversité, sanctuarisée par un pacte commun qui en fixe aussi les lignes rouges.

- Anne Giudicelli a fondé et dirige depuis 2005 Terr(o)Risc IIC (International Intelligence Cluster), une structure de conseil opérationnelle en intelligence stratégique et gestion de risques. Spécialiste du monde arabe et musulman, elle a été précédemment chargée de mission au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères dans la région et en France. Elle accompagne les entreprises à l’international et les conseille depuis 2016 dans la mise en œuvre de politique de gestion et de prévention du fait religieux et de la radicalisation. Elle participe également à des programmes d’études stratégiques pour des administrations françaises et européennes. Elle est l’auteur de nombreuses publications, dont Le risque antiterroriste (Seuil, 2007) et 13/11 : reconstitution d’un attentat (Delcourt, 2016) une bande-dessinée documentaire réalisée avec Luc Brahy sur les attentats du 13 novembre 2015.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : Des soldats français montent la garde devant l’Arc de triomphe à Paris après qu’un policier a été abattu et deux autres blessés sur les Champs-Élysées dans une attaque revendiquée par le groupe État islamique le 20 avril 2017, à trois jours du premier tour de l’élection présidentielle française (AFP).