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La liberté d'expression, un autre mythe libanais

L'arrestation d'un homme qui a comparé les dirigeants du Liban à des animaux sur Facebook n'est pas un hasard extraordinaire, c’est le reflet d'un problème beaucoup plus vaste

« Trois animaux différents gouvernent le pays : le président du parlement est un crocodile, le Premier ministre est un âne, et le président est un animal qui doit encore être découvert. » #Jungle_Republic

C'est ce message posté sur Facebook en février qui a entraîné l’arrestation le 21 mars dernier d’Ahmad Amhaz. Amhaz a été détenu pendant neuf jours et, bien que libéré sous caution, doit encore passer en jugement et encoure une peine de deux ans de prison. Aucune date n'a pour l’heure été arrêtée et, comme dans beaucoup d'autres cas, ce fardeau pourrait durer des mois, voire même des années.

Selon son père, qui a éclaté en sanglots lorsqu’il s’est adressé aux médias locaux, Amhaz était frustré par le manque d’opportunités d'emploi et par la cherté des soins de santé dont ses deux parents ont besoin.

Le Liban est souvent considéré comme un modèle en ce qui concerne les droits de l'homme et les libertés civiles par rapport à ses homologues régionaux, comme l'Arabie saoudite, l'Iran, la Turquie et l'Égypte.

Le cas d'Amhaz, le deuxième de ce genre depuis que le président Michel Aoun a pris ses fonctions en octobre dernier, a choqué de nombreuses personnes, à l'intérieur comme à l'extérieur du Liban.

Cela ne devrait pourtant pas être le cas : la suppression de la liberté de parole et d'expression au Liban n'est ni accidentelle, ni une coïncidence. Tout est fait dans le cadre de la loi.

Nous sommes tous des proies faciles

Le manque de transparence relatif aux affaires des leaders politiques et économiques libanais fait partie de la culture politique inhérente à la société libanaise.

En bref, vous avez une classe dirigeante datant de l'époque de la guerre civile qui contrôle toujours le pays, et vous avez une population désenchantée qui n'a que du mépris à son encontre. Mais ceci n’est pas l’unique cause de tout ce qui est à déplorer dans le pays. Une grande partie des pratiques autoritaires observées au Liban sont inscrites dans la loi, avec ou sans ambiguïté.

En ce qui concerne la liberté d'expression, la Constitution libanaise garantit la protection par la loi de la liberté de parole et d'expression. Mais que dit exactement la loi ?

Tout d'abord, il existe trois lois selon le code pénal libanais qui suppriment la liberté d'expression de diverses façons et protègent les autorités politiques et religieuses contre la calomnie ou la diffamation, deux termes souvent utilisés lors des accusations.

Il y a aussi la loi de la presse de 1962 qui, selon l'organisation libanaise des droits de l'homme Alef et l'organisation libanaise des droits numériques Social Media Exchange, a été largement invoquée pour supprimer la dissidence sur les plateformes de réseaux sociaux, y compris des messages sur Facebook et des tweets postés par des individus qui ne sont pas journalistes.

Un développement intéressant et connexe est que le ministre de la Justice Salim Jreissati a signé en février dernier un document qui empêche les autorités de porter plainte contre des individus pour des publications à caractère politique sur les réseaux sociaux. Toutefois, cette décision n'a pas été annoncée publiquement, le document ayant seulement été divulgué par des militants libanais alors qu'Amhaz était en prison.

Pourquoi ce dernier a-t-il donc été détenu ? Pourquoi doit-il faire l'objet d'un procès ? Pourquoi a-t-il dû payer une caution pour sa libération ? Il s’agit d’un énième cas d'ambiguïté juridique et de manque de transparence.

Lois obsolètes

Le problème est que le code pénal n'a pas été modifié pour s’adapter au XXIe siècle. À l'ère des réseaux sociaux, où les publications sur Facebook ou Twitter sont accessibles d'une manière ou d'une autre, n'importe qui peut être accusé de diffamation ou même d’encourager des conflits sectaires.

Prenez le développeur web Jean Assy. En 2014, il a été condamné à deux mois de prison pour avoir « diffamé et insulté » Michel Suleiman, alors président du Liban. Le hic est que cela s’est fait sur Tweeter.

« J'ai écrit que le président est castré, politiquement castré, et j'ai écrit que le ministre de l'Intérieur est stupide, et des choses de ce genre », a déclaré Assy.

Bien que Twitter ou les réseaux sociaux en général n’aient pas été pris en considération en 1943, lorsque le code pénal a été promulgué, il est possible aujourd'hui, en vertu d’une loi obsolète, d'être condamné pour un post de 140 caractères (ou moins).

Il y a aussi le cas de l'activiste Assad Thebian, que les manifestations « You Stink » ont rendu célèbre. Les partisans du parti politique du président actuel, le Courant patriotique libre, ont déterré certaines de ses anciennes publications sur les réseaux sociaux. Dans l'une d'elles, Thebian s'est moqué de la fête de Pâques en faisant des insinuations à caractère sexuel, ce qui lui a presque valu un procès.

Intentionnellement ou pas, cet incident a convaincu de nombreux citoyens ordinaires de ne pas exprimer leurs pensées sur les réseaux sociaux, surtout en matière politique.

Censure d’une nouvelle ère

Le Liban n'a plus honte de ses actions répressives. Il leur donne même l’accolade.

En décembre 2016, l'étudiant en journalisme Bassel al-Amin, qui avait posté un message sur Facebook critiquant vivement un passage raciste d’une émission de télévision, a été détenu pour avoir insulté le président, profané le drapeau et semé la discorde. Il a été libéré sous caution six jours plus tard, mais un procès l'attend toujours – tout comme Amhaz dernièrement.

Au cours d'une récente vague de manifestations qui a vu des milliers de personnes protester contre les mesures fiscales proposées par le gouvernement et la corruption en constante augmentation au sein des banques et de l'État, le vice-président du parlement Farid Makari a tweeté une déclaration demandant à la police de réprimer et d'arrêter ceux qui portent des pancartes insultant les politiciens. Alors que des milliers de personnes qualifient le gouvernement de « corrompu », de bande de « voleurs » et de « voyous », avec peu voire aucune hésitation, est-ce le prochain tour de passe-passe que nous réserve l’État ?

Le flux Twitter de Saad Hariri, vu en novembre 2011 (AFP)

De l'autre côté du spectre se trouve le soi-disant autoritaire bienveillant. Pendant qu’il assistait au sommet de la Ligue arabe à Amman, le Premier ministre Saad Hariri a tweeté que lui et le président Aoun avaient sacrifié leurs « libertés personnelles » pour donner à Amhaz l'opportunité d'être libéré sous caution.

Alors que les partisans de Hariri l'ont porté aux nues pour avoir fait preuve d’une si grande indulgence, d'autres ont considéré ce tweet comme un avertissement, scellé d'un sourire amical.

Social Media Exchange, Alef, les mouvements de protestation et Human Rights Watch ont tous été actifs et se sont exprimés haut et fort contre la série d'abus des droits de l'homme qui sévit dans tout le pays, mais verra-t-on un jour le Bureau de la cybercriminalité et de la propriété intellectuelle du Liban être déchargé des affaires relatives à des publications politiques sur Facebook ?

On ne pourra voir la lumière au bout du tunnel que lorsque la liberté d'expression deviendra un droit – pas un privilège.

- Kareem Chehayeb est un auteur et musicien libanais vivant à Beyrouth. Il est le co-fondateur de Beirut Syndrome, une plateforme médiatique citoyenne. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @chehayebk

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : des manifestants libanais font face aux forces de sécurité lors d'une manifestation dénonçant la stagnation du système politique du Liban, qui est devenu la cible de protestations suite à une crise des déchets, le 8 octobre 2015 à Beyrouth (AFP).

Traduit de l’anglais (original).