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Huit ans après, le Printemps arabe est loin d’être terminé

Malgré un contexte régional des plus sombres, le Printemps arabe reste une source vive d’inspiration et un moteur puissant pour davantage de manifestations

Quand on se rappelle le grisant espoir d’une démocratisation et d’un meilleur ordre social au Moyen-Orient suscité par les soulèvements de 2011, l’actuel paysage politique de la région est vraiment démoralisant, et les nouvelles expressions « l’après Printemps arabe » ou même « hiver arabe » semblent tout à fait justifiées.

Un paysage régional désastreux

Aujourd’hui, la région semble plus éloignée que jamais de cette vision de sociétés démocratisées, pacifiques, justes, prospères et ouvertes à tous qui était le rêve des millions de personnes qui sont descendues dans les rues et sur les places publiques avec un espoir et une joie immenses dans l’ensemble de la région Moyen-Orient et Afrique du Nord, du Maroc au Bahreïn et de l’Égypte au Yémen. 

Aujourd’hui, la région semble plus éloignée que jamais de cette vision de sociétés démocratisées, pacifiques, justes, prospères et ouvertes à tous qui était le rêve des millions de personnes qui sont descendues dans les rues

Il est même difficile d’imaginer que cela s’est passé il y a seulement sept ans – on a l’impression que ce moment à couper le souffle appartient à une époque tout à fait révolue.

En fait, la situation semble pire et bien plus désastreuse qu’avant l’immolation du jeune vendeur ambulant de légumes tunisien Mohamed Bouazizi le 17 décembre 2010, l’étincelle qui a déclenché cette série historique de rébellions interconnectées et interdépendantes et de révolutions non-violentes.

L’Égypte, dont la place Tahrir était devenue l’emblème le plus symbolique et le plus médiatisé au monde du Printemps arabe, est aujourd’hui sous le joug d’un despote ultra-violent, fasciste et totalitaire bien pire que son prédécesseur Hosni Moubarak. 

Un homme passe devant une statue représentant la charrette de Mohamed Bouazizi, le marchand de fruits qui en s’immolant par le feu, a déclenché la révolution, le 17 décembre 2011 à Sidi Bouzid (AFP)

L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et Bahreïn continuent d’être gouvernés par des monarques dynastiques absolus ou quasi-absolus. Dans le cas de l’Arabie saoudite, l’État le plus puissant de la région et dont le rayonnement est le plus étendu, le nouveau règne personnel de l’irréfléchi prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS), lui-même terroriste international et assassin, constitue une terrible régression dans la nature et l’exercice du pouvoir saoudien, même selon les normes démocratiquement basses de l’Arabie saoudite. 

Le Yémen, dont la population est décimée depuis trois ans par une combinaison atroce de guerres par procuration étrangères, de guerre civile, de maladies et de famine causée par l’homme, ainsi que la Syrie et la Libye se sont désagrégés, les États se sont effondrés et les pays sont déchirés peut-être au-delà du réparable dans la prochaine décennie. 

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L’Irak n’a même pas récupéré des dix années d’occupation américaine et des vagues de violence provoquées par l’invasion américaine de 2003. Il se remet à peine des trois ans d’État islamique que Daech est parvenu à bâtir sur le sol irakien et syrien pour son propre « califat » et son proto-État. 

La situation israélo-palestinienne est dans une impasse définitive, essentiellement en raison de la détermination d’Israël (et de ses alliés) à empêcher la création d’un État palestinien, de la poursuite de sa colonisation brutale sous la menace des armes et de son suprémacisme juif absolutiste désormais transparent, et de la politique de Trump, la plus inconditionnellement et exclusivement pro-israélienne de toutes les administrations américaines depuis la création d’Israël. 

Le peuple palestinien semble être totalement abandonné par tous, y compris les États-Unis, l’Union européenne et les États arabes, maintenant que MBS a aligné l’Arabie saoudite elle-même sur Israël.

Bien que n’étant pas un État arabe et malgré sa société civile riche et dynamique et sa structure de pouvoir non monolithique, l’Iran est peu susceptible de s’ouvrir et de se libéraliser davantage, maintenant qu’il est de nouveau sous le régime de sanctions américaines pour les années à venir. 

Bien que le Mouvement vert de 2009 soit souvent (à juste titre selon nous) présenté comme un précurseur du Printemps arabe, il semble aussi s’être trouvé dans une impasse et avoir perdu rapidement son dynamisme, tout comme les manifestations turques de Gezi Park en 2013, maintenant qu’une Turquie « purgée » est elle-même entièrement sous la domination autocratique de son hyper-président

Même la Tunisie, l’unique success story du Printemps arabe et l’exception qui confirme la règle, est depuis des années dans une situation fragile et instable, ses divers et précaires gouvernements post-révolutionnaires, bien que véritablement engagés envers la démocratie, totalement incapables de résoudre les problèmes économiques dramatiques qui affligent cette nation et risquent de compromettre également son avenir démocratique.

Pendant ce temps, des endroits relativement meilleurs comme le Liban, la Jordanie ou le Koweït luttent eux-mêmes pour éviter les ennuis, rester discrets et éviter de se faire aspirer par le maelström, la fragmentation, l’effondrement et la violence souvent horrible (tant étatique que non-étatique, tant intra-nationale, que transnationale et internationale) qui a suivi la disparition apparente de ces tentatives de révolution.

Partout où l’on regarde, la situation semble tragique et souvent vraiment horrible, le Yémen, la Syrie et l’Égypte se trouvant dans la plus terrible des situations.

Pourquoi le Printemps arabe a-t-il échoué ?

Il n’est pas difficile de comprendre comment nous sommes passés de rêves aussi nobles et flamboyants d’un ordre social arabe meilleur aux cauchemars de violence de toutes sortes que nous pouvons désormais observer dans l’ensemble de la région.

Le facteur principal de cette triste issue historique est sans aucun doute la répression massive et sans pitié qui a aussitôt été lancée contre les soulèvements par les pouvoirs de l’État (des chefs d’État comme le président syrien Bachar al-Assad aux forces infra-étatiques comme le Conseil suprême des forces armées égyptien – CSFA). 

Un policier anti-émeute égyptien monte la garde au sommet d’un véhicule lors d’une manifestation, le 15 avril 2016, devant le Syndicat des journalistes, au centre du Caire (AFP)

Après le renversement du président tunisien Ben Ali, prenant conscience que ces soulèvements étaient réels, que cela se produisait véritablementet que cela pourrait vraiment marquer la fin de leur règne et de leurs privilèges (par exemple, l’emprise d’institutions telles que le CSFA sur les économies nationales), ces oligarchies et despotes au pouvoir, y compris les « États profonds » tels que le CSFA, sont immédiatement passés en mode contre-révolutionnaire. 

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Ils ont clairement compris qu’il s’agissait pour eux d’une lutte historique pour rien de moins que leur propre survie et ont immédiatement mobilisé les vastes ressources militaires, économiques, politiques, propagandistes et plus encore à leur disposition avant qu’il ne soit trop tard, tout en se soutenant les uns les autres pour réprimer ces manifestations dans le sang, à l’image de l’Arabie saoudite avec Bahreïn

Les moyens logistiques considérables qu’ils ont su mobiliser – notamment leurs forces de sécurité massives –, leur longue expérience et leurs compétences en matière de répression, leur détermination absolue à étouffer ces révolutions dans l’œuf, leur intelligence stratégique et, hélas, leurs excellentes et astucieuses manœuvres ont complètement surpassé les manifestations et les ont réprimées dans le sang le cas échéant. 

Ces appareils et forces étatiques encore puissants ont serré les rangs pour sauver avec l’énergie du désespoir ce qui pouvait être sauvé de leur domination. 

Face à des acteurs contre-révolutionnaires concentrés, ingénieux, intelligents, impitoyables et capables, les acteurs révolutionnaires et les manifestants ne faisaient tout simplement pas le poids

Face à des acteurs contre-révolutionnaires concentrés, ingénieux, intelligents, impitoyables et capables, les acteurs révolutionnaires et les manifestants ne faisaient tout simplement pas le poids et ce, quel que soit le nombre de millions de personnes qui se trouvaient dans la rue. 

Ils n’avaient aucun leader, aucune véritable ressource autre que leur corps, leur esprit et leur courage (admirable mais faible devant une balle) et aucune réelle profondeur dans leur programme ou compétences stratégiques (nous étions très loin des leaders des révolutions française ou soviétique !).

En outre, ils ont souvent commis des erreurs tragiques, comme lorsque le mouvement égyptien Tamarrod, tout étourdi et enivré par les premiers succès époustouflants et grisants du Printemps arabe, a imprudemment soutenu le coup d’État militaire de Sissi contre le président démocratiquement élu Mohammed Morsi en juillet 2013, pensant (bien naïvement, il faut le dire), qu’il pourrait contrôler ou surveiller une force beaucoup plus considérable telle que le CSFA. 

En raison de cette naïveté, les étudiants de Tamarrod se sont rapidement retrouvés à partager des cellules avec leurs anciennes bêtes noires des Frères musulmans, lorsque Sissi s’est retourné contre euxaprès avoir éliminé Morsi et les Frères musulmans, comme c’était prévisible à l’époque, sans avoir besoin d’une parfaite vision rétrospective.   

Un manifestant marocain menotté lève les poings lors d'une manifestation devant le Parlement à Rabat, le 25 mai 2014, pour demander la libération des militants du Mouvement du 20 février (AFP)

La deuxième raison pour laquelle le Printemps arabe s’est rapidement effondré et a abouti à la violence ou à des autocraties encore plus brutales est que les manifestants se sont largement surestimés, ainsi que leurs forces et leurs capacités, tout en sous-estimant souvent le soutien de larges couches de la population aux dictateurs et aux régimes qu’ils cherchaient à renverser (comme dans le cas d’Assad en Syrie). 

Comme l’a écrit Adam Roberts : « Il ne suffit pas de se débarrasser d’un dirigeant dictatorial et corrompu. Établir des institutions démocratiques et rétablir la confiance dans un État défaillant sont des tâches beaucoup plus difficiles. Les États-Unis et la Grande-Bretagne n’avaient pas compris cela et c’est ce qui les a amenés à leur aventure désastreuse en Irak en 2003. Cependant, les néo-conservateurs et leurs amis ne sont pas les seuls à devoir tirer les enseignements de cette leçon. Il en va de même des défenseurs et des praticiens de la résistance civile non-violente, qui se sont souvent concentrés sur la tâche de se débarrasser des dictateurs avec moins de réflexion et de planification quant à ce qui viendrait après. »

D’autres États et dirigeants moins violents, tels que le roi marocain Mohammed VI et la Maison des Saoud, ont mis au point un mélange judicieux de coercition, d’apaisement par le biais d’avantages économiques, de réformes modérées et relativement inoffensives (pour leur domination), d’instrumentalisation de la religion et de cooptation des élites religieuses, ou encore de menace de force et/ou de répression effective dans le cadre d’une stratégie de contre-révolution bien conçue et multidimensionnelle qui a effectivement avorté, érodé, affaibli, émoussé ou étouffé leurs propres manifestations nationales.

D’autres facteurs, bien que mineurs et non décisifs, ont joué un rôle, tels que le manque total de soutien de la part de l’« Occident démocratique libre », dont les dirigeants, y compris Obama, ont au mieux soutenu modérément et hypocritement le Printemps arabe, avant d’apporter de nouveau leur soutien total à ces États répressifs, à leurs nouveaux ou anciens hommes forts autocratiques et à leurs tyrans despotiques, aussi vite que possible.

Il est prématuré de parler de l’« après-Printemps arabe »

En dépit de la situation désastreuse de la plupart de ces pays et des éléments susmentionnés, il y a des raisons d’espérer. 

Le Printemps arabe ne devrait pas être balayé du revers de la main ni qualifié de manière aussi simple comme un échec total comme le font la plupart des analystes, y compris les meilleurs spécialistes de la politique étrangère, depuis des années. D’un point de vue politique, cela ne peut qu’ajouter au désespoir et à la désespérance, alors que d’un point de vue historique, cette caractérisation n’est que partiellement vraie, de même qu’une vision à court terme, trop centrée sur la situation actuelle. 

Premièrement, le renversement de pas moins de quatre dictateurs en une année (Ben Ali en Tunisie, Moubarak en Égypte, Kadhafi en Libye, Saleh au Yémen), suivi d’élections libres dans plusieurs pays, l’émergence et la résilience d’au moins une véritable démocratie (la Tunisie, ce qui n’est pas une surprise pour quiconque connaît ce pays et ses spécificités par rapport au reste de la région), et au moins certaines réformes dans des pays comme le Maroc ne doivent certainement pas être considérées comme négligeables. 

Le Printemps arabe a à jamais réfuté l’idée, qui s’était ancrée même parmi ces populations, que le « monde arabe » était sans espoir, ne serait jamais en mesure de parvenir à la liberté et à la souveraineté populaires

Deuxièmement, l’expérience grisante du Printemps arabe, qui a été, pour des millions de personnes, un premier aperçu de la liberté et de la souveraineté populaire, demeure un moment fondateur ainsi qu’un modèle et une source d’inspiration permanente. 

Troisièmement, il a à jamais réfuté l’idée, qui s’était ancrée même parmi ces populations, que le « monde arabe » était sans espoir, ne serait jamais en mesure de parvenir à la liberté et à la souveraineté populaires comme l’avait fait une grande partie du monde, et qu’il était donc une sorte d’exception géographique et culturelle.

Quatrièmement, il a montré que ces régimes despotiques, que beaucoup considéraient inébranlables ou du moins forts et stables, étaient en réalité des tigres de papier qui pouvaient être défiés et vaincus.

Un Yéménite agite le drapeau national lors d’un rassemblement commémorant le cinquième anniversaire du soulèvement du Printemps arabe de 2011 qui a renversé le président Ali Abdallah Saleh (AFP)

Et si, depuis lors, des chefs d’États comme Sissi, Assad ou MBS ont réprimé tout signe de dissidence avec la brutalité dont nous avons été témoins, ils l’ont fait avec l’énergie de la peur, voire du désespoir, car après avoir eu chaud, ils se savent beaucoup plus fragiles que l’apparence de force et de confiance qu’ils cherchent à projeter. 

En un sens, leur sauvagerie, qui surpasse tout ce que nous avons vu avant 2011, donne la mesure de leur fragilité. Et si les analystes ou leurs propres populations peuvent ne pas s’en rendre compte, ces despotes le savent. C’est pourquoi ils travaillent d’arrache-pied à effacer le souvenir même du Printemps arabe. 

Toutefois, l’imagination utopique a toujours été une caractéristique fondamentale de l’humanité, et le Printemps arabe reste une composante majeure et incontournable de cet imaginaire actif, même s’il peut sembler en sommeil pour le moment.

Cinquièmement, dans les faits, il est inexact de dire que le Printemps arabe est révolu, car les endroits où il se poursuit ne manquent pas, même à plus petite échelle et sous des formes localisées, moins spectaculaires et différentes. 

Des foyers toujours vivaces

Malgré les difficultés économiques, le peuple tunisien n’a rien perdu de son engagement démocratique et de sa volonté de s’opposer et de lutter contre des dirigeants arabes autocratiques, répressifs et corrompus, comme l’a découvert MBS au cours de son voyage dans le pays alors même qu’il essayait d’acheter leur silence

L’expérience grisante du Printemps arabe, qui a été, pour des millions de personnes, un premier aperçu de la liberté et de la souveraineté populaire, demeure un moment fondateur ainsi qu’un modèle et une source d’inspiration permanente

Comme indiqué ci-dessus, le Printemps arabe reste une source d’inspiration active et un puissant moteur de nouvelles manifestations, même si la situation est bien meilleure que sous Ben Ali, du moins sur le plan politique. 

En Syrie, l’opposition à Assad perdure et, contrairement à l’image véhiculée par les médias, elle ne se limite en aucun cas au « djihadisme » armé. Bien que désunis, les partis d’opposition entretiennent une résistance non violente au régime. La plupart des opposants à Assad ne sont ni des « djihadistes » ni des « islamistes ». Et des millions de Syriens restent attachés à un avenir civil, démocratique et inclusif pour leur pays. 

En Iran, la société civile et les activismes démocratiques de toutes sortes ont réussi non seulement à survivre, mais également à prospérer, même dans un contexte de répression et de sécurisation. 

La Jordanie elle-même a été témoin de nouvelles vagues de manifestations de masse alimentées par les mêmes revendications, frustrations, besoins et le même esprit que celles du Printemps arabe. Comme l’écrit David Hearst : « C’est ce qui arrive à un peuple qui en a assez de la hausse exorbitante des prix, d’une économie en contraction, d’un gouvernement gangrené par le copinage, des fausses élections, des faux partis – soit toute la panoplie des maux de l’État arabe moderne. » 

Au Maroc, une combinaison d’autoritarisme politique, de stagnation économique, d’une économie médiocre et d’un boom démographique (à savoir les mêmes facteurs qui ont provoqué le Printemps arabe) a engendré une jeunesse de plus en plus agitée qui n’hésite plus à descendre dans la rue avec des slogans ouvertement hostiles au roi Mohammed VI. 

Le mouvement social et politique du Rif, qui a débuté en octobre 2016 et qui a été sévèrement réprimé par le régime, s’étend à d’autres parties du pays depuis déjà deux ans, puisant dans un puits très profond de mécontentement et de besoins politiques et économiques auxquels le gouvernement semble à la fois incapable et peu disposé à répondre. 

Bien que le mouvement du hirak soit souvent présenté comme très local et axé sur des problèmes économiques très concrets tels que les hausses de prix et le manque d’infrastructures dans certaines régions du pays, il ne fait aucun doute que la contestation va bien au-delà de ces contextes locaux et de ces questions fondamentales : il s’agit de remettre en question la nature même du régime et de l’État, ce que nous appellerions en termes occidentaux « le contrat social ». Même la question d’un possible Maroc post-monarchie n’est plus taboue.

L’Irak a également été le théâtre de rébellions de masse contre le gouvernement, au cours desquelles des manifestants ont attaqué et incendié des bâtiments gouvernementaux, des commissariats de police et le siège de milices armées et de partis politiques considérés à la fois comme corrompus et incompétents, suscitant une fois de plus une réaction répressive du gouvernement. 

Des dizaines d’Irakiens manifestent devant le siège du gouvernement local à Bassorah, dans le sud du pays, le 13 juillet 2018 (AFP)

En panique totale, le Premier ministre Haïder al-Abadi, un autre costume vide incapable, a déployé un mélange typique de violences étatiques brutales – des balles réelles ont été tirées contre les manifestants, tuant quatorze personnes – et des promesses vides d’ordre économique et de lutte contre la corruption.

Malgré ce mélange classique d’apaisement et de répression, Abadi, le chouchou du département d’État des États-Unis, n’a pas survécu à la dernière vague de manifestations irakiennes. Elles lui ont porté un coup fatal et ont forcé cette marionnette vide à démissionner le 25 octobre 2018. 

On pourrait continuer ainsi sur des pages et des pages. Toutefois, ces quelques exemples suffisent à montrer que le Printemps arabe est loin d’être révolu et que, sous la fausse apparence d’un « hiver arabe », ses braises brûlent encore littéralement dans tous les pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord.  

Les gens manifestent peut-être pour de l’eau potable, comme à Bassorah, mais il vous suffit de gratter sous la surface pour voir et entendre qu’ils continuent de manifester et de mettre leur corps en danger pour un ordre social national et global plus juste

Comme Merissa Khurma l’écrit à propos de la dynamique à l’œuvre en Jordanie – mais comme on l’a vu plus haut, cela s’applique également à toute la région : « Le Printemps arabe tel que nous le connaissons a peut-être pris fin, mais pas l’activisme politique et social […]. Le Printemps arabe, loin de disparaître, a déclenché une vague de pressions ultérieures en faveur de réformes. »

Et si ces mouvements actuels semblent plus « centrés sur un problème » ou davantage réformistes que révolutionnaires, c’est toujours dans l’expression passionnée de « Notre révolution » – le Printemps arabe et ses « premiers martyrs » étant invoqués comme modèle et référence explicites –, que des demandes de changements qualitatifs et radicaux à tous les niveaux économiques, sociaux, politiques et de gouvernance sont en cours de formulation, que ce soit en Tunisie, au Maroc ou en Irak. 

Les gens manifestent peut-être pour de l’eau potable, comme à Bassorah, mais il vous suffit de gratter sous la surface pour voir et entendre qu’ils continuent de manifester et de mettre leur corps en danger pour un ordre social national et global plus juste.

Pris ensemble, ces mouvements de citoyenneté et de contestation apparemment disparates mais cohérents et concordants constituent donc l’acte II du Printemps arabe, ou plus simplement, son prolongement.

Repenser le Printemps arabe

Plutôt qu’un moment quelque peu surprenant et de courte durée ou une série de soulèvements populaires qui ont éclaté avant d’être réprimés, le Printemps arabe devrait être considéré à la fois comme un symptôme et une cause dans un processus beaucoup plus long et plus ancien de germination et de maturation politiques qui a réussi à créer et à consolider une culture démocratique civique et politique désormais répandue dans la région. 

Le Printemps arabe a été un moment clé, spectaculaire, dans l’expression et la visibilité de cette culture politique démocratique qui s’est enracinée dans tout le Moyen-Orient, mais ce n’était ni son origine ni sa fin. Ceci est en soi prometteur puisque cette culture politique remarquable et les nouvelles identités qui y sont associées continueront inévitablement de produire leurs effets, comme elles le font depuis 2011. 

Outre les exemples donnés ci-dessus, le rejet assez courant du sectarisme et la formation d’alliances politiques et électorales souvent surprenantes (et bienvenues), comme celle que nous avons vue en Irak entre communistes et islamistes pour les élections de mai 2018, pourraient également être la preuve de cette maturation démocratique, dont les soulèvements de 2011 n’étaient que le signe le plus spectaculaire. 

Comme l’écrit le professeur Eric Davis, l’un des meilleurs analystes de la région, sur son excellent blog New Middle East : « Tout d’abord, reconnaissons que les élections de 2018 constituent la cinquième fois que les Irakiens se rendent aux urnes et élisent des dirigeants nationaux. Le fait que ces élections aient été largement équitables et libres et n’aient pas entraîné de violence significative constitue un développement positif. Deuxièmement, le fait qu’un grand nombre d’Irakiens aient été autorisés à se présenter aux élections est également important. Troisièmement, alors que les élections de 2005 ont vu les Irakiens voter en fonction de leur religion ou de leur appartenance ethnique, une coalition interethnique a remporté une majorité de sièges en 2010. »

Deuxièmement, et au risque de perdre de vue les spécificités nationales de ces mouvements (la Tunisie n’est pas l’Irak qui est lui-même différent de l’Égypte qui n’est certainement pas la Syrie et encore moins la Palestine ou l’Arabie saoudite, etc.) ou même de nier leur « arabité », les soulèvements de 2011 devraient être reconceptualisés dans le cadre d’un continuum de dissidence et de vagues de démocratisation beaucoup plus long, plus diversifié et éclectique et plus étendu géographiquement, qui depuis des décennies secoue et transforme sans cesse le monde. 

Des employés tunisiens du secteur de la santé manifestent en face de la mairie de Tunis le 22 janvier 2011 (AFP)

En tant que tels, et comme le soutiennent certains spécialistes tels que Phillip Leech et Shabnam Holliday, les deux termes « Printemps » et « arabe » sont problématiques et trompeurs, car ces événements ne doivent pas être séparés des innombrables autres mouvements et manifestations qui se déroulent sans cesse dans le monde à majorité non arabe également (nous avons évoqué les réformistes verts iraniens comme une « origine » possible du Printemps arabe). 

Beaucoup résisteront à cette démarche conceptuelle, car elle implique une banalisation et une perte de spécificité de ce que la plupart des gens ont vécu et présenté comme exceptionnel, singulier, caractéristique et circonscrit sur le plan historique comme géographique (« le Printemps arabe de 2011 »). 

Cependant, si nous adoptons une perspective plus longue et plus large, nous voyons dans son essence, dans sa culture politique profondément démocratique et dans les objectifs ultimes d’un nouvel ordre plus libre, plus ouvert, plus égalitaire et plus juste (souvent dans ses moyens et méthodes aussi) que le Printemps arabe a été et demeure une continuité transnationale et transhistorique de la contestation populaire. 

Malgré la dimension « arabe » ou les spécificités nationales (tunisiennes, égyptiennes, etc.) que l’on pourrait facilement énumérer et qui ont largement déterminé les résultats variés de ces soulèvements (avec la Tunisie et la Syrie comme les deux extrêmes), le « Printemps arabe » n’est cependant pas fondamentalement différent des précédentes vagues de révolutions populaires non-arabes en Europe centrale et orientale qui avaient mis fin à l’Union soviétique et conduit à la démocratisation de cette partie du monde, ou de mouvements révolutionnaires insurrectionnels similaires en Amérique centrale et en Amérique latine dans les années 1980 et 1990 également dirigés contre leurs propres situations d’injustice et de régimes violents, autoritaires et corrompus. 

De plus, les références et les modèles invoqués par les manifestants de la place Tahrir étaient eux-mêmes éclectiques et universels, allant du prophète Mohammed à Gandhi, Martin Luther King, Angela Davis, au mouvement américain des droits civiques, à la Révolution française, Danton et Robespierre et plus encore !  

Des Indignados aux Gilets jaunes

Ce que nous appelons le Printemps arabe devrait donc être réintégré aux côtés d’innombrables autres mouvements et moments réformistes, insurrectionnels et/ou révolutionnaires tels que la « révolution de jasmin en Chine » de février 2011 (en référence à la « révolution de jasmin » tunisienne), les diverses révolutions « orange » (par exemple en Ukraine en 2004) et, pourquoi pas, d’autres épisodes dramatiques et démocratisants comme l’insurrection hongroise de 1956, les Indignados espagnols et leurs homologues français du « mouvement des Indignés » et de « Nuit debout » (eux-mêmes profondément influencés et inspirés par le Printemps arabe), ou encore Occupy Wall Street

Si, depuis 2011, ces régimes abominables ont su rester en place ou se réaffirmer, ce n’est que par une brutalité, une répression de la dissidence, un terrorisme d’État accrus et le soutien d’États occidentaux et d’autres

Sans oublier le mouvement spectaculaire et incroyable des Gilets jaunes qui agite la France, avec des centaines de milliers de manifestants de tous horizons descendant dans les rues, occupant des lieux publics symboliques (leur propre place Tahrir) et bloquant les routes lors de centaines de manifestations et d’émeutes non autorisées à travers le pays.

Il s’agit clairement d’une rébellion populaire insurrectionnelle à connotation révolutionnaire contre ce qui est désormais vécu et perçu comme un ordre économique et politique profondément injuste, non démocratique, brutal et corrompu, représenté par le « président jupitérien des riches et des plus riches » Emmanuel Macron. 

Bête noire des Gilets jaunes, le président français concentre maintenant sur lui, à la manière d’un mauvais aimant, tout le ressentiment, l’amertume, la frustration, les souffrances, la colère et même la haine accumulés au cours des décennies contre les élites dirigeantes par les classes moyennes et populaires de plus en plus démunies.

Enfin, même si rien de ce qui précède n’était vrai, ce que nous appel(i)ons le Printemps arabe ne peut pas être terminé, pour la simple raison que partout au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, les conditions qui ont créé le terrain révolutionnaire et généré les soulèvements de 2011 – les régimes d’exclusion autoritaires et répressifs, les difficultés économiques, l’injustice, la corruption, etc. – existent encore en grande partie, de plus, parfois sous des formes encore pires, comme en Égypte et en Syrie. 

Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi plaisante avec le ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian et le gouverneur militaire de Paris, à Paris, le 24 octobre 2017 (AFP)

Et si, depuis 2011, ces régimes abominables ont su rester en place ou se réaffirmer, ce n’est que par une brutalité, une répression de la dissidence, un terrorisme d’État accrus et le soutien d’États occidentaux et d’autres (par exemple, la Russie avec Assad).

Mais ce statu quo est clairement insoutenable et pour cette raison, le Printemps arabe ou quel que soit le nom que nous lui donnerons est destiné à perdurer. 

Cela ne prendra peut-être pas la forme de soulèvements populaires aussi spectaculaires, massifs et soudains que ceux qui ont surpris le monde en 2011 (y compris les manifestants eux-mêmes), cela pourrait être plus réformiste, graduel, progressif, cyclique, intermittent et localisé, mais cela continuera, et comme démontré ci-dessus, en fait, c’est le cas.

Le Printemps arabe n’a jamais pris fin. Mieux encore, il a toujours eu lieu partout ailleurs et cela continue d’être le cas aujourd’hui, de Bassora à Al Hoceima en passant par la France de Macron.

Alain Gabon est professeur des universités et maître de conférences en Études françaises aux États-Unis. Il dirige le programme de français de l’Université Wesleyenne de Virginie et est l’auteur de nombreuses conférences et articles sur la France contemporaine et l'islam en Europe et dans le monde pour des ouvrages et revues universitaires spécialisés, des think tanks comme la Cordoba Foundation en Grande-Bretagne, et des médias grands publics comme Saphirnews ou Les cahiers de l’Islam. Un essai intitulé « Radicalisation islamiste et menace djihadiste en Occident : le double mythe » a été publié en septembre 2016 par la Cordoba Foundation.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East EyeCertaines des idées exprimées ont été initialement partagées par l’auteur dans le forum de discussion universitaire [email protected].

Photo : un manifestant égyptien assis sur le sol devant des policiers anti-émeute, lors d’une manifestation contre un accord controversé sur la cession de deux îles de la mer Rouge à l’Arabie saoudite, le 15 avril 2016, devant le Syndicat des journalistes du Caire (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.