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Le cessez-le-feu négocié par l’ONU pourrait constituer un tournant dans les violences à Tripoli

Face à l’impuissance du gouvernement de Tripoli devant les violents affrontements pour le contrôle de la capitale, la question de savoir où va le processus politique arbitré par la communauté internationale n’a jamais été aussi incertaine

La semaine dernière, la position dominante des groupes armés à Tripoli a été renversée. Selon le ministère libyen de la Santé, 47 personnes ont été tuées et 129 blessées lors d’affrontements, ébranlant le rapport de force qui prévaut depuis le printemps 2016 et créant un effet domino aux conséquences très déstabilisantes et incertaines.

On espère que la cessation des hostilités négociée le 4 septembre par l’ONU entre les groupes armés présents, dans et autour de la capitale, perdurera, bien que des affrontements continuent d’être signalés dans certaines parties de la ville. Ces événements ont mis en évidence l’absence flagrante de circuits efficaces pour les négociations sur la sécurité dans un contexte où les groupes armés détiennent le pouvoir sur le terrain.

Le Gouvernement d’union nationale (GNA), soutenu par l’ONU, n’a pas véritablement démontré sa capacité à gérer la situation. Il pourrait en résulter une capitale abritant un éventail d’intérêts plus large, mais plus volatile.

Lundi 10 septembre, au moins deux personnes ont été tuées lors d’une attaque attribuée à des islamistes armés, contre le siège de la Compagnie nationale de pétrole (NOC)

Les combats de Tripoli reflètent une lutte de pouvoir et d’influence.

Lundi 10 septembre, au moins deux personnes ont été tuées lors d’une attaque attribuée à des islamistes armés, contre le siège de la Compagnie nationale de pétrole (NOC).

Le 27 août, les forces des frères Kani, la septième brigade, ont cherché à agrandir les zones sous leur contrôle en attaquant les positions de la brigade 301 et en défiant les positions prééminentes de la brigade Nawasi, de la brigade des révolutionnaires de Tripoli et des forces spéciales de dissuasion à Tripoli.

Cette violence concurrentielle est devenue une caractéristique durable d’une économie de guerre généralisée qui s’est développée à la suite de l’effondrement du monopole de l’État libyen sur la violence légitime. Cela a engendré une concurrence pour le contrôle des actifs économiques tels que les principaux nœuds de transport, d’importation et d’exportation et les infrastructures pétrolières et gazières.

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Leur contrôle permet de générer des revenus importants grâce à l’extorsion et à la création de loyers. Tripoli offre de loin la récompense la plus importante. Dans la capitale libyenne, des marchés de protection et d’extorsion ont été développés pour fournir un accès privilégié aux budgets de l’État et à l’influence sur les institutions étatiques.

Ce n’est donc pas un hasard si la septième brigade a appelé ses opposants « les Daech des finances publiques », afin de justifier leurs initiatives. À la suite de la réduction des dépenses de sécurité de l’État après 2014 – lorsque les gouvernements rivaux ont émergé – les systèmes frauduleux d’accès aux fonds publics sont devenus de plus en plus répandus et très lucratifs.

Objectifs concurrents

Les autres acteurs ont également saisi les affrontements comme une opportunité de profiter de la situation et de réintégrer la ville. Les combattants et les groupes – y compris ceux proches du tristement célèbre chef militant Salah Badi – auparavant alignés sur le Gouvernement du salut national aujourd’hui disparu qui avaient été évincés de leurs positions dans la capitale en 2016, ont uni leurs forces à la septième brigade.

Des forces de la garde présidentielle du gouvernement libyen d’union sécurisent l’entrée de l’aéroport de Tripoli (AFP)

De plus, l’appel du Premier ministre Fayez al-Sarraj aux commandants des zones centrale et occidentale, Osama al-Juwaili et Mohamed al-Haddad, à maintenir la paix, a accéléré l’implication d’autres forces importantes.

Ceux de la ville de montagne de Zintan à l’ouest – d’où Juwaili est originaire – ont contrôlé une grande partie de Tripoli après le soulèvement populaire qui a mis fin au régime de Kadhafi et sont maintenant rentrés dans la région de Tadjourah. Cependant, les forces de Misrata, ville natale de Haddad, semblent divisées sur la question. À un moment donné, des éléments alignés avec la septième brigade ont combattu leurs concitoyens de Misrata de la brigade 301.

La situation sur le terrain évolue rapidement, mais l’accumulation d’hommes et d’armes dans la capitale est telle que des escalades majeures demeurent possibles. Dans ce contexte, les groupes armés négocient un nouvel accord sur qui contrôle quoi.

Au lieu d’un accord politique comprenant un accord sur la distribution des ressources de la Libye, Tripoli restera un foyer de rivalité violente

Au lieu d’un accord politique comprenant un accord sur la distribution des ressources de la Libye, Tripoli restera un foyer de rivalité violente. Il est probable que le nouvel ordre qui émerge dans la ville inclura plus d’acteurs qu’auparavant, mais cet ordre risque d’être soumis à des changements rapides et à une rivalité accrue au fur et à mesure que les alliances se déplacent et que les accords sont rompus.

La population locale en subira les conséquences. Dans ce contexte, l’impuissance du GNA à négocier une solution parmi les groupes armés qui lui sont au moins affiliés n’est pas une surprise, mais elle soulève d’autres questions quant à ce qui reste de sa crédibilité.

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Alors que le GNA a annoncé la formation d’un comité d’urgence et de crise – qui restera en fonction jusqu’à ce que la stabilité soit rétablie – et la formation d’une salle des opérations commune pour dissuader les attaques sur Tripoli, cette initiative apparaît insuffisante et trop tardive.

Plus largement, la question de savoir où va le processus politique arbitré par la communauté internationale n’a jamais été aussi difficile. Le plan d’action des Nations unies est enlisé et il existe des divisions majeures entre la France et l’Italie concernant la nécessité d’organiser des élections. Entre-temps, l’absence de toute réelle attention sur les questions de sécurité lors des négociations est notable depuis 2015. 

En effet, malgré les prévisions selon lesquelles les affrontements actuels étaient inévitables, la communauté internationale ne semble pas prête à faire face à cette situation. Tout du moins, les négociations organisées par l’ONU devraient servir à jeter les bases de négociations de sécurité plus élaborées une fois la poussière retombée à Tripoli.

- Tim Eaton est chercheur associé au programme MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord) de Chatham House. Il est spécialisé sur la Libye. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @el_khawaga.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : des membres des forces de sécurité libyennes gardent un point de contrôle, le 23 août 2018, sur le site d’une attaque d’un point de contrôle dans la ville de Zliten, à 170 km à l’est de la capitale, Tripoli (AFP).

Traduit de l’anglais (original) et actualisé.