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La politique étrangère américaine a ouvert la voie à une résurgence de l'EI

La solution éclair apportée par les États-Unis a certes conduit à de rapides victoires en Irak et au retrait du drapeau noir en Syrie, mais ces succès ne sont que superficiels

Le groupe État islamique (EI) a été militairement vaincu et n’a pas réussi à créer un « califat » en Irak et en Syrie. Ses capitales (Mossoul en Irak et Raqqa en Syrie) ont été arrachées à l’organisation après de longues et pénibles campagnes menées par les forces locales, soutenues par un soutien internationale considérable.

Après la reprise de Tal Afar et d’une poche autour de Hawija à l’EI l’année dernière, le Premier ministre irakien Haïder al-Abadi a déclaré que la guerre contre l’EI était terminée, et qu’elle avait été gagnée.

En Syrie, l’EI a, au moins théoriquement, été quasiment rayé de la carte. Les villes qu’il était censé défendre jusqu’à la mort – notamment Deir Ezzor et Mayadin, près de la frontière syro-irakienne – sont tombéesavec moins de résistanceque ne l’avaient prédit de nombreux observateurs. 

L’EI conserve ses forces

Ces événements n’ont pas été accueillis sans critique. L’EI maintient son emprise autour d’Abu Kamal et détient une petite ville, Hajin, à proximité.

Les analystes ont également observé la capacité et la volonté du groupe de battre en retraite afin de préserver ses forces. L’EI est parvenu à conclure des accords pour quitter Raqqa, totalement dévastée, en conservant intacte une grande partie de sa force de défense. Certains ont suggéré que c’est cela, plutôt que la défaite totale du groupe, qui a offert un tremplin à la capture rapide de Tal Afar, Hawija et des villes sous occupation de l’EI en Syrie orientale.

Aujourd’hui, les pays de la coalition mondiale, supposés alliés, s’affrontent ouvertement... et un espace s’est ouvert en faveur d’une résurgence de l’EI avant sa défaite absolue, même au sens territorial

Les analystes Hassan Hassan, Nibras Kazimi, entre autres, ont également presque unanimement relevé que l’EI – organisation née de l’insurrection et coutumière de l’insurrection – était désormais susceptible de revenirà ce mode de fonctionnement. L’EI peut, pour paraphraser Kazimi, profiter de la région frontalière syro-irakienne, peu peuplée, comme d’un océan – un endroit où se cacher, un moyen de se déplacer entre des lieux importants, sans entrave et sans se faire détecter. 

Les reportages de Christoph Reuter suggèrent que, même sur le territoire irakien apparemment débarrassé de l’EI, ce groupe terroriste est capable d’exercer une influence hostile, surgissant la nuit autour de Hawija pour terroriser les habitants et se jouer des forces de l’État irakien censées contrôler la région.

Ces tactiques insurrectionnelles ne se limitent pas à de la simple survie et à de l’intimidation. L’EI est toujours en mesure de perpétrer de spectaculaires actes de violence et de terrorisme.

Une marque qui reste puissante

Ces dernières semaines, les combattants de l’EI ont orchestré des attaques à Kirkouk et Bagdad en Irak, et à Kaboul en Afghanistan, où le groupe contrôle une importante province, connue sous le nom de province du Khorasan.

L’EI maintient également une présence forte à Deir Ezzor en Syrie et il se développe à l’échelle mondiale. Les groupes liés à l’EI, qui combinent souvent des forces islamistes locales et des cadres aguerris parmi les combattants étrangers de l’EI, sont toujours présents en Afghanistan, en Égypte, au Nigeria, aux Philippines et au-delà. 

À la suite d’un raid, en juin 2017, les troupes philippines effectuent le décompte des drogues illégales récupérées ainsi qu’un drapeau de l’EI (AFP)

Ce groupe, qu’on pourrait appeler la « marque mondiale des insurgés », reste puissant. Les adhérents continuent, au nom de l’EI, d’organiser des attentats en Europe. L’attaque de la semaine dernière à Trèbes, dans le sud de la France, a été menée par un Franco-marocain qui avait prêté allégeance à l’EI.

Tout ceci suggère que le groupe est loin d’être vaincu. C’est en partie le résultat d’une stratégie délibérée de la part de l’EI – une série de décisions tactiques prises en toute connaissance de cause.

Mais cette éventualité ne s’est pas produite dans n’importe quelles circonstances. Dans sa transition réussie vers l’insurrection, l’EI a été aidé par la désunion et l’inefficacité de ses adversaires. 

Tensions non résolues

Il faut en convenir, la coalition mondiale dirigée par les États-Unis a placé la défaite de l’EI au cœur de la coalition, avec pour seul objectif la dégradation et la destruction du groupe. Mais cette monomanie a engendré ses propres problèmes.

De toute évidence, cela signifie que la reprise du territoire a été placée au-dessus de la recherche d’un règlement politique susceptible de diminuer l’influence idéologique de l’EI ou de démanteler l’infrastructure de base du groupe, dont les cellules ont réussi à organiser des raids à Kirkouk, des années après la libération de cette ville

Les campagnes de Raqqa et de Mossoul ont été entreprises rapidement, avec des conséquences désastreuses pour la sécurité de la population civile. Les effets négatifs de cette action sont allés au-delà de relations publiques désastreuses : cela signifie aussi que la coalition mondiale n’a souvent pas réussi à traiter de manière satisfaisante les problèmes apparus parmi les « forces dites partenaires ».

À LIRE : Sur WhatsApp, des bénévoles syriens traquent les combattants de l’EI en fuite 

Les États-Unis, en particulier, se sont attachés à faire de la campagne contre l’EI une raison de s’unir. Cela a eu peu d’effet sur la résolution des tensions entre l’État irakien et le gouvernement régional du Kurdistan (GRK). Ni apaisé les inquiétudes de la Turquie quant à la frontière syrienne, ce qui a conduit plus tard à l’opération « Rameau d’olivier » et à un conflit ouvert contre les forces démocratiques syriennes (SDF), principal intermédiaire américain en Syrie.

La Turquie craignait la montée en puissance incontrôlée des SDF, organisation faîtière dominée par les Unités de protection du peuple (YPG) : elles entretiennent des liens étroits avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), groupe internationalement qualifié de terroriste qui, depuis des années, organise des campagnes de violence en Turquie.

Tout ce qui peut ressembler à un État du PKK (même minuscule) à la frontière sud de la Turquie est totalement inacceptable pour les dirigeants turcs. Ainsi, la Turquie a agi violemment contre lui, et déclenché la campagne d’Afrin.

Des partenaires fratricides

Aujourd’hui, les alliés théoriques de la coalition mondiale s’affrontent ouvertement – notamment en Syrie, mais aussi dans le conflit de basse intensité en Irak – et un espace s’est ouvert à une résurgence de l’EI, avant sa défaite absolue, même au sens territorial.

La coalition internationale s’est tellement focalisée sur la défaite de l’EI que sa politique s’en est trouvée aveuglée à tous autres égards. Les Américains, en particulier, n’ont pris que des mesures rapides et à court terme pour assurer la destruction rapide de l’EI. 

Des villes ont été reprises, des campagnes aériennes massives ont été organisées. L’État Islamique a reçu l’assurance que, faute de se rendre, ses combattants seraient abattus. Pendant ce temps, les forces partenaires évaluaient leurs options et se préparaient à agir dans le sens de leurs intérêts personnels prévisibles. Avoir concentré toute l’attention sur la destruction de l’EI a permis aux tensions au sein de la coalition mondiale de s’envenimer et, au final, d’émerger, lorsque l’EI donnait l’impression, trompeuse, d’être en quelque sorte hors d’état de nuire.

Profitant de cet espace où ses ennemis étaient occupés à se battre entre eux, l’EI a pu renaître de ses cendres, préserver ses forces et s’attaquer à des cibles faciles

La diplomatie américaine n’a pas fait grand-chose pour prévenir la violence des affrontements entre l’État irakien et le gouvernement régional du Kurdistan. Cette même diplomatie n’a pas répondu aux préoccupations turques quant au nord de la Syrie. 

Aujourd’hui, des conflits parallèles tels que ceux décrits ci-dessus perturbent clairement les opérations de lutte contre l’EI, ainsi que la gouvernance des territoires reconquis. Profitant de cet espace où ses ennemis étaient occupés à se battre entre eux, l’EI a pu renaître de ses cendres, préserver ses forces et s’attaquer à des cibles faciles.

La politique américaine – toujours, essentiellement, à la recherche d’une solution éclair – a certes conduit à de promptes victoires en Irak et au retrait du drapeau noir en Syrie. Mais ces victoires n’étaient que superficielles. Le problème est loin d’être résolu et la menace de l’EI – insurrectionnelle et désormais résurgente – n’a pas disparu.

-James Snell est un journaliste britannique qui a écrit pour de nombreuses publications internationales, dont National ReviewThe American SpectatorNew Humanist et Free Inquiry.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : Cliché tiré d’une vidéo de propagande diffusée le 17 mars 2014 par les médias du groupe État islamique, al-Furqan Media : on y voit des combattants de l’EI brandissant leurs armes, debout sur un véhicule arborant le drapeau de la province d’Anbar (HO/al-Furqan Media/AFP).

Traduit de l’anglais (original) par Dominique Macabies.