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Journée internationale du vivre-ensemble en Algérie : de l’ubuesque au tragique

Le 16 mai dernier, l’Algérie officielle célébrait en grandes pompes la Journée internationale du vivre-ensemble qu’elle avait initiée et fait adopter par l’ONU. Un zèle d’autant plus cocasse qu’il s’agit de l’un des pays les plus hostiles à la différence

À la veille du Ramadan, les festivités officielles battaient leur plein durant toute une semaine à l’occasion de la Journée internationale du vivre-ensemble en paix, décrétée par les Nations unies en décembre 2017 à l’initiative du ministère algérien des Affaires étrangères et de l’Association internationale soufie alawiyya présidée par Khaled Bentounès.

D’emblée, l’idée pourrait séduire les rares qui croient encore à une quelconque utilité de ces « journées » onusiennes dans un monde en feu. Mais dans ce cas précis, le lobbying de l’État algérien au sein de l’ONU afin de faire adopter cette proposition relève, si ce n’est d’une volonté de laisser une énième trace supposée prestigieuse du président Bouteflika (jadis champion des relations internationales), du moins de celle de poursuivre cette propagande fantastique faisant de l’Algérie la Mecque de la tolérance.

Humour de timing

Le 16 mai dernier, l’image du chef de l’État était visible partout. On pouvait même le voir estampillé sur des tee-shirts portés par quelques enfants à qui l’on a oublié, cependant, de fournir des chaussures neuves. Debout dans leurs nu-pieds usés, ils arboraient sans trop comprendre ce portrait datant de 1999, flanqué d’un slogan profanant leur innocence : « Fidèles à Bouteflika ».

Traduction : « Enfants de Bouteflika »

Mais au-delà de la trivialité sémantique de ces célébrations, l’agitation cérémonieuse qu’elles ont suscitée et la fierté avec laquelle l’Algérie officielle a communiqué sur son haut fait à l’ONU prêteraient à sourire si la réalité n’était pas aussi dramatique.

Il ne s’agit pas ici d’une simple propension de la majorité à stigmatiser et à se méfier du minoritaire ; il s’agit surtout d’un cadre sociopolitique apprêté depuis des décennies pour qu’aucun Algérien « différent » ne puisse se sentir parfaitement chez lui

Lorsque les rues d’Alger et de beaucoup d’autres villes s’enveloppaient dans des drapeaux tout neufs et croulaient sous le bruit des trompettes, on était à J-1 du Ramadan. Un mois durant lequel est portée à son paroxysme la « cohésion sociale » revue et corrigée, où est considérée comme menace à la tranquillité du groupe et à l’ordre public toute personne assumant des convictions religieuses ou philosophiques différentes et revendiquant son droit à ne pas pratiquer le dogme dominant.

Il ne s’agit pas ici d’une simple propension de la majorité à stigmatiser et à se méfier du minoritaire ; il s’agit surtout d’un cadre sociopolitique apprêté depuis des décennies pour qu’aucun Algérien « différent » ne puisse se sentir parfaitement chez lui, particulièrement durant ce mois. 

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En effet, en plus d’un contrat social unilatéral qui contraint les non-croyants et non-pratiquants à la discrétion la plus apeurée, l’arsenal constitutionnel et juridique vient consolider cette exclusion, soit en énonçant clairement certains articles de loi, soit en laissant assez d’ambiguïté dans d’autres pour que s’y engouffre le cas d’un « mauvais musulman », d’un citoyen d’une autre confession ou d’un incroyant.

Vivre-ensemble dans l’uniformité !

Le préambule de la Constitution place ainsi l’islam au premier rang des composantes fondamentales de la nation tandis que l’article 2 le décrète religion d’État (non amendable par une éventuelle révision) et que l’article 10 interdit aux institutions de l’État toute « pratique contraire à la morale islamique ». Cette même Constitution garantit plus loin le caractère « inviolable » de la liberté de conscience et d’opinion alors que la liberté du culte est « garantie dans le respect de la loi ».

En plus d’un contrat social unilatéral qui contraint les non-croyants et non-pratiquants à la discrétion la plus apeurée, l’arsenal constitutionnel et juridique vient consolider cette exclusion

Autant de contradictions ne pouvaient donc se tenir sans l’appui de textes de loi destinés à dissiper certains espoirs en une République où le vivre-ensemble serait possible. Même si le droit algérien ne pénalise pas l’apostasie en tant que telle, l’article 144 bis 2 du code pénal est une espèce de fourre-tout juridique dont une théocratie ne rougirait pas : il prévoit une peine d’emprisonnement allant de trois à cinq années pour toute personne qui « offense le prophète et les envoyés de Dieu ou dénigre le dogme et les préceptes de l’islam, que ce soit par voie d’écrit, de dessin, de déclaration ou tout autre moyen ».

Des manifestants algériens boivent pendant le Ramadan lors d’une manifestation contre « l’islamisation » du pays, dans la ville de Tizi Ouzou, le 3 août 2013 (AFP)

C’est ainsi que plusieurs personnes se sont retrouvées devant les tribunaux, voire en prison. Parallèlement aux drames ponctuels vécus par des chrétiens algériens traînés en justice pour « prosélytisme » ou simple possession d’une Bible, les Algériens musulmans de naissance ne sont pas en reste.

En 2010, année noire pour les libertés individuelles, un non-jeûneur d’une ville de l’Est algérien écopera et purgera une peine de deux ans de prison ferme après avoir été débusqué par la police fumant sa cigarette un jour de Ramadan. Il s’agit du cas le plus extrême et à jamais gravé tel un stigmate honteux sur le front de la justice algérienne.

D’autres individus furent et sont encore inquiétés par les forces de police, agissant parfois sur dénonciation.

Parallèlement aux drames ponctuels vécus par des chrétiens algériens traînés en justice pour « prosélytisme » ou simple possession d’une Bible, les Algériens musulmans de naissance ne sont pas en reste

En Kabylie, on se souvient encore du procès tonitruant de huit non-jeûneurs arrêtés alors qu’ils cassaient la croute dans un local fermé à Akbou (dans la banlieue de Bejaia) et traduits devant le tribunal correctionnel pour « atteinte aux préceptes de l’islam ». Ils finiront par être relaxés sous la pression populaire.

On se souvient également qu’en 2012, un jeune homme du village de Beni Douala, sur les hauteurs de Kabylie, s’est fait passer à tabac par deux policiers pour non-observance du jeûne.

L’année suivante, un collectif autonome de Tizi-Ouzou organise un « déjeuner républicain » public pour revendiquer la liberté de conscience, réclamer l’ouverture des cafétérias et des restaurants et dénoncer la dérive théocratique de l’État ; l’expérience sera reconduite deux années de suite sans pour autant réussir à mettre fin aux harcèlements subis par les non-jeûneurs, dont les nouvelles d’arrestations et de persécution judiciaire accompagnent quasiment chaque Ramadan.

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Imposé à la totalité des Algériens comme la période de l’année où il faut absolument adhérer au moule social, ce mois « sacré » devient l’espace de toutes les crispations. Au-delà de l’État qui s’agite régulièrement pour se maintenir dans le rôle, convoité par les islamistes, de protecteur de la morale et de la religion, le droit de la minorité à vivre librement ses opinions serait également « offensant » pour une bonne partie de la société algérienne.

Plus que la prière ou la charité, hiérarchiquement plus importants que le jeûne en islam, le Ramadan est nerveusement sacralisé, probablement parce qu’il relève davantage de la tradition collective ostentatoire auréolée de tout un folklore rituel que de la pratique spirituelle et individuelle.

Imposé à la totalité des Algériens comme la période de l’année où il faut absolument adhérer au moule social, ce mois « sacré » devient l’espace de toutes les crispations

C’est donc cette Algérie prise en tenaille entre des lois arriérées et une hégémonie sociale et religieuse qui aujourd’hui invite le monde à défendre et à préserver la culture du vivre-ensemble. On ironiserait à peine si l’on supposait que l’État a une toute autre interprétation de ce concept, qui signifierait, plutôt qu’une cohabitation harmonieuse entre personnes différentes, une injonction faite à la minorité de se plier aux croyances et au diktat du plus grand nombre !   

- Sarah Haidar est une journaliste, chroniqueuse, écrivaine et traductrice algérienne. Elle a publié, depuis 2004, trois romans en arabe et deux autres en français (Virgules en trombe, paru chez les Éditions Apic en 2013 ; La morsure du coquelicot, sorti chez le même éditeur en 2016 en Algérie et réédité en 2018 aux Éditions Métagraphes en France).

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye

Photo : le président algérien Abdelaziz Bouteflika (à droite) prie lors de Laylat al-Qadr, la nuit la plus sacrée du Ramadan, dans la Grande Mosquée d’Alger, le 26 septembre 2008 (AFP).