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La visite du pape François aux EAU, un coup médiatique pour Abou Dabi

Les Émirats arabes unis, que le pape a décrits comme « un modèle de coexistence et de fraternité humaine », sont en réalité un État policier cruel
Le pape François (à gauche) est accueilli par le dirigeant de Dubaï, le cheikh Mohammed ben Rachid al-Maktoum (à droite), aux côtés du prince héritier d’Abou Dabi Mohammed ben Zayed al-Nahyane (deuxième à droite) à son arrivée au palais présidentiel d’Abou Dabi, capitale des Émirats, le 4 février 2019 (AFP)
Le pape François est accueilli par le dirigeant de Dubaï, le cheikh Mohammed ben Rachid al-Maktoum, à son arrivée au palais présidentiel d’Abou Dabi, capitale des Émirats, le 4 février 2019 (AFP)

Le pape François a loué de manière excessive les Émirats arabes unis (EAU) avant sa visite à Abou Dabi, l’un des sept émirats – et le plus puissant – qui compose cette nation du Golfe.

Dans un message vidéo diffusé avant son voyage, il a décrit les EAU comme « un pays qui s’efforce d’être un modèle de coexistence, de fraternité humaine et de rencontre des croyances et des civilisations ».

Un modèle de coexistence ?

Cette visite survient juste après le but spectaculaire d’Abou Dabi en Coupe d’Asie, alors que les supporters du Qatar, également membre du Conseil de coopération du Golfe (CCG), se sont vu refuser l’entrée et que les joueurs qataris ont fait l’objet de huées, de jets de bouteilles et de chaussures lors de la demi-finale remportée 4-0 par le Qatar.

Tout cela parce que le prince héritier d’Abou Dabi et dirigeant des EAU, Mohammed ben Zayed, nourrit une profonde aversion envers l’émir du Qatar, Tamim ben Hamad al-Thani. Avec le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, ben Zayed a lancé un blocus aérien, maritime et terrestre de leur petit voisin du Golfe en juin 2017, lequel perdure encore aujourd’hui.

La visite du pape est un coup médiatique qui contribuera grandement à redorer l’image internationale écornée des EAU

Aux Émirats arabes unis, quiconque fait preuve de sympathie envers le Qatar encourt une peine de prison allant jusqu’à 15 ans et une amende pouvant s’élever à 136 000 dollars. Telle est la virulence de la haine de Mohammed ben Zayed. Ce n’est pas vraiment là l’action d’un dirigeant et d’un pays que le pape a décrit comme « un modèle de coexistence ».

Malgré cela, cette visite est un coup médiatique qui contribuera grandement à redorer son image internationale écornée par le traitement grossier et vindicatif de l’équipe de foot qatarie, qui a toutefois réussi à gagner la coupe, dans un magnifique exemple de justice karmique.

La visite sert également l’Église catholique, étant donné que c’est la première d’un souverain pontife dans la région du Golfe. Cette visite coïncide avec un rassemblement interreligieux lors duquel le pape François a rencontré le cheikh égyptien Ahmed al-Tayeb, le grand imam d’al-Azhar. Pour les Émiratis, c’est l’occasion de célébrer et de mettre en scène la tolérance religieuse. Il faut néanmoins reconnaître que les EAU sont bien plus tolérants sur le plan religieux que l’Arabie saoudite voisine.

Une gratitude éternelle

La messe papale, à laquelle ont assisté une foule de travailleurs immigrés catholiques, a revêtu une importance considérable pour la vaste communauté philippine aux EAU. The National, le plus grand quotidien en langue anglaise aux EAU, a eu du mal à contenir son enthousiasme, s’extasiant sur le fait que pour ceux qui assistaient à cette messe, c’était la concrétisation d’un rêve et un moment qu’ils chériraient toujours : « Ce moment engendrera une gratitude éternelle à l’égard des dirigeants des EAU, qui ont invité l’année dernière le pape François à visiter le pays et ont promu une société dans laquelle la liberté de culte est accordée à tous. »

Nettoyeurs de vitres pakistanais à Dubaï (Émirats arabes unis), le 6 septembre 2014 (AFP)
Nettoyeurs de vitres pakistanais à Dubaï (Émirats arabes unis), le 6 septembre 2014 (AFP)

Le pape parle souvent et avec éloquence de l’exploitation des pauvres. Il est à espérer qu’il est au courant des rapports des organisations des droits de l’homme telles que Human Rights Watch et Amnesty International faisant état des épouvantables abus, des salaires et des conditions de vie terribles infligés aux travailleurs immigrés par leurs maîtres émiratis.

Le pape parle souvent de l’exploitation des pauvres. Il est à espérer qu’il est au courant des épouvantables abus infligés aux travailleurs immigrés par leurs maîtres émiratis

Même avec la nouvelle législation visant à améliorer leurs conditions, le kafala ou système de parrainage demeure intact. Ainsi, l’exploitation des migrants restent fermement enracinée.

Dans ce contexte, la « gratitude éternelle à l’égard des dirigeants des EAU » revêt une nuance plus menaçante et oppressive. Ceux qui au sein de la communauté migrante catholique auraient la témérité de chercher à obtenir de meilleures conditions ou d’échapper à l’exploitation et aux abus sont des ingrats : nous vous avons amené le pape, comment osez-vous demander plus ?

Prisonniers d’opinion aux EAU

Et on peut également se demander si le sermon du pape a réussi à pénétrer entre les murs de la prison al-Wathba d’Abou Dabi. Si le pape François lui-même était autorisé à y entrer et à avoir un accès total à ses prisonniers, il rencontrerait Ahmed Mansoor, maintenu à l’isolement, arbitrairement et injustement condamné à 10 ans et à une amende d’un million de dirhams émiratis (273 000 dollars) pour avoir exprimé pacifiquement ses opinions. Cette peine a été prononcée après des années de harcèlement de la part des autorités alors qu’il persistait courageusement à réclamer la liberté d’expression et des réformes politiques.

En 2015, en reconnaissance de ses efforts, il s’est vu décerner le prestigieux prix Martin Ennals pour les défenseurs des droits de l’homme en raison de son travail de documentation de la situation des droits de l’homme dans le pays.

Deux ans plus tard, il a été arrêté, détenu dans un lieu inconnu et torturé avant d’être traduit en justice. Il a été condamné à l’issue d’un procès totalement injuste pour avoir publié « de fausses informations, des rumeurs et des mensonges sur les EAU », ce qui porterait atteinte à « l’harmonie et l’unité sociales » du pays.

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Le pape pourrait encore s’entretenir avec le docteur Nasser bin Ghaith, économiste et universitaire distingué, détenu dans un lieu inconnu pendant plus d’un an avant d’être reconnu coupable d’infractions similaires à Ahmed Mansoor et condamné comme lui à dix ans de prison.

Il a entamé des grèves de la faim pour protester contre sa condamnation et le traitement réservé aux prisonniers. La santé de bin Ghaith est tellement précaire qu’Amnesty International a demandé sa libération immédiate.

S’il avait eu la liberté de visiter la prison, le pape François aurait également découvert des dizaines d’autres prisonniers d’opinion ainsi que les avocats qui s’étaient efforcés de les défendre. Ils ont également été capturés, torturés et condamnés sur la base d’aveux obtenus sous la contrainte.

Il apprendrait que des membres de leurs familles ont été arrêtés et incarcérés parce qu’ils se sont servis des réseaux sociaux pour s’opposer au traitement brutal infligé à leurs proches. Il serait instruit du cas d’un journaliste jordanien, Tayseer al-Najjar, qui a purgé sa peine de trois ans d’emprisonnement mais qui est toujours en détention.

En vertu des lois antiterroristes draconiennes des Émirats arabes unis, il a été condamné pour des posts sur Facebook qu’il avait publiés avant de venir travailler dans le pays en tant que journaliste spécialisé dans la culture et les arts.

Un État policier cruel

Dans la prison d’al-Wathba, le pape pourrait découvrir que le pays qu’il a qualifié de « modèle de coexistence et de fraternité humaine » est en fait un État policier cruel qui utilise des technologies de surveillance parmi les plus sophistiquées au monde pour espionner et réprimer non seulement ses propres citoyens, mais aussi ceux qui osent critiquer et condamner son comportement.

En janvier, le pape François a tenu à observer et à célébrer le 70e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Couvrant cet événement, Vatican News déclarait que le pape avait mené une « inépuisable et fervente campagne en faveur de ces droits dont sont privés tant de gens dans le monde d’aujourd’hui ».

Est-il possible qu’il ait amené cette campagne avec lui aux Émirats arabes unis ?

- Bill Law est un journaliste primé d’un Sony Awards. Il a rejoint la BBC en 1995 et depuis 2002, il a publié de nombreux reportages au Moyen-Orient. Il s’est rendu en Arabie saoudite à de multiples reprises. En 2003, il a été l’un des premiers journalistes à couvrir les débuts de l’insurrection qui a englouti l’Irak. Son documentaire « The Gulf: Armed & Dangerous », diffusé fin 2010, anticipait les révolutions qui sont devenues le Printemps arabe. Il a ensuite couvert les soulèvements en Égypte, en Libye et à Bahreïn. Il a également travaillé comme reporter en Afghanistan et au Pakistan. Avant de quitter la BBC en avril 2014, Law en était l’analyste spécialiste du Golfe. Il travaille désormais en tant que journaliste indépendant spécialiste du Golfe.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Bill Law
Bill Law is a Sony award-winning journalist. He joined the BBC in 1995 and since 2002 has reported extensively from the Middle East. He has travelled to the Kingdom of Saudi Arabia many times. In 2003 he was one of the first journalists to cover the beginnings of the insurgency that engulfed Iraq. His documentary The Gulf: Armed & Dangerous which aired in late 2010 anticipated the revolutions that became the Arab Spring. He then covered the uprisings in Egypt, Libya and Bahrain. He has also reported from Afghanistan and Pakistan. Before leaving the BBC in April 2014, Mr Law was the corporation’s Gulf analyst. He now works as a freelance journalist focusing on the Gulf.